
Mardi 23 juillet 2024, J-3 de l’ouverture des jeux olympiques de Paris. Je longe la « zone grise », surnom familier du périmètre « Silt » (pour « Sécurité intérieure et lutte contre le terrorisme ») décrété par le très autoritaire préfet Laurent Nuñez, étroite bande située en plein cœur de la capitale et qui borde la Seine. Le franchissement des barrières hermétiquement gardées par des policiers et des gendarmes n’y est autorisé que sur présentation d’un QR Code. Privilège dont très peu de personnes semblent bénéficier au vu des rues, des trottoirs et des places de la zone grise, presque entièrement vides d’humains. Quelques organisateurs du Grand Évènement, une poignée de riverains et c’est tout. Longeant le Louvre, l’avenue de Rivoli est totalement déserte et les touristes qui errent, mi-interloqués, mi-agacés, se hissent sur la pointe des pieds pour photographier le musée par-dessus les grilles. Des grilles qui dessinent un labyrinthe sinueux dans lequel les piétons se bousculent et se marchent sur les pieds. À Paris, les rats d’égout pullulent et s’égaillent librement, tandis que les promeneurs s’entassent dans des cages. Comme une vision de zoo humain. Oserais-je qualifier ces jeux de zoolympiques ? La suite des évènements fut plus banale. À part la pluie, la cérémonie d’ouverture n’aura été troublée par aucun attentat islamique provoqué par une bombe cachée dans une boîte de bouquiniste, ni par la main de Moscou qu’on avait pourtant imaginée se glisser partout, et jusque dans la culotte du zouave du pont de l’Alma. Le seul intérêt des JO est d’offrir un miroir grossissant de l’idéologie du pays qui les accueille. Les JO 2024 furent donc oligarchiques – les gueux, ces « gens qui ne sont rien » selon l’infecte terminologie présidentielle se virent tenus à distance, tandis que « ceux qui ont réussi » se pavanèrent au premier rang des tribunes – et woke, servilité sociétale vis-à-vis du maître étatsunien oblige. Puis vinrent les épreuves à proprement parler, et la France brilla, mais, à considérer l’Histoire, doit-on vraiment se réjouir qu’un pays devienne sportif ? Toutefois, malgré les déferlements d’enthousiasme surjoué des médias, quelque chose sonnait un peu faux dans leurs trépidations frénétiques. Comme un air de déjà vu et de lassitude. À croire que les JO n’étaient que la dernière étape assez molle d’un cycle où bien d’autres joutes avaient longuement tenu les foules en haleine. Le Tour de France ? Peut-être, mais il faut bien avouer que (presque) tout le monde a déjà oublié le nom de son vainqueur. L’Euro de football ? D’accord, mais dès que la France en fut éliminée, on s’en détourna. À y regarder de plus près, si les JO parurent fades, c’est probablement parce qu’ils ne purent – et de loin – atteindre le niveau de suspens et de rebondissements de l’incroyable série de compétitions électorales que le pays avait connu en l’espace de 4 semaines, entre début juin et début juillet.
Dès la première manche que constituèrent les européennes, les commentateurs politiques, qui n’ont rien à envier à leurs homologues sportifs – ceux-ci allant jusqu’à être interchangeables entre eux – donnèrent de la voix. Le RN du sémillant, bien qu’un peu bas du front, Jordan Bardella, allait rafler la mise, et même si on regrettait ce lamentable prurit « populiste » des masses, aucun doute n’était possible et il fallait tant bien que mal s’en accommoder. Nos fins journalistes et consultants de cour étant polyglottes, ils entamèrent donc en chœur le slogan The show must go on ! La médaille d’or étant courue d’avance, il s’agissait de savoir qui allait rafler l’argent. Et c’est là que les médias de l’oligarchie (qu’en France, on peut sans aucun risque de caricature ni d’omission, nommer « les médias ») se surpassèrent. Ou tout du moins s’égalèrent, si on remontait 8 années en arrière. 2016 vit la mise sur le marché d’une créature fabriquée de toutes pièces par le système de prédation économique et financière en la personne d’Emmanuel Macron. 2024 fut l’année de la récidive où, par la grâce d’un hoquet régurgiteur, le même système engendra Raphaël Glucksmann. Magie de l’épiphanie, un nouvel Élu était apparu et tous devaient fêter son avènement ! Qu’importe que, sur ses affiches où claquait le slogan martial « Réveiller l’Europe », l’individu eut l’air d’avoir été surpris au saut du lit, et que ses apparitions télévisées révélèrent un germanopratin raide, arrogant et cassant, toute la caste médiatique n’avait d’yeux que pour lui. Allait-il passer devant la candidate macroniste, Valérie Hayer, dont le charisme aurait fait passer l’ancien Premier ministre Jean Castex pour Che Guevara ? En tous cas, les gazettes et les lucarnes firent tout pour, à l’instar de Libération qui titra en Une « Le petit vote qui monte », au-dessus du crâne déjà dégarni, probablement pour cause de cogitations excessives, du philosophe par héritage. Et, comme toute prophétie autoréalisatrice, celle-ci se réalisa. Le parti socialiste, qui n’était plus qu’un objet de moqueries associant pêle-mêle le règne présidentiel calamiteux du comique troupier de sous-préfecture François Hollande et les gaffes à répétition de la mairesse de Paris Anne Hidalgo, et dont le secrétaire général, Olivier Faure, n’avait toujours pas réussi à se faire un prénom, son patronyme évoquant – dans le meilleur des cas et chez les plus anciens – son homonyme Edgard (disparu en 1988) et, dans le pire, absolument personne, était re-né de ses cendres pourtant très, très, froides. Le pari fut gagné par M. Glucksmann, mais pas grand monde ne fit la remarque que celui-ci avait été truqué. Car le nouveau champion avait été dopé au-delà de toute mesure. Certes, pas à l’EPO comme le premier Lance Armstrong venu, mais avec la plus redoutable de toutes les méthodes de tricherie : la propagande massive. Propagande dont les commanditaires étaient ouvertement les néoconservateurs de Washington, qui n’auraient pu rêver d’un supplétif aussi zélé. Otanolâtre fanatique et radicalisé, va-t-en-guerre exalté contre la Russie et la Chine (à condition, bien entendu, que ce soient les autres qui aillent au cassepipe), celui qui, enfant, sautait sur les genoux de BHL surpassa son maître dans ses outrances faussement droit-de-l’hommistes et réellement néo-impérialistes. Contrairement au vieux « nouveau philosophe », usurpateur multi-entarté par le génial agitateur belge Noël Godin, dit « le Gloupier », et familier des postures éphémères enflammées lourdement médiatisées à chaque fois qu’un conflit opposant le Bien (occidental) au Mal (le reste du monde) éclate, avec M. Glucksmann on pénétrait dans une catégorie supérieure, le haut du panier, du premium, et du vrai. Car, contrairement à BHL, magicien du verbe creux, M. Glucksmann avait prouvé qu’il savait mouiller sa chemise, dont le modèle blanc immaculé avec les trois boutons du haut ouverts avait de toute façon été préempté par son mentor. Il fut ainsi de 2009 à 2021 « conseiller spécial » du président géorgien Mikhail Saakachvili, installé au pouvoir à l’issue d’une énième « révolution de couleur » – cuvée dite « des Roses » dans le cas présent –, dénomination trompeuse qui présente comme de faux soulèvements populaires des coups d’État de la CIA en version soft power. Aux temps de la Françafrique, il était de bon ton de se gausser que l’ancien colonisateur choisit aussi bien les dirigeants que leurs (faux) opposants. Devenue à son tour une colonie étatsunienne, la France subit désormais le même sort. Sans que cela n’émeuve outre mesure nos « indigénistes » et autres « décolonisateurs », que l’on avait naguère connus plus chatouilleux.
Le soir du 9 juin, les résultats des élections européennes, à l’occasion desquelles on avait parlé de tout et de rien, en fait surtout de rien et surtout pas d’Europe, furent totalement conformes aux sondages qui, une fois n’est pas coutume, ne s’étaient pas trompés. Les médias s’apprêtaient à passer en mode estival et à assaisonner les masses au décervelage olympique lorsque le président prit la parole pour annoncer la dissolution de l’Assemblée et la tenue d’élections législatives expresses. Nos commentateurs reprirent immédiatement du service, dans un déchaînement inédit. Macron était-il devenu fou (révélation apparemment fort tardive), son narcissisme l’aurait-il perdu (à vrai dire, rien de neuf ici, non plus) ou bien l’ancien « Mozart de la Finance » était-il un joueur de poker invétéré (cette supposition émanant, quant à elle, de son dernier carré de courtisans) ? On n’avait pas connu un tel flot de supputations depuis le coup de tête assené par Zidane à l’Italien Materazzi lors de la finale du Mondial 2006. L’issue du premier tour, qui se tint le 30 juin, ne donna lieu à aucune surprise et le RN arriva en tête. La semaine qui suivit fut celle de toutes les hystéries. Il n’y était question que du péril des « extrêmes », les médias collaborationnistes amalgamant sans vergogne de courageux dénonciateurs du génocide palestinien, qu’ils traînaient dans la fange depuis des mois, et des zélateurs béats du régime sanguinaire de M. Netanyahou. Le mauvais score, tout relatif, des seconds siffla la fin de l’ultime scrutin du 7 juillet. Au bout du compte, comme dans la vieille émission de Jacques Martin où celui-ci faisait chanter des enfants, tout le monde se déclara vainqueur. En oubliant, ou en essayant de nous faire oublier que, là aussi, toutes ces excitations n’avaient été qu’un jeu de dupes et que le vrai gagnant, en l’occurrence une gagnante, avait été désignée d’avance. Son nom : Ursula von de Leyen, impératrice de l’Europe exigeant l’obéissance de tous sans être élue par aucun scrutin démocratique, qui a bien dû s’amuser de ces pantalonnades si délicieusement französisch, au même titre que les toilettes à la turque des vieux bistrots parisiens et de leurs supports de rouleaux de papier hygiénique qui n’en dispensent plus que le cylindre de carton. Car, que des politiciens d’opérette se soient écharpés à propos du choix de la couleur destinée à repeindre les barreaux de la cage Europe – rouge, rose, vert ou bleu marine, c’était selon – n’y changerait rien. C’est bien Mme von der Leyen qui en garderait jalousement la clef que lui ont précieusement confiée les maîtres de l’Occident. Si nos « extrêmes » avaient été dotés d’un tant soit peu de mémoire (mais peut-être feignirent-ils l’amnésie ?), ils se seraient souvenus que l’UE n’est ni réformable ni aménageable. L’extrême de gauche aurait dû retenir la leçon infligée à la Grèce, fusillée pour l’exemple dans les années 2010 par la « troïka », joli petit nom de baptême du club de philanthropes associant la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international, après que son jeune premier ministre Alexis Tsipras avait eu l’effronterie de solliciter un aménagement de la dette de son pays. S’ensuivit une véritable curée : salaires bradés, retraites massacrées, système de santé vandalisé et richesses économiques et touristiques du pays cédées pour des noyaux d’olive aux complices du triumvirat. La liste fut infinie des avanies subies par la Grèce, dont l’espérance de vie des habitants chuta bien plus sûrement que par l’effet d’un virus respiratoire banal, qui, quelques années plus tard, acquit une célébrité bien plus grande, quoiqu’imméritée. Alors, le programme du NFP (Nouveau front populaire) – pourtant déjà si tiède qu’en comparaison celui des présidentielles de 1974 du gaulliste Jacques Chaban-Delmas aurait été à ranger sur la même étagère que le Petit Livre rouge de Mao –, avec sa retraite à 60 ans et sa taxation des superprofits des multinationales, ce serait nein, nein et encore nein ! Quant à l’extrême de droite, ses efforts de mémoire se seraient avérés plus faciles encore, ne demandant qu’un modeste retour de 2 années dans le passé. Lors de son accession au pouvoir en 2022, la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni, les médias unanimes avaient démasqué une authentique réincarnation de Benito Mussolini, lequel aurait juste troqué son ridicule béret à plume contre un impeccable lissage brésilien. On allait voir ce qu’on allait voir : les immigrés seraient renvoyés chez eux en masse et l’Italie se transformerait en forteresse étanche. Deux ans plus tard, le pays a vu doubler son nombre de migrants et Giorgia étreint sa nouvelle meilleure amie Ursula sur des selfies où les deux femmes pouffent comme des adolescentes.
Le dissident soviétique réfugié en Grande-Bretagne, Vladimir Boukovski, qui avait subi au plus profond de sa chair la violence d’un totalitarisme de plomb, prophétisa il y a 20 ans : « J’ai vécu dans votre futur et ça n’a pas marché. » Ce futur est désormais notre présent. Qu’il ne « marche pas » s’agissant de la démocratie et les libertés civiques est une évidence pour quiconque daigne encore s’intéresser à la question. Que le système soit un échec pour les oligarchies financières et les intérêts étatsuniens ne saute, en revanche, pas immédiatement aux yeux. Établissement pénitentiaire de haute sécurité idéologique, politique et économique, l’UE ne cesse de bâtir de nouvelles cages pour y séquestrer ses peuples. Celles-ci s’appellent confinements à prétexte sanitaire, restrictions de liberté par QR codes ou nassages policiers des manifestations citoyennes, et certaines incarcèrent même des cobayes humains utilisés dans des expérimentations pharmaceutiques. Mais reste-t-il encore quelqu’un qui veuille ouvrir la porte de la cage ?
Pascal Halary


