Démocratie ? Fin de partie !
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Démocratie ? Fin de partie !

La démocratie, c’est fini ! Aux États-Unis, si l’on en juge par le nombre d’essais publiés depuis 2 ans sur ce thème, c’est une certitude. Mais dans l’Union européenne (UE), nous faisons encore semblant d’y croire. Et si nous crevions l’abcès ? La démocratie représentative n’a été qu’une parenthèse dans l’histoire humaine, et nous vivons la fermeture de cette parenthèse.

Roland De Wind

Comment a-t-on pu qualifier Athènes de « démocratie », alors que les Athéniens du siècle d’or avaient besoin d’une multitude d’esclaves ? Peut-on parler de la « démocratie américaine » comme d’un modèle, alors qu’elle ne rejette pas le commerce triangulaire ? Quant à la France, la Terreur de 1793-1794 n’a-telle pas servi de modèle pour les pires régimes du XXe siècle ? Ou encore : dans l’UE de ces 20 dernières années, l’imposition d’une Constitution par le biais du traité de Lisbonne, alors que le texte en avait été majoritairement repoussé par plusieurs peuples composant cette Union, constitue un déni majeur de démocratie. Ainsi, depuis l’Antiquité, la démocratie n’a jamais existé que comme un objectif, qu’il sembla possible d’atteindre à plusieurs périodes, mais qui s’est, au mieux, borné à la seule démocratie par délégation. 

LE MONDE TEL QU’IL EST 

Gaza. Ukraine. Amérique centrale : un dirigeant est élu par le peuple sur un programme qui aboutit à mettre en prison plus de 2% de ce même peuple ; Nahib Bukele, le président du Salvador, a en effet instauré un état d’urgence permanent pour lutter contre les gangs, mais « étend » cette lutte bien au-delà des seuls gangs et anéantit la liberté de s’exprimer. Argentine : le président nouvellement élu promet une politique destructrice de la société elle-même. Xi Jinping, Poutine ou Macron sont bien installés aux commandes malgré les dénis de démocratie incessants dont ils sont les responsables directs. Désormais, les structures fondamentales de la politique démocratique – si l’on suppose que le « peuple » aurait le désir d’exercer quelque pouvoir sur l’emploi de sa vie – sont toutes profondément ébranlées, au point d’en être inopérantes. D’ailleurs, pouvons-nous parler de ce démos, de ce peuple qui aurait formellement le pouvoir via ses représentants élus ? Mieux vaudrait parler de « foules » au sens de la psychologie des foules : des individus devant un orateur, qu’ils soient réunis dans un stade ou assemblés virtuellement, chacun devant son écran, individus fascinés par les propos du leader ou du journaliste au point de perdre tout sens critique et d’adhérer à ce qu’ils entendent, même si ces propos sont le comble de l’incohérence ! 

De plus, il faudrait prendre en compte, dans une telle vision des foules, le fait que les leaders politiques qui « parlent » et sont écoutés par les foules sont presque tous de dangereux psychopathes, le plus souvent des paranoïaques au sens clinique de ce terme : des individus qui ont le sentiment de leur exceptionnalité absolue et un mépris tout aussi absolu pour ces foules qu’ils fascinent. Or, ces psychopathes induisent dans les foules qu’ils dominent certains traits de leur psychologie pathogène personnelle. C’est ainsi que Macron a développé chez beaucoup de Français l’idée que la « start-upisation » de l’entreprise (le fait de raisonner par niches, « gros coups », pseudo-inventivité…) était la meilleure stratégie. C’est lui encore qui a fait passer une loi sur le consentement (des adolescents à des relations sexuelles), ce qui correspond à ce que lui-même a subi étant jeune. De même, Trump a légitimé le coup de force en tant que possibilité politique en démocratie (même s’il a désavoué l’attaque du Capitole à demi mots), Modi a justifié le massacre de certains de ses concitoyens, en l’occurrence les musulmans (massacre qu’il a lui-même couvert sinon organisé au Gujarat en 1992). Et ainsi de suite. Incapables de nous unir sur le fond, nous nous divisons sur la pandémie, sur l’éducation, sur le sens même de la démocratie ou sur la fonction du militantisme. Nos groupes éclatent tous parce qu’il n’y a plus de capacité à nous réunir autour d’axes fondamentaux. Oserions-nous dire de « valeurs » politiques essentielles pour les combats que nous menons ? Par exemple, le sens de l’altruisme, qui semble indispensable dans une perspective écologiste et de décroissance radicale, ne fait plus l’unanimité, et dire que nous devrions nous soucier d’autrui devient, dans certains milieux qui s’autoproclament radicaux, une grossièreté. 

Nous avons ainsi dépassé le stade où le spectacle est « un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images »[note]. Désormais, le spectacle pourrait se définir comme le trouble généralisé des rôles et des positions, médiatisé par des images. En effet, en disparaissant sans jamais avoir existé pleinement, le système qui se prétend démocratique nous laisse face à un flou sidérant, noyé sous un tsunami d’images incohérentes. Les certitudes politiques s’effondrent – ou alors, la seule certitude est l’incertitude, et il ne s’agit pas là d’une pirouette, mais bien d’une réalité politique. Nous vivons avec le trouble, comme le dit Donna Haraway[note], mais alors que cette universitaire critique nord-américaine voit surtout ce trouble dans la vie quotidienne et la perception du monde sous un angle écologiste radical, il semble bien qu’il faille étendre cette théorie de Vivre avec le trouble au domaine politique. Les limites sont devenues très floues parce que la démocratie telle qu’elle a été mise en œuvre n’a pas permis de clarifier les situations. Il suffit ici d’évoquer le rôle des innovations technologiques du dernier siècle, qui ont participé à ce trouble généralisé en faisant miroiter la fausse idée d’un solutionnisme technologique, comme si des artefacts humains ou des structures institutionnelles allaient permettre au monde vivant de se conserver, ou au minimum de conserver sa diversité et son inventivité. 

Pris dans un tel maelström, nous nous trouvons incapables de dialoguer entre nous, parce que les seuls cadres de références que nous avons sont la démocratie (quasiment uniquement représentative par délégation) ou la dictature (sous ses diverses formes), et que nous voulons croire en la démocratie pour éviter de tomber dans la dictature. L’alternative ne serait que démocratie ou dictature, sans échappatoire. Un nouveau rapport au pouvoir est donc à inventer, qui ne soit surtout pas l’équivalent du binôme mortifère « domination/ soumission », mais qui se déclinera très vraisemblablement dans de nouvelles variantes. Small is beautiful impliquerait, par exemple, un pouvoir extrêmement limité en extension, tant dans l’espace que dans les modifications que nous nous permettrions vis-à-vis de notre environnement. Le refus de parvenir implique aussi, à terme, la fin de tout objectif auquel « parvenir », donc la fin de toute hiérarchie et sa substitution par une vision fondée sur l’observation du monde, l’échange, le dialogue, la recherche de la compréhension, le refus de prendre des décisions sans la certitude absolue qu’elles ne causeront pas, plus tard, les pires catastrophes, ce que Hans Jonas a mis en évidence dans Le Principe responsabilité, qui constitue l’un des piliers du réalisme dont nous avons aujourd’hui besoin. 

TEMPS POLITIQUE ET TEMPS ÉCOLOGIQUE 

Nous vivons la fin de cette parenthèse dans l’histoire humaine qu’aura été la prétendue démocratie, qui n’a jamais dépassé le stade de la représentation électorale par la délégation de pouvoir, ce qui est, de toute façon, fort éloigné du « pouvoir » du « peuple ». Dans les autres champs, éducatif et culturel notamment, là où se forgent les Valeurs, les Axes, les Communs qui nous unissent, c’est-à-dire ce que nous pouvons et souhaitons partager (la justice plutôt que l’arbitraire, l’équité plutôt que l’injustice, le respect de la nature plutôt que l’extractivisme, etc.), dans ces champs-là, rien n’a été accompli ou trop peu, et nous voici engagés dans la triste période du naufrage des espoirs d’émancipation. Ce mot de « Valeur » est à prendre ici au sens de Gérard Mendel : « Est Valeur à notre sens seulement ce que la progression du déconditionnement à l’Autorité a permis d’asseoir collectivement[note]. » Vous pouvez remplacer « Valeur » à votre guise par d’autres mots, puisque « les mots nous divisent, les actes nous unissent », comme le disaient les Tupamaros dans les années 1970. L’important est d’unir nos forces, nos actes, de converger vers l’émancipation et la liberté. Le temps politique va beaucoup plus vite que le temps écologique, y compris de nos jours où celui-ci s’est considérablement accéléré. Si nous n’y prenons garde, cette course vers l’abîme va aboutir à la guerre ou à la dictature généralisée. Nous sommes en train d’échouer à faire prendre en compte ce temps écologique puisque nous n’agissons pas assez vite, et, plus grave encore, nous tardons beaucoup trop à comprendre que nous vivons la fin de la parenthèse démocratique. 

Ces brèves réflexions constituent une simple contribution à une prise de conscience de deux priorités complémentaires : le temps politique nous est compté, encore plus que le temps écologique, et la victoire d’une conception émancipatrice de la vie passe par une révolution du temps politique. 

Philippe Godard