
Une nouvelle fois, les privilégiés bénéficiant du droit de vote en France ont été sommés de sauver la République. La seule et bonne façon de voter ne pouvait être que pour un candidat de droite, du centre ou de gauche.
Bien que n’exerçant pas ce droit suprême – certains disent acquis de haute lutte, d’autres, dont je suis, pensent que c’est une servitude volontaire –, je souhaiterais exprimer ici non seulement mon rejet du programme et des thèses de l’extrême droite et de la droite, désormais presque interchangeables, mais aussi mon aversion profonde pour ceux du centre comme pour ceux de la « gauche »[note]. D’ailleurs, sur bien des points ces trois forces politiques, qui animent de l’intérieur le champ politique français, se recoupent et s’entremêlent.
De façon liminaire, je me permettrai de signaler que, fils d’immigrés tunisiens, je viens d’une culture étrangère, d’un autre continent. Néanmoins, mon père, et mon grand frère après lui, étaient communistes en leur temps. Je me suis moi‐même reconnu dans cette appartenance à la gauche française dès l’âge de 14 ans, juste après la période mystique de ma barmitzva et ce pendant les quelques années d’insouciance qui suivirent. Cependant, les choses ont beaucoup changé depuis près d’un demi‐siècle et j’ai fini par adopter, la mort dans l’âme, une position critique très sévère envers ce que nous appelons encore aujourd’hui la gauche. Avant d’évoquer précisément ce qui constitue de nos jours cette gauche française et en quoi son programme économique, social et culturel, me terrifie, je voudrais nous remettre en mémoire quelques moments qui ont jalonné l’histoire de cette famille politique.
Gustav Landauer, anarchiste allemand du début du XXe siècle, dont je me sens très proche et dont le socialisme s’inscrit dans une filiation que je revendique[note], critiqua avec beaucoup de virulence le marxisme, idéologie fondatrice de la gauche, le qualifiant, tout comme la philosophe Simone Weil, de parti scientifique : « Mais qu’est‐ce que c’étaient que ces dilettantes qui jusque-là avaient fait de la politique en suivant leur instinct ou leur génie, comme on le fait avec la marche, la pensée, la poésie ou la peinture, activités qui requièrent certes toujours, à côté de la nature et du don, beaucoup d’apprentissage, de compétences et de technique, mais aucune espèce de science[note] ». On retrouve dans ces propos le combat des luddites, mené un siècle auparavant en Angleterre contre la dépossession d’eux‐mêmes, de leur savoir‐faire et de leurs habitudes coutumières, face à l’imposition des premières machines à vapeur dans le textile par la bourgeoisie naissante et devant le renforcement de la prégnance de l’État. D’un autre côté, dès ses débuts, le marxisme a défendu la modernité industrielle, avec ses machines, ses pollutions et ses usines, en évoquant la thèse « révolutionnaire » de l’appropriation des outils de production par le prolétariat. La croyance aveugle dans le progrès scientifique reste un trait saillant de la doctrine de la gauche actuelle. Ainsi, dès ses premiers pas au XIXe siècle, la gauche a été favorable à l’essor économique, même lorsque celui-ci nécessitait d’envahir par la force des pays plus ou moins lointains et de les coloniser sans état d’âme. Le renoncement aux valeurs cardinales de justice et de respect d’autrui allait se poursuivre et s’accentuer au siècle suivant. Pour l’illustrer, voici une phrase prononcée par Léon Blum, futur héros de notre gauche arrimée aux « acquis sociaux » de 1936, alors qu’il accédait au pouvoir et qu’il allait aussitôt refuser l’aide du gouvernement français aux anarchistes espagnols. « [Il s’agit] d’exercer le pouvoir dans le cadre social et politique existant, c’est‐à‐dire celui du capitalisme et de la démocratie bourgeoise[note] ».
On peut facilement prêter les mêmes intentions au premier président socialiste de la Ve République, François Mitterrand. Il fut celui qui imposa le « tournant de la rigueur » en 1983, capitulation complète devant le capitalisme industriel et marchand mondialisé. Décoré de la Francisque par le Maréchal Pétain pendant la collaboration, Mitterrand a également été celui qui fit d’un groupuscule de néo‐nazis nostalgiques de l’Algérie française un vrai parti politique : le Front National. « On a tout intérêt à pousser le FN. Il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C’est la chance historique des socialistes[note] », déclarait en juin 1984 Pierre Bérégovoy, alors ministre des Affaires sociales. Un des effets inattendus de cette stratégie délétère fut le glissement lent et régulier de tous les partis politiques institutionnels vers les thèses de l’extrême droite, en raison de leur incapacité à camoufler le déclin de leur modèle économique. L’Union européenne, qui n’est plus remise en cause désormais par la gauche, n’a eu aucun scrupule à mettre en place des règlements extrêmement brutaux, aux conséquences tragiques, vis-à‐vis de tous les réfugiés tentant désespérément de franchir ses frontières.
Dans un passé très récent, il convient de rappeler à ceux qui l’auraient oublié que les quatre partis de gauche étaient favorables à la vaccination anti-covid obligatoire pour tous. Par ailleurs, les syndicats qui soutiennent ces partis, la CGT et Sud, réclamaient, notamment au sein de l‘Éducation nationale, encore plus de mesures d’hygiénisme et de restrictions que celles, pourtant drastiques et tellement traumatisantes pour les élèves, du gouvernement de M. Macron. Le pire de la part de ces syndicats de gauche fut leur attitude vis-à‐vis des suspendus parmi le personnel soignant. Alors que nous faisions face à une ignominie encore jamais vue en France depuis la période de la collaboration du gouvernement Pétain, et au déni de tous les droits humains dont ce pays se targue pourtant d’être le plus haut dignitaire, le silence des syndicats fut assourdissant. Élever cette tyrannie sanitaire, en exigeant encore plus au rang de préservation de la justice sociale, n’est qu’une des nombreuses inepties paradoxales auxquelles nous fûmes alors confrontés avec la gauche actuelle, dans toute sa largeur.
D’un point de vue économique et politique, la gauche partage avec les deux autres camps un bon nombre de croyances.
La foi dans le nucléaire militaire figure ainsi dans tous les programmes, au nom de ladite défense nationale. Ce qui a pour conséquence d’avaliser le nucléaire civil, devenu énergie verte selon les députés européens et indispensable à la surconsommation numérique. C’est également le cas de la nécessité impérieuse de réindustrialiser la France, en poursuivant par tous les moyens possibles le développement économique. La consommation de masse et le sacro‐saint « pouvoir d’achat » emportent eux aussi l’enthousiasme fervent des trois partis. Ils sont aussi tous dévots de la multiplication à l’infini du nombre d’éoliennes industrielles sur terre comme en mer, tout comme de celle des champs de panneaux photovoltaïques, nonobstant la destruction de forêts et de terres arables induite. L’augmentation vertigineuse de la consommation électrique n’est jamais interrogée puisque le nouveau mantra, mensonge éhonté s’il en est, est la « décarbonation ». L’émerveillement et l’aliénation à la fée électricité sont à relier, sans nul doute, à la volonté de la gauche, et des autres partis, de numériser tout ce qui peut l’être dans une société de plus en plus déshumanisée. Smart cities, intelligence artificielle générative, médecine prédictive, objets connectés, etc., rien ne doit échapper aux fantastiques possibilités de contrôle et de contrainte qu’offrent les smartphones reliés à l’Internet.
Un autre élément de la terreur que je ressens au sujet de cette gauche est l’idée très répandue d’une planification écologique afin de « sauver » la planète. Obliger tout un chacun, par la loi, à avoir un comportement écologique vertueux selon des normes édictées par l’État « socialiste » me paraît être le pire cauchemar que provoquerait ce despotisme, entièrement régi par des machines dites intelligentes. Il s’agit, en réalité, du fameux crédit social, déjà présent en bien des endroits, mais qui serait appliqué « à bon escient » et élargi. Renversement essentiel de la responsabilité du désastre depuis les industriels et l’État vers les citoyens. La numérisation de la santé et la perte de la relation singulière entre un médecin et son patient, à travers un horizon technicisé et chimique, ne sont aucunement contestées par la gauche. Elle aussi, comme les autres, s’inscrit dans la poursuite de l’obligation de suivre à l’hôpital, managé comme une entreprise, des protocoles prescrits par les grands laboratoires, d’imposer des appareils à porter sur soi, comme le préfigure la montre connectée, d’obliger à suivre des parcours d’hygiène sportive pour bénéficier d’une couverture sociale… « C’est un corps entièrement monitoré », s’extasie Alain Damasio sur France Culture. Autrement dit, c’est la perte définitive de la capacité d’éprouver notre corps par nous‐mêmes qui se profile.
Bien sûr, tout ceci est tracé à grands traits, manque de nuances et semble un peu bâclé, comme la vie que nous propose la gauche. Une existence bâclée, écrasée par l’immédiateté permanente qu’imposent les smartphones et les QR codes, érigés en religion du bonheur[note], dans une société où l’État contrôle et contraint avec brutalité et sans retenue l’ensemble des individus, isolés les uns des autres. Cette vie abjecte nous sera servie sous couvert d’une égalité républicaine impossible à trouver et sous prétexte d’un sauvetage du climat déconnecté de ses causes véritables, à savoir la croissance industrielle tous azimuts et la consommation de masse. Enfin, la gauche, dans toutes ses composantes ou presque, de la gauche institutionnelle aux supposés radicaux et anti‐autoritaires, a achevé au cours des dernières décennies sa conversion au néolibéralisme en plongeant corps et âme dans l’idéologie postmoderne. Il n’est pas simple de la définir tant elle infuse de toute part et de mille façons dans la société française, tant les discours nébuleux qui la répandent, consciemment ou parfois inconsciemment, sont nombreux et confus, disséminés en d’innombrables endroits. Tentons
tout de même une synthèse succincte (pour une évocation complète et fort réussie, lire absolument le livre de Renaud Garcia, Le désert de la critique[note]). Avec ce nouveau courant, le capitalisme est devenu un « fait social total », selon les mots du philosophe Jean‐Claude Michéa[note], réunissant en son sein ses partisans et ses opposants déclarés. Ils participent ensemble à défendre l’incarcération dans le monde‐machine et à instaurer, chacun de leur côté, une police de la pensée très efficace. Venue des universités américaines qui firent dans les années 1980 une synthèse des idées du Michel Foucault de la dernière période et de ses amis (la déconstruction) et du puritanisme revenu en grâce aux États‐Unis avec le Tea Party, cette French Theory, nom outre‐Atlantique du postmodernisme, déplace le combat politique depuis le social vers l’intime. Ce n’est plus par la force d’un système économique et social que les plus démunis sont exploités, mais par l’oppression subie par chacun en son for intérieur, oppression qu’il faut déconstruire en tant que sujet autonome, « en se vivant à la fois comme un corps traqué par le pouvoir et une matrice de possibilités subversives[note] ». Il ne s’agit plus de s’opposer collectivement au néolibéralisme, ce capitalisme mondialisé, plébiscité par Foucault et devenu la gouvernance acceptable et même émancipatrice, mais de faire en sorte que toutes les minorités, aussi infimes soient‐elles, y soient intégrées et acceptées. De là est née, dans les années 1990 sous la plume de la philosophe américaine Judith Butler la « théorie du genre », qui refuse la réalité de la distinction, pourtant éternelle jusqu’alors au sein des humains, entre mâles et femelles et qui fait de l’hétérosexualité l’ennemi à abattre. Les hétérosexuels seront ensuite inclus dans la dénomination « cisgenre »[note] pour marquer leur appartenance, quelles que soient leur histoire et leur culture, au rang des oppresseurs. Cette « théorie du genre » impose ainsi des normes performatives, nous sommes ce que nous disons être au gré de nos humeurs, sans aucune limite. Nous pouvons changer de sexe à loisir et selon nos envies, bien que cela ne corresponde à aucune réalité. Ou encore la nécessité prioritaire, selon Jean‐ Luc Mélenchon, d’inscrire dans la Constitution le droit pour chacun de « changer de sexe à volonté[note] ». Le revers de cette pseudo liberté est l’aliénation intégrale à l’innovation technologique et à la consommation de masse, seules à même de donner l’illusion de satisfaire ces exigences insensées. Le corps, dès le plus jeune âge, est devenu une marchandise extrêmement rentable pour les industriels et pour la science moderne. Le néolibéralisme n’est plus combattu pour ce qu’il est, une machine impitoyable à broyer les humains et leurs élans poétiques d’autonomie. Il est, au contraire, légitimé et sommé de permettre à tous, sans aucune exception, d’avoir sa part, aussi minime soit‐elle, du gâteau et son rang de respectabilité, pour les minorités de toutes sortes, au sein même du monde-machine.
En conclusion, les trois terreurs qui régentent la classe politique française me glacent le sang, et je me refuse à choisir une autre voie que celle de les dénoncer toutes les trois avec la même véhémence. Elles ont de nombreux points communs et portent chacune des idéologies abjectes, sans aucune espérance pour l’humanité. L’appel au socialisme de Landauer reste d’une actualité brûlante…
Hervé Krief


