Quel que soit le nom plus ou moins savant qu’on lui donne, toute société a son système idéologico-religieux. À commencer par celles qui vivent dans la prétention de s’en être affranchi. Car selon la règle psychologique de base : on mesure le degré d’aliénation à l’illusion de liberté. Le sentiment de toute-puissance est ainsi la marque de l’adolescent convaincu que tout vient de lui.
Pour, en une page, répondre à la question inépuisable de nos confrères et amis de Kairos, « Dans quel monde vit-on ? », il faut aller à l’essentiel en s’attachant à mettre en lumière ce système idéologico-religieux. Sur le sujet qui nous motive, l’écologie, une expression majeure en est la figure mondialement connue de Greta Thunberg. Je la comparerais immédiatement à une autre jeune femme, Bernadette Soubirous[note]. Le regard impitoyable d’enfant soldat de la propagande chinoise, les sourcils froncés, caractérise cette posture dure, accusatrice, culpabilisatrice revendiquée[note] typique des enfants manipulés à des fins de propagande. Ces mêmes yeux sont frappants dans les photos des petits bergers de Fátima qui affirmaient avoir vu six fois la Vierge Marie en 1917.
Derrière ces ressemblances, ce sont les mêmes mécanismes psychiques, individuels pour ces deux jeunes femmes, et sociaux pour leur contexte, qui sont à l’œuvre. Comme hier la critique Sainte Bernadette provoquait un sursaut d’effroi chez les dévots, c’est la même réaction crispée, de semblables gros yeux de curés, que l’on lit sur beaucoup de visages de « religieux athées » lorsque l’on a l’affront de s’interroger sur Sainte Greta. Le renvoi à l’hérésie et aux figures du Mal (MM. Trump, Poutine, Zemmour, Bolsonaro & cie) est ici un réflexe conditionné qui permet de s’affranchir de toute réflexion critique.
Nous sentons bien que quelque chose de sacré, comme une auréole, s’est déposé sur ses nattes[note]. C’est ici que se dévoile le sacré, auquel on ne touche jamais impunément, de notre société. Une statue[note] ou un gigantesque mur peint[note] à son effigie témoignent de cette sacralisation inconsciente. Les chaînes de télévision se battent déjà pour porter sa vie à l’écran[note]. « How dare you ?! » (« Comment osez-vous ?!) s’indigne-t-elle. « Cet homme [son ex-ami Nicolas Sarkozy] qui s’est moqué de Greta Thunberg crache sur la jeunesse », s’indigne, par exemple, le rentier des shampoings Ushuaia®[note]. L’ironie n’est pas de bon aloi avec Greta ; « Le sacré foudroie et ne supporte jamais l’humour » observait Jacques Ellul dans un texte sur le transfert du sacré[note] : « le lieu commun (« C’est sacré ») nous révèle seulement un besoin et une quête du sacré. Mais un sacré créé par l’homme ou plutôt par la société, sécrété en quelque sorte par le corpus social, qui donne cela aussi à l’homme, répondant à tous ses besoins. Et comme il ne s’agit pas de revenir à d’anciennes religions, de faire revivre de vieux rites, d’investir de sacré les croyances périmées, nous pouvons dire que nous sommes en train d’assister à l’invention du nouveau sacré. Car ce qui a été une fois désacralisé ne peut redevenir sacré. Mais le besoin, le goût, l’appel du sacré cherchent en ce moment le nouveau cristal, l’institution, le phénomène qui pourra être investi de la plénitude du sacré, en plein accord de tous. » Derrière le regard accusateur de la jeune suédoise se dessine une religion trinitaire que nous pourrions nommer ainsi : GAFA-GAÏA-TESLA. J’en définirais la perspective essentielle comme une grande régression vers la « mère archaïque[note] ».
Les grands précurseurs de la décroissance auquel nous nous référons, Bernard Charbonneau, Ivan Illich, Dwight McDonald… rappelaient que leur réflexion sur l’écologie n’avait de sens que si elle avait pour finalité la liberté. Comme observateur professionnel désormais chevronné de la production littéraire sur l’écologie, je dirais que le discours contemporain, dans son écrasante majorité, défend une position rigoureusement inverse. L’homme, et plus spécialement le mâle blanc cis-genre de plus de 50 ans, aurait justement « péché » en prétendant que la liberté le spécifiait dans la nature, c’est à dire qu’il serait bien « un animal mais pas que ». Cette prétention serait l’essence du grand « collapse » planétaire. Au milieu d’un nombre d’essais pléthorique développant ce credo, l’un d’eux, celui du chercheur Jacques Tassin, nous livre cash ce discours le plus souvent impensé : « Si notre culture nous dissocie de la Nature, notre corps ne nous en a jamais séparés. Il nous revient de retrouver cette matrice vivante qui, à notre naissance, se présente comme le prolongement de la matrice maternelle dans laquelle nous avons vécu à l’état de fœtus. […] Il nous revient de retrouver cette matrice et faire éclater la bulle invisible que nous avons façonnée en grandissant, nous enfermant dans notre individualité. Alors, le monde peut nous rejoindre de lui-même, tel un liquide amniotique qui nous immerge[note]. »
Il conviendrait donc de se repentir pour, dans l’humilité, comprendre que nous devons nous fondre dans l’indifférencié, le Grant Tout, Pachamama, Terre-Mère. Dans cette perspective, il est logique que le « tiers séparateur », l’homme qui sépare la mère de l’enfant, doive être combattu, par tous les moyens. En terme symbolique, le Verbe, après avoir émergé de la matière, devrait s’y faire réengloutir. Le paradoxe est que cette écologie archaïque s’accommode, s’appuie et vante régulièrement les pires délires technologiques[note]. Rien d’étonnant alors que le film de James Cameron, Avatar, soit constamment cité comme le grand récit de cette « cosmologie ».
Voilà une analyse qui bien évidemment ne peut que dépasser les collapsologues claquemurés dans une approche purement quantitative de l’écologie. Elle suscitera à coups sûrs leurs moqueries. Les esprits scientistes n’ont d’égal à leur morgue que leur ignorance du monde symbolique. Quoi qu’il en soit, je pense que cette grille d’analyse permet d’éclairer nombre d’événements actuels a priori incompréhensibles.
Vincent Cheynet, rédacteur en chef de La Décroissance



