
B. L. : Percevez-vous l’émergence de formes nouvelles ou inédites de la violence liées à la pandémie ? Ou bien n’est-ce qu’un recyclage de la violence endémique qu’a toujours connu la civilisation, un ancien vin dans un nouveau tonneau ?
F. C. : Ces deux dernières années de pandémie sont largement inédites, y compris pour les violences variées qu’elles ont inaugurées : violence de la maladie et de sa diffusion à une échelle mondiale, violence socio-économique des conséquences du grand coup d’arrêt de 2020 pour les plus défavorisés, violence psychique rentrée des jeunes forcés de se confiner, violences domestiques redoublées, violence du chantage biopolitique à la vaccination et violence inverse du déni complotiste d’une maladie qui tue, violence de l’état d’exception sanitaire et médical, violence des pressions subies par les travailleurs pauvres et migrants requis pour nos fameux besoins « essentiels » et aussi par les personnels soignants, sur fond d’essorage néolibéral de l’hôpital et de la santé — et violence plus large faite à la nature et aux formes de vie par le Capital et l’anthropocentrisme telle qu’une telle maladie, dans sa genèse comme ses conséquences, l’a révélée crûment…
Dans Le déchaînement du monde. Logique nouvelle de la violence (La Découverte, 2018), vous écrivez, p. 138 : « [L’État] ne fait plus, aujourd’hui […] que contrôler, resserrer les filets d’une vaste surveillance comptable et comportementale surdéterminée par les exigences du marché ». De l’État ou du marché globalisé, lequel menace avant tout les droits humains, et où faut-il porter le fer de la résistance en priorité ?
Il est devenu difficile de les distinguer nettement, tant l’État est le bras légal et policier du marché et celui-ci la condition logistique et désirante d’une certaine obéissance à l’État… Leur alliance dans la gestion de cette pandémie est d’ailleurs inédite, exclusivisme marchand des grands labos pharmaceutiques et état d’exception juridique marchant ici main dans la main… Le contrôle lui-même suppose une telle alliance entre policiers et géants du numérique, vendeurs de dispositifs de surveillance et administrations les encadrant légalement : c’est une telle alliance qui a permis de surveiller les télétravailleurs, les réfractaires au vaccin, les citoyens désertant les villes, les désocialisés, etc. — et à la faveur de ces deux années de cauchemar, de faire gagner vingt ans aux industries de l’écran et des réseaux, qui n’auraient jamais osé rêver pareille avancée…
Dans le même essai, vous pointiez le « resserrement du corset biopolitique », en prenant les exemples de la violence obstétricale et du contrôle de la santé permanent. Avons-nous fait un saut qualitatif et/ou quantitatif dans ce domaine depuis mars 2020 ?
Ce n’est plus un corset biopolitique spécifique ou local, c’est la surdétermination de tout le reste — économie, vie sociale, institutions, société civile, subjectivités — par une logique biopolitique d’ensemble qui confine (si j’ose dire) au chantage pur et simple : accepter de protéger la vie, du moins la santé, quelle que soit la forme de vie dans laquelle on végète, ou alors être un ennemi de tous, et en attendant, de l’État… Demandez aux gens plutôt sages (pas des anarchistes échevelés) à qui on a interdit pendant des mois d’aller voir leurs vieux parents dans des maisons de retraite transformées en prisons, soi-disant pour leur survie (alors que ces vieux en mouraient, de tristesse et de solitude), et vous vous rendrez compte qu’ils étaient à deux doigts de défoncer la façade de ces institutions avec une voiture-bélier… Un tel chantage biopolitique fait donc aussi réagir en nous la forme de vie, la résistance individuelle et collective aux prescriptions aveugles de l’État-marché…
La gauche dans son ensemble (institutionnelle, syndicale, radicale, écologiste) a abandonné le terrain de la contestation des politiques sanitaires à la droite (libérale, conservatrice ou extrême). Est-ce une erreur tactique et/ou le reflet d’une profonde divergence de vues sur le dosage à faire entre égalité et liberté ?
La gauche a abandonné pas mal de terrains, et depuis longtemps — la défense des classes populaires, de la justice sociale, des minorités radicales, etc. Et dans sa spirale de déclin elle a sans doute tellement peur de perdre en respectabilité et en légitimité son tout dernier pré carré électoral (lui-même triste peau de chagrin) qu’elle ne voudrait pas se trouver associée à des résistants sans étiquette, des complotistes ou des shamans… Mais c’est surtout son suivisme politique, sa façon d’emboîter le pas aux politiques libérales-autoritaires partout dominantes sans jamais prendre l’initiative d’une opposition frontale — y compris à l’extrême-gauche —, qu’a révélé, ou confirmé, cette triste période. Erreur tactique et aussi révélation d’un épuisement politique : le roi est nu.
Courons-nous le risque d’un retour de la violence (primaire et étatique) et de la logique du bouc émissaire ?
Toute crise majeure favorise la désignation d’ennemis symboliques et de bouc émissaires, celle-ci ne faisant pas exception. Mais la violence plus grande et durable vers laquelle elle conduit, y compris le face à face terrible entre un État-marché policier répressif et des catégories de population anomiques ou dépolitisées et imprévisibles mais qui n’ont plus rien à perdre, cette violence n’a pas été déclenchée seulement par la pandémie : elle vient de beaucoup plus loin. Quarante ans de virage néolibéral, d’abandon des politiques sociales, de priorité à la police et à la finance aux dépens de l’éducation et de l’écologie, de crispation idéologique et de diabolisation des minorités, ont grandement préparé le terrain à ce qu’il se passe aujourd’hui — qui non seulement en est le déclic, mais sans doute aussi, comme le montre un Bruno Latour, la conséquence directe… Une telle évolution a rendu possible une pandémie comme celle du Covid.
Face au danger totalitaire covidien, la résistance active (re) devient-elle légitime ? Violence et non-violence sont-ils des pôles d’opposition absolus ?
Ce n’est pas à moi de porter un tel jugement. Ce qui est sûr, c’est que la frontière entre violence légitime, du moins non-étatique, et violence illégitime, est de plus en plus floue, de même que la différence entre violence et non-violence — des refus de participer, des obstinations à ne pas se faire vacciner, des occupations de lieux et de rues le samedi, des assauts symboliques contre le siège de tel grand groupe ou de telle institution, étant tous des réactions logiques, en bonne part légitimes, à ce qui nous arrive, et n’étant en quelque sorte ni « violentes » en soi (pas de lynchage, d’armes, d’émeute) ni absolument « non-violentes » (pression physique du nombre, et vraiment résolue). Tout est si neuf, en somme, qu’il faut peut-être abandonner nos signifiants d’hier et nos polarités fatiguées, comme violence/non-violence ou légal/légitime. Mais ça ouvre sur un plus large débat — qu’on aura tôt ou tard.
Propos recueillis à distance par Bernard Legros, janvier 2022.
* Historien des idées, professeur d’études américaines à l’Université de Nanterre et essayiste.


