« Préserver l’environnement, c’est d’abord admettre que la nature n’a besoin ni de nos connaissances, ni de nos techniques, ni même de nos vies pour exister[note]. »
Christian Godin, 2012.

Tout phénomène a sa généalogie. Le but du philosophe-historien[note] est de la reconstituer, en rappelant le passé pour éclairer le présent et, dans une certaine mesure, l’avenir. On dit/lit souvent que la volonté de dominer la nature est apparue avec la modernité, et définitivement installée un peu plus tard avec la révolution industrielle. Avant d’y revenir, constatons que ce programme de maîtrise semble être né bien plus tôt. Il serait inhérent à l’hominisation. Pour conserver un avantage adaptatif sur les autres espèces, l’être humain s’est montré, dès le paléolithique, enclin à, pour ne pas dire avide, d’exploiter son milieu naturel, d’abord par la chasse et la cueillette, plus tard par l’agriculture et l’élevage. Un prédateur par essence ? Oui, d’une certaine manière. Deux philosophes en ont eu l’intuition : le Français Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) dans Émile, et l’Anglais John Stuart Mill (1806-1873) : « Tout ce que le genre humain entreprend pour améliorer sa condition consiste dans une large mesure à contrarier l’ordre de la nature[note]. » Mais comme en ces temps lointains la démographie était faible et l’état des techniques, utilisant exclusivement les énergies renouvelables, frustres, l’impact sur la nature restait limité, celle-ci ayant tout le loisir de se régénérer. Et il le resta pendant des millénaires, ce qui laissa penser que les activités productives pouvaient se poursuivre indéfiniment, tout en se métamorphosant. À leur tour, les systèmes politiques, religieux et sociaux empêchaient les hommes d’échapper à leur condition sociale, pour le meilleur – la sauvegarde de la niche écologique humaine – et pour ce que nos contemporains considéreraient comme le pire – l’absence d’émancipation et de liberté individuelle, celles-ci n’étant pas encore arrivées au seuil de la conscience collective. Si l’humanité n’avait pas changé fondamentalement de trajectoire avec la modernité, peut-être aurait-elle pu imaginer se pérenniser à l’échelle si pas cosmique, du moins à très longue échéance. C’est l’impératif éthique que défendait le philosophe Hans Jonas : garantir à tout prix les conditions d’habitabilité de la Terre pour les générations futures, à long terme[note]. Nous sommes, jusqu’à nouvel ordre, loin de l’objectif…
Revenons à la grande rupture où la civilisation occidentale a cessé de se soumettre à la nature, a même refusé de négocier avec elle, pour simplement la dominer. À partir de la Renaissance, l’humanisme fit son grand retour et la science moderne expérimentale prit son essor, avec Pic de la Mirandole, Léonard de Vinci, André Vésale, Giordano Bruno, Nicolas Copernic, sans oublier le rôle joué par le christianisme[note]. La tendance se poursuivit au XVIIe siècle avec Galilée, Johannes Kepler, Isaac Newton, Robert Boyle, René Descartes, Francis Bacon, ce dernier affirmant haut et fort le devoir de dominer la nature, considérée désormais comme une simple réalité physique, un stock de ressources à exploiter. Science et philosophie commencèrent à se séparer en deux disciplines distinctes. Le monde se fit nombre[note], le réel se « mathématisa ». Au siècle des Lumières (XVIIIe), ce fut la concrescence des évolutions précédentes ; les traditions, les mythes populaires, le paganisme et, dans une moindre mesure, la religion, reculèrent au profit de la rationalité instrumentale et d’un ordre mécanique de la nature doté de lois à découvrir. Denis Diderot, Nicolas de Condorcet et Voltaire en France, Emmanuel Kant en Allemagne, Adam Smith, David Hume et John Locke en Grande-Bretagne e. a., posèrent les bases de la philosophie libérale. Le monde se « désenchanta » à l’occasion de « l’expansion illimitée de la maîtrise rationnelle » (cf. Cornélius Castoriadis). L’idée que l’on peut (et doit) organiser scientifiquement l’humanité, en toutes ses composantes (y compris morales), faisait son chemin. La dernière étape survint au siècle suivant. Le capitalisme industriel consacra l’empire de la Science, qui vira immédiatement à technoscience : la technique et la science s’entre-fécondèrent dans un mouvement évolutif de renforcement réciproque, sans suspension et empêchant toute réactivité. Le scientisme triompha, e. a. avec Ernest Renan et Auguste Comte en France. La technoscience se poursuit de nos jours avec la convergence NBIC[note] et intelligence artificielle, marchepieds du transhumanisme et de la Singularité technologique, ce moment hypothétique (vers 2045) où l’intelligence des machines aura définitivement supplanté celle de l’être humain.
Aucun parti ne remet en cause le rôle et la puissance de la technoscience. La gauche post-marxiste, la droite (libérale et extrême) et même l’écologie institutionnelle s’accordent sur elle, car le politique est soumis à la technocratie, cette « idéologie de l’asservissement à la technique[note] » dont les géo-ingénieurs sont partie prenante, qu’ils soient au service d’une entreprise ou d’une armée. Ce prométhéisme, cette démesure, ce constructivisme, cet artificialisme, quel que soit le nom qu’on lui donne, caractérise notre temps, que cela prenne la forme du calcul algorithmique, du transhumanisme, de la conquête spatiale ou de la géo-ingénierie. Nous vivons sous le joug de la loi inexorable de la révolution industrielle : nous adapter au monde objectif pour survivre, alors que plus personne ne contrôle de A à Z l’évolution et l’orientation de la technoscience, ce que Jacques Ellul et Günther Anders avaient compris dès les années 1950[note].
Une question souvent débattue est celle-ci : même si l’homme en a manifestement l’intention, a-t-il le pouvoir de bouleverser à ce point l’ordre de la nature ? N’est-ce pas là pécher par excès d’orgueil et d’anthropocentrisme[note] ? Difficile de répondre à cette question. C’est ici qu’intervient le concept d’Anthropocène, datant du début de ce siècle. Une nouvelle période géologique, succédant à l’Holocène, verrait les forces humaines concurrencer les forces telluriques, non pas localement, mais à l’échelle de la planète. Sa date de naissance varie : est-ce la révolution néolithique avec l’apparition de l’agriculture ? La révolution industrielle avec l’invention de la machine à vapeur ? Ou l’après Seconde Guerre mondiale avec la mise en place de la société de consommation de masse et l’explosion de tous les paramètres énergétiques ? La question n’est pas tranchée. L’Anthropocène a également un aspect normatif : l’homme se doit de gouverner la nature, de gérer la biosphère. Des penseurs tels Bruno Latour (1947-2022), Philippe Descola et Timothy Morton aujourd’hui, estiment que la nature en tant que telle a « disparu », n’est plus une entité séparée, car « dénaturée » par l’interconnexion généralisée des humains, des « hybrides »[note] créés par eux et de ce qui resterait de « nature ». Cette pensée typiquement postmoderne, exsudant une haine plus ou moins prononcée de la nature[note] et découlant de la cybernétique, justifiera la géo-ingénierie.
Y a-t-il une issue de secours philosophique ? On peut laisser la nature être pour se concentrer sur la vie morale et politique, à l’instar de Socrate. Si l’on se soucie d’elle, alors s’y soumettre, s’initier à son mystère par l’art et la philosophie. C’est l’attitude orphique (cf. Pierre Hadot), qui peut être complétée par une observation scientifique. Terminons avec la proposition d’Anne Dalsuet : « Seule une pensée post-métaphysique de la technique, affranchie d’une volonté de maîtrise, pourrait nous aider à appréhender la crise aujourd’hui[note]. »
Bernard Legros


