Démocratie représentative
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Démocratie représentative

Le berceau d’un oxymore

« J’ai toujours été pour une république libre, pas pour une démocratie, qui est un gouvernement arbitraire, tyrannique, sanglant, cruel et intolérable. » 

John Adams (premier vice-président et deuxième président américain)[note]

Partout on prononce son nom. Toutefois, comme nous allons le voir, le terme « démocratie » a historiquement été galvaudé, vidé de sa substance et finalement renversé par l’élite bourgeoise qui est à l’origine de la création du modèle représentatif par élections que nous connaissons, seul à même de garantir la survivance des intérêts économiques d’une classe à part. 

« La force qui détient les cordons de la bourse doit absolument gouverner. » 

Hamilton Alexander (homme politique et financier américain du XVIIIe siècle) 

De l’Antiquité aux Révolutions française et américaine, la démocratie avait pourtant toujours conservé la même signification : régime politique où le peuple gouverne sans autorité suprême qui le contraint[note]. Comme le mentionne l’historien David Van Reybrouck, élections et démocratie sont devenues synonymes au cours du XVIIIe siècle, alors qu’initialement les deux concepts renvoient à deux notions différentes de la politique. Pour Bernard Manin[note], spécialiste dans le domaine de l’histoire du gouvernement représentatif, les élections représentent une procédure aristocratique dans laquelle il s’agit d’élire les meilleurs – en réalité, les plus photogéniques – pour gouverner (aristos renvoie en effet au grec « les meilleurs », tandis que kratos signifie « commander »). Un autre chercheur ajoute son grain de sel : selon Yves Sintomer[note], « les partis politiques ont fait émerger des structures bureaucratiques et autoritaires », c’est-à-dire « des appareils concentrant dans leur main l’essentiel du pouvoir au détriment de la base, en bref, tout autre chose que la promesse de démocratisations qu’ils semblaient incarner ». La démocratie représentative basée sur les élections serait-elle le plus mirifique tour de passe-passe réalisé par la bourgeoisie à l’égard de la société ? De toute évidence, oui… 

« Le peuple est le pire gardien de sa liberté qu’il soit possible d’imaginer puisqu’il ne peut ni agir, ni juger, ni penser, ni vouloir. » 

John Adams 

Contrairement aux idées reçues, et comme le souligne le politologue Francis Dupuis-Déri dans son ouvrage, le MoyenÂge n’était pas une ère aussi ténébreuse qu’on voudrait le croire. Les premières traces de démocratie en France émergent en effet durant cette période où fleurissent des milliers de villes et villages fonctionnant de façon autogestionnaire. Le roi, alors très éloigné du peuple, gérait surtout les taxations, les affaires liées à la guerre ainsi que l’administration de la justice. Les citoyens avaient donc tout le loisir de se réunir en assemblée une dizaine de fois par an afin de discuter des moissons, du partage des récoltes ou encore de l’embauche de l’instituteur. 

« Ils (les élites) sont bien plus capables (que le peuple) de reconnaître l’intérêt général. » 

Emmanuel Sieyès (homme d’Église et personnage politique important lors de la Révolution française) 

Les autorités ne mettent que très peu leur nez dans les affaires relevant du domaine public jusqu’au XVIe siècle, période durant laquelle les royaumes monarchiques[note] s’agrandissent et amorcent leurs transformations en États, c’est-à-dire en un régime politique qui développe plusieurs stratégies afin d’accroître son pouvoir de taxation et d’imposition. La guerre, alors indispensable aux conquêtes territoriales, devient en effet très onéreuse en raison des développements techniques toujours plus sophistiqués. Les États modifieront en conséquence leur approche afin de maximiser les recettes budgétaires. Malgré la résistance des villageois, les assemblées seront interdites par le roi qui nommera des préfets à la tête de chaque communauté. Comme le confirme par ailleurs l’historien Olivier Christin dans son étude6, les réunions d’habitants tendent à disparaître dans les années 1500 sous l’effet de ce mécanisme de destitution de l’autonomie citoyenne. 

« La représentation a été graduellement introduite en Europe par les monarques ;non pas avec l’intention de favoriser les droits des peuples, mais comme le meilleur moyen de lever de l’argent. » 

Samuel Williams (historien) 

Peu à peu, la démocratie est associée au désordre dans l’imaginaire des élites bourgeoises émergentes. Dictionnaires, livres d’histoire, même l’encyclopédie de Diderot propageront une vision péjorative de ce système politique perçu comme étant dangereux pour la survivance des grands États[note]. Cette élite, composée d’avocats, de juristes et de propriétaires terriens, dirigera les différents mouvements révolutionnaires du XVIIIe siècle et finira par saper le pouvoir du roi et de l’aristocratie. Elle déclarera notamment sa volonté de servir les intérêts du peuple tout en soulignant l’inaptitude de celui-ci à se gouverner seul. 

« La démocratie folle balaie tous les traits moraux de la personnalité humaine. » 

Henry Knox (premier Secrétaire à la guerre des États-Unis) 

Comme le démontre l’enquête magistrale de Dupuis-Déri, les créateurs de la démocratie représentative tels que James Madison aux États-Unis et Emmanuel Sieyès en France étaient farouchement et ouvertement antidémocrates. Madison par exemple, qui ne fut rien de moins que l’un des pères fondateurs de la constitution américaine et le 4ème président du pays, voyait dans la démocratie « un spectacle de troubles et de disputes promis à une mort aussi violente que sa vie a été brève ». 

Ces fines fleurs autoproclamées de la civilisation occidentale s’identifiaient fermement à la République et au système électoral qui lui était lié dans la mesure où celui-ci constituait une voie royale devant les mener au trône. Mais les « chefs patriotes » n’étaient pas des démons et désiraient sincèrement défendre les valeurs telles que la liberté, l’égalité et la justice. Néanmoins, leur vision étriquée et autocentrée contribua à protéger en premier lieu leur droit à la propriété privée face à l’esprit plus égalitaire des pauvres gens. Certains parmi eux défendront par ailleurs l’élargissement du droit de vote aux classes populaires. Tel est le cas de Nicolas de Condorcet, ancien député français et représentant des Lumières, pour qui accorder le droit de suffrage aux nécessiteux permettrait d’atténuer les désirs de ceux-ci d’user des manifestations de rue afin de faire valoir leurs revendications. 

« Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. »« S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. » 

Jean-Jacques Rousseau (philosophe français des Lumières) 

Pour David Van Reybrouck, les élites américaines avaient beaucoup trop à perdre à défendre une véritable démocratie, étant donné qu’elles jouissaient jusque-là de privilèges économiques considérables. Ce régime politique était en effet associé à la tyrannie des pauvres par les esprits « éclairés », et il n’en allait pas autrement de l’autre côté de l’Atlantique. Il y eut certes des révoltes populaires, mais celles-ci furent canalisées par la nouvelle élite bourgeoise dont le souhait était de préserver ses intérêts en évitant que les évènements ne dégénèrent. Comme l’analyse le chercheur, les deux Révolutions ont eu pour effet de remplacer une aristocratie héréditaire (à savoir la monarchie) par une aristocratie librement choisie au travers de l’élection. En réalité, le mot « démocratie » n’était pas très apprécié à l’époque et il était surtout utilisé pour discréditer un adversaire. 

« Je rivaliserai avec le plus démocrate en respect pour mes semblables […], mais si le peuple veut se gouverner lui-même, il perd sa liberté […] après avoir parcouru toutes les horreurs de l’anarchie la plus cruelle. » 

Jean-Joseph Mounier (avocat français qui joua un rôle important dans les premiers temps de la Révolution française) 

Comme Dupuis-Déri l’explique, les politiques renverseront plus tard la négativité du terme afin de consolider leur légitimité. C’est tout d’abord aux États-Unis que la magie opéra ; on y développa effectivement avec ferveur un « sens marketing à saveur électoraliste » voué à séduire les masses. Il s’agira dès lors d’institutionnaliser le suffrage semi-universel en élargissant le droit de vote aux chômeurs et aux ouvriers dans le but d’absorber la colère de ces derniers par les urnes. Comme l’explique Yves Sintomer, le mot « démocratie » suivra par la suite le mouvement de l’Oncle Sam en France – ce ne sera malheureusement pas la dernière fois que les Yankees expatrieront leurs ingénieuses trouvailles sur le territoire européen – et deviendra peu à peu populaire dans l’imaginaire collectif, notamment par son utilisation de plus en plus fréquente dans les cercles socialistes désireux de se différencier des conservateurs d’un point de vue électoral. C’est ainsi que les chômeurs et les ouvriers seront graduellement assimilés par l’ordre bourgeois en échange de certaines garanties socio-économiques. 

« Ceux qui tentent de convaincre le peuple des ÉtatsUnis qu’il vit déjà en démocratie, cette malédiction des républiques, ce volcan de licence, cette menace à la liberté, cette mère prolifique en factions, cruauté, injustice, sédition [] et tyrannie [] qui ne fait rien que la mal []. La constitution des États-Unis est bien loin d’être une démocratie […] c’est une république. » 

Les troupes de Thomas Jefferson (3ème président américain) dans le Evening post du 2 août 1803 

Le sens du mot « démocratie » fut donc dégradé par la novlangue bourgeoise et technocapitaliste ; d’un régime où le pouvoir est détenu « par le peuple, pour le peuple », il en est venu à désigner un appareil bureaucratique au travers duquel une poignée décide au nom de tous. La civilisation se détourne alors de l’autonomie radicale pour s’engager sur les piteuses voies de l’hétéronomie[note]. Au mieux, la démocratie désigne de nos jours un régime respectueux des droits individuels de chacun sur le grand marché du Capital. Son sens n’est donc plus politique, mais strictement sociologique, dans la mesure où il dépeint un mode de vie toujours plus « égalitaire » – les expressions telles que « un prix démocratique » auraient pourtant dû mettre depuis longtemps la puce à l’oreille du plus grand nombre. Pis !, comme le souligne Bernard Manin, on assiste à l’émergence d’une « démocratie du public », c’est-à-dire à une « démocratie d’opinions marquée par la place centrale des médias dans la vie politique où pèse de plus en plus la mise en scène télévisuelle comme technique marketing ». C’est ainsi que des nullités aussi notoires que De Croo, Magnette ou Di Rupo ont le loisir de pavaner successivement sur le trône sans que rien ne change fondamentalement à la farce spectaculaire qui est devenue notre pain quotidien. 

« La France n’est point, ne peut pas être une démocratie et le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » 

Emmanuel Sieyès 

Reprenant Hegel, le psychanalyste Jacques Lacan formula autrefois l’idée que le mot loupe toujours la chose qu’il tente d’exprimer. Ceci est encore plus évident en ce qui concerne la « démocratie ». Quant à Bernard Manin, il eut le génie de démontrer que le dispositif représentatif basé sur l’élection confère à ce modèle politique une dimension aristocratique dans la mesure où ce sont « les meilleurs » qui gouvernent la nation. Il est donc de bon ton d’insister : nous ne vivons pas en démocratie, mais dans une aristocratie élective. Néanmoins, comme nous l’écrivions dans les colonnes de L’Escargot déchaîné en janvier 2019, suite au soulèvement des Gilets jaunes : « Avec toute l’honnêteté que nous devons au lecteur, il nous apparaît qu’une démocratie en bonne et due forme n’endiguera pas la démarche de la société de Jouissance. Si un tel régime politique n’était pas dûment réfléchi, il pourrait avoir pour effet de légitimer l’hyperconsommation encore plus qu’elle ne l’est actuellement, ce qui aurait des conséquences catastrophiques. La misère économique existe dans une frange de la population, c’est un fait. Cela ne nous empêche pas de constater qu’en 30 ans les habitudes de consommation ont fortement évolué : il n’était pas question, par le passé, d’avoir une télévision dans chaque chambre de la maison. Il n’y avait ni tablettes, ni smartphones, ni factures pour les multiples abonnements liés à l’usage de ces appareils. Les ménages ne disposaient pas d’un écran plasma ni d’un lave-vaisselle et ne partaient pas en vacances tous les ans. Ici réside l’essentiel de nos propos : l’Idéal […] n’était pas, dans les cultures qui nous ont précédés, réduit à l’accès au marché et à la Jouissance. Si cet Idéal trouve aujourd’hui son appui dans cet accès, c’est bien parce que les gens, qu’ils veulent bien l’entendre ou non, y conspirent, dans le sens qu’ils y aspirent ensemble […]. Si le capitalisme ne trouvait pas dans les psychés humaines de quoi réaliser ses aspirations, il se serait effondré depuis longtemps. Il n’aurait d’ailleurs jamais vu le jour […]. Il nous faut être logiques avec nous-même ; à partir du moment où l’on admet l’hypothèse que la société de consommation encourage la satisfaction immédiate du désir, nous devons, dans le même mouvement, envisager que cette société, pour assurer son bon fonctionnement, favorise la fabrication d’individus intolérants à la frustration. Or, étant donné que la reconnaissance du manque est une condition nécessaire à l’émergence de l’être pensant et qu’une démocratie digne de ce nom aura non moins nécessairement besoin d’individus qui pensent si elle ne veut pas sombrer dans l’abîme, il nous faut également admettre, avec beaucoup de peine, que l’avenir de nos civilisations est très mal engagé […]. Aristote a dit autrefois qu’un citoyen était une personne qui doit être capable de gouverner et d’être gouvernée. Ceci induit qu’un tel individu doit nécessairement avoir appris à se gouverner lui-même et à canaliser ses appétences avant de revendiquer ce statut. C’est pourtant un tout autre type d’être qui arpente les rues marchandes et les parlements aujourd’hui. C’est dire que l’issue, pour peu qu’il y en ait une, au malaise civilisationnel de notre temps, passera inévitablement par un considérable changement de cap ». 

Cinq années se sont écoulées depuis l’écriture de ces lignes, et ce n’est certainement pas la manière avec laquelle la plupart ont plébiscité des mesures telles que le passe sanitaire dans le but de garantir les Jouissances qui fera évoluer notre pensée sur la question. Nous n’en considérons pas moins cette dernière comme éminemment complexe et insistons a minima sur l’impérieuse nécessité de retirer de nos faces les masques de l’imposture typiquement bourgeoise qui caractérise notre si « merveilleuse » époque. Ce n’est pas pour autant donc que nous sommes en accord avec ces propos : 

« L’exercice immédiat de la souveraineté par le peuple, c’est-à-dire la démocratie, représente tout ce qu’il y a dans la nature de plus odieux, de plus subversif, de plus nuisible au peuple lui-même. ». 

Antoine Pierre Joseph Marie Barnave (homme politique et patriote révolutionnaire influent en France) 

Disons plutôt que nous pensons la bête trop profondément blessée par le processus de réification déployé par le capitalisme pour se redresser dans l’immédiat. Peut-être serait-il néanmoins intéressant qu’elle s’engage d’ores et déjà à relever la tête, à commencer du lieu prototypique de l’aliénation postmoderne que représente le monde des écrans, ceux-ci ne faisant par ailleurs que refléter une pâle Image du beau dans laquelle les masses se noient. 

Mais en a-t-elle encore sinon la force, seulement le désir ? 

Kenny Cadinu