
La guerre est l’instrument privilégié de l’impérialisme. Sans la guerre, toutes les structures qui lui permettent d’extorquer leurs richesses aux autres nations ne servent à rien. Mais, pour l’idéologie dominante que la guerre sert à imposer — et pas seulement au reste du monde —, il n’y a plus d’impérialisme. On en a fini depuis longtemps avec l’impérialisme. Sauf en ce qui concerne la Russie. Et peut-être, qui sait, la Chine. On en a également fini avec les idéologies. De ce fait, disserter au sujet de l’impérialisme aujourd’hui n’est pas très stimulant. Parler de l’impérialisme, ou des idéologies qui subsisteraient, n’aurait plus de raison d’être. Pour commencer, il faut lever le doute portant sur leur existence. Mais toute référence à l’impérialisme aurait beaucoup trop à voir avec une idéologie. Il est impossible d’octroyer même une semi-crédibilité à la description de l’impérialisme de Lénine. Il reste tout à fait impossible de parler de Lénine, ou d’idéologies, du moins à l’échelon académique ou médiatique. Si cela se produit, c’est en passant, et surtout en rejetant en bloc Lénine et toutes les idéologies dans le passé.
Hannah Arendt aussi a décrit cet impérialisme[note], mais sa description semble surtout concerner le colonialisme. L’on en déduit que le colonialisme ayant cessé d’avoir cours, l’impérialisme aussi. Depuis lors, ce dernier est présenté comme proche, mais révolu, et donc lointain et inaccessible. Pourtant, l’impérialisme, dont Lénine a décrit avec précision le mode d’opération, est plus que jamais d’actualité. Pendant la guerre froide qui fut menée au nom de l’anticommunisme, agressions et interventions de la pire espèce, menant régulièrement à des guerres, furent perpétrées par les pays occidentaux. Leur objectif était l’intégration de tous les pays du monde dans un ordre économique systématiquement favorable à l’Occident ; autrement dit, sous couvert d’universalisme, la colonisation économique du reste du monde. Pour tout dire, pour les États occidentaux, la souveraineté politique des anciens États colonisés n’a de sens, sinon d’existence, que dans la mesure où les peuples sont intégrés de force dans l’ordre économique et politique qu’ils définissent. Toutes ces agressions reposent sur le droit international, ce qui, en dénaturant les faits, permet d’éjecter de manière rhétorique, et donc idéologique, toute référence à l’impérialisme.
Objectivement, quelle est la situation à laquelle aujourd’hui nous sommes confrontés ? Comment croire un seul instant que le bombardement massif et redoublé de l’Irak, que la transformation de la Libye et de la Syrie en territoires fantômes, pour la possession desquels rivalisent des organisations terroristes dont la plupart ont été mises sur pied et transportées sur place au moyen de ponts aériens par les États-Unis, aient quoi que ce soit à voir avec le droit international ? En fait, le colonialisme n’est qu’une modalité de l’impérialisme. Et c’est bien ce que démontre Lénine lui-même, notamment dans ses écrits qui datent de la guerre civile russe, au cours de laquelle l’impérialisme se range comme un seul homme du côté des armées blanches en envoyant des corps expéditionnaires attiser le conflit civil en cours. Lénine profite de l’occasion pour décrire son fonctionnement, sa diplomatie secrète, ses calculs, les parties du monde qu’il réussit à mettre sous séquestre, ses rivalités qui le minent[note], son besoin d’accaparement, son exploitation d’un pays vaincu, l’Allemagne[note].
Depuis ladite chute du communisme, l’effondrement de l’Union soviétique, cet impérialisme s’est déchaîné. De plus en plus, les anciennes et nouvelles puissances impérialistes interviennent militairement un peu partout dans le monde. Leurs bases militaires pullulent dans certaines régions, comme celles américaines autour de la Chine et de la Russie. Ces puissances ne sous-traitent même plus aux gouvernements fantoches qu’ils imposent presque partout dans le reste du monde la gestion des ressources de leur pays, mais en abusent de manière directe et complètement éhontée, tout cela, au nom du droit international et d’un ordre démocratique qu’elles sont en mesure d’initier, d’influencer systématiquement, de contrôler.
Pour piller les richesses existantes de la planète, plus que pour accroître leur zone d’influence, leur diplomatie s’empare aussi des conflits militarisés en tout genre éclatant un peu partout. Inutile de dire qu’elles sont les premières à les provoquer. Pour cela, elles ont recours à des opérations clandestines. Elles se servent également d’un double standard.
RECOURS À UN DOUBLE STANDARD
Les puissances impérialistes ne mobilisent leur opinion publique que lorsque les pays qu’elles souhaitent agresser, anéantir, semblent violer les droits de l’homme, ou enfreindre le droit international. A contrario, leurs alliés peuvent aller jusqu’à commettre des génocides sans encourir même de reproches. Critiquer leurs violations est même de plus en plus sanctionné, pénalisé, parfois même de manière outrancière et vexatoire. Le recours systématique à la technique du double standard, dénoncée dès les années 1970 par Noam Chomsky dans son livre Archipel Bloodbath[note], sert à provoquer des guerres.
RECOURS À DES OPÉRATIONS CLANDESTINES
Les opérations clandestines que les pays impérialistes patronnent et organisent sont très différentes selon le type de régime auquel elles s’attaquent. Au Chili, en 1973, il aura suffi d’éliminer physiquement le chef de l’armée et de mettre à sa place des généraux fascistes, pour déclencher un coup d’État militaire. Récemment, en Équateur et en Bolivie, l’impérialisme a complètement manipulé le processus électoral. Les opérations clandestines servent aussi à terroriser la population, à saboter les efforts d’un gouvernement trop indépendant. Dans certains cas, elles servent à inventer de toutes pièces une opposition démocratique. Cela sert à déstabiliser des démocraties que l’on accuse de ne pas appliquer la démocratie. En Ukraine, depuis 1991, des opérations clandestines profitent de l’instabilité et des transformations en cours pour former des milliers de cadres ultra-libéraux et pro-occidentaux et pour mettre sur pied des organisations paramilitaires. Ce sont ces organisations qui ont servi à organiser un putsch en 2014.
RECOURS AU MENSONGE
Pour l’impérialisme, la guerre reste le principal mode de fonctionnement. La guerre, mais aussi le mensonge. Arendt décrit ce fonctionnement basé sur le mensonge et débouchant sur la guerre[note].
C’est ce mensonge rendu possible par un impressionnant appareil médiatique et gouvernemental qui sert à nier le fondement impérialiste des conflits où sont impliqués les pays occidentaux et qui sert à invoquer le droit. C’est le mensonge qui rend également possible ce genre de conflit.
Beaucoup de guerres impérialistes sont justifiées par l’urgence de rétablir ou d’imposer un régime jugé légitime. Dans ce cas, le plus souvent, c’est le droit qui est invoqué. Mais ces régimes ne sont jamais légitimes. Ils sont issus de coups d’État, ou le produit d’interventions militaires, couvertes et même parfois exigées par l’ONU. Les régimes mis en place servent surtout à exploiter les ressources des pays concernés. En cas de guerre, le pillage est même de règle. À ce sujet, bien entendu, les médias se montrent particulièrement discrets.
Quand on impose de force un régime à un pays, c’est aussi souvent parce que l’on craint les changements auxquels ce pays est en train de procéder. Si les pays occidentaux ont à ce point cherché à renverser le régime de Bachar El Assad, ce n’est pas parce que ce dernier était un despote, mais, au contraire, parce qu’il avait commencé à libéraliser les institutions de son pays, en ayant notamment fait libérer les nombreux prisonniers politiques dont son propre père avait rempli les prisons. Dans ce cas, le mensonge fut systématique. Dès le commencement, de vastes manifestations de soutien au régime furent prises pour leur contraire par les médias occidentaux. Elles furent présentées comme des manifestations anti-Bachar. Des ONG humanitaires, mises expressément sur pied par l’impérialisme, organisèrent d’autres manifestations beaucoup plus critiques par rapport au régime, tout cela pendant que des organisations terroristes financées, armées et encadrées par les impérialistes, perpétraient des attentats dévastateurs, ciblant notamment la police, et déclenchant une guerre civile. Bien entendu, alors que les manifestations étaient abondamment commentées par les médias, les attentats étaient passés sous silence, ce qui a permis d’accuser le régime syrien de réprimer sauvagement une population pacifique en quête de démocratie. Tel fut le printemps arabe syrien, le début d’une guerre impérialiste détruisant systématiquement la Syrie.
Le même genre de scénario a été utilisé en 2014 pour renverser le gouvernement ukrainien et pour mettre à sa place des dirigeants néo-nazis. Beaucoup d’interventions militaires et d’opérations clandestines sont souvent dictées par le besoin d’imposer à un pays un régime dont il ne veut pas. Elles sont aussi parfois dictées par le seul besoin de provoquer une guerre. L’impérialisme moderne mène systématiquement des guerres, ou procède à des interventions militaires en finançant et en créant de toutes pièces de prétendues organisations de libération et elles font référence au désir de démocratie des masses concernées. On parle abondamment du droit des peuples, on réclame la liberté de tous et de toutes. En Ukraine, le putsch de 2014 s’est servi comme couverture d’un mouvement contestataire provoqué par la corruption des institutions en place, qu’il a court-circuité. Les médias ont servi à faire passer ce coup d’État fasciste pour un coup d’État révolutionnaire, ce qui est le cas de la plupart des putschs.
UKRAINE : LES CAUSES DE LA GUERRE
Le régime faussement démocratique issu du putsch a interdit la plupart des partis, s’en est pris violemment à certains de leurs membres, a incarcéré, torturé ou tué toutes sortes de militants, ce qui a presque immédiatement débouché sur une guerre civile. Les mesures prises par la Russie, opposée à ce coup d’État en Ukraine, ont ensuite été montées en épingle par les gouvernements impérialistes, et jugées illégales, tablant sur l’emploi d’un double standard, et la situation a dégénéré.
Les provocations, les fabrications auxquelles ont procédé les pays impérialistes agissant secrètement ou par procuration, ont ensuite carrément déclenché une guerre entre la Russie et le nouveau régime contrôlé par les pays impérialistes et par l’OTAN. Les deux camps revendiquent depuis lors le respect de la souveraineté de l’Ukraine, et cherchent à imposer régimes et solutions différents. Ils s’accusent mutuellement de poursuivre des objectifs impérialistes, de violer la démocratie, de pratiquer une ingérence intolérable et de chercher à accaparer les ressources naturelles et les richesses de l’Ukraine.
CONCLUSION
Tout cela met le monde sous pression. Est-ce que tout est dit ? Autrement dit, est-ce que ce fameux droit international, dont de grandes organisations patronnées par l’Occident sont juges, est devenu la seule mesure de toute chose ? Exit l’impérialisme ? Sauf l’impérialisme russe, bien entendu. Il y a un certain temps que ce type d’explication qui table sur le dépassement de l’impérialisme ne satisfait plus grand monde, que, comme on dit, un tel point de vue gêne aux entournures, que les coutures craquent un peu partout. Noam Chomsky et ses nombreux ouvrages sur la politique étrangère des États-Unis est probablement à la base de la démystification presque totale de cette théorie des relations internationales cousue de fil blanc. L’impérialisme continue à jouer un rôle clef dans les relations internationales. L’impérialisme actuel se sert avant tout de l’ordre international que certaines nations occidentales encadrent diplomatiquement et élaborent de façon pratiquement exclusive. Au prix de la destruction de nombreuses nations, en s’appuyant sur le droit international, c’est-à-dire en l’inventant à leur guise, il exerce un contrôle économique pratiquement intégral dans certaines régions du globe et menace les autres.
L’association entre interventionnisme et sujétion économique, caractéristique de ce qu’on appelle le néocolonialisme, a cédé la place à une stratégie du choc. Cette stratégie, qui sert de fondement à l’impérialisme, en renouvelle la forme. À cause de sa dangerosité, autrement dit du niveau de dévastation qu’elle parvient à provoquer, cette stratégie a tendance à mener à un nouveau conflit généralisé. Un tel conflit parviendra-t-il à rétablir un équilibre entre les pays riches et les autres, soutenus par la Chine et par la Russie ? Vu le danger que représente aujourd’hui pour l’humanité entière une guerre d’une certaine intensité, c’est loin de représenter une solution. Pour Dominique de Villepin, ancien premier ministre français, il est avant tout nécessaire de réformer le droit international. Mais ce qui est sûr, c’est que sans une guerre mondiale, l’impérialisme continuera à anéantir des peuples les uns après les autres, et en cas de déstabilisation de la Russie, ce qui a déjà failli se produire au cours des années 1990, le monde se retrouverait dans de sales draps. Il est temps que d’autres pays prennent la relève de la Russie pour le défendre et le mettre à l’abri de l’impérialisme occidental.
Paul Willems


