On entend aujourd’hui bon nombre de politiciens et de scientifiques se désoler de ce que la population n’aurait pas suffisamment confiance dans la science et dans l’expertise scientifique. L’étymologie du mot confiance a des liens avec la foi, la croyance : n’est-il pas un peu paradoxal de demander à la population d’être moins irrationnelle et crédule, tout en l’enjoignant d’avoir foi dans la science ou dans un expert ? En effet, au sens strict, la confiance (c’est-à-dire s’en remettre au jugement de l’expert), ou du moins une confiance excessive et aveugle, ne peut que mettre à distance la réflexion critique propre à la démarche scientifique, empêcher de chercher les failles, les erreurs, les aspects ou les points de vue négligés, les exceptions et cas particuliers, les nouvelles questions qui échapperaient à la théorie provisoirement admise.
On peut par ailleurs se demander s’il est exact d’affirmer qu’une partie importante de la population n’a pas ou plus confiance dans la science. Beaucoup pensent, à raison, que la science n’est pas la seule à pouvoir parler du monde ou que, dans certains domaines, son approche est réductionniste ; certains dénoncent la place de l’idéologie dans les sciences, l’instrumentalisation politique de théories scientifiques ou encore le caractère pseudo-scientifique de certaines disciplines comme l’économie, par exemple. Mais cela ne signifie pas qu’ils rejettent l’approche scientifique du réel. Ce serait même plutôt l’inverse : si une partie de la population met en question « l’institution science », c’est en raison de certaines de ses pratiques manifestement non scientifiques.
En effet, si les scientifiques peuvent se tromper de bonne foi – et cela fait partie du cours normal de la recherche scientifique –, ils peuvent aussi être influencés, subir des pressions, avoir des intérêts, des conflits d’intérêts, etc. Combien de jeunes chercheurs ont modifié, même légèrement, leurs résultats pour qu’ils conviennent aux attentes de leur directeur de thèse ! On ne peut pas exclure que cela se produise à une autre échelle quand interviennent des pressions et des enjeux institutionnels, politiques, économiques, industriels, de carrière ou de notoriété. C’est d’ailleurs parfaitement avéré sur de nombreuses questions : combien d’études frauduleuses ont été financées par les industries du tabac, de la chimie, de la pharmacie, des biotechnologies, de l’automobile, de l’énergie, etc. !
Il n’est d’ailleurs pas si rare que des revues scientifiques publient des articles biaisés (voire frauduleux) notamment dans le domaine de la recherche médicale. La révision par les pairs n’est pas toujours la panacée (par exemple lorsque le pair en question est un concurrent). S’interroger sur les liens avérés entre les grands journaux médicaux et l’industrie pharmaceutique, sur les actionnaires des grandes revues scientifiques qui font autorité (BlackRock, Vanguard, etc.) et sur leurs intérêts est une démarche critique censée. Cette démarche critique ne signifie pas que l’on rejette la science et les lumières de la raison, bien au contraire.
Les chercheurs peuvent, et cela n’a rien d’occasionnel, participer à des projets de recherche orientés, que la source de financement soit privée ou publique. Dans le cadre de ces projets de recherche, ils peuvent être à leur tour à l’origine d’études biaisées.
Enfin, les consensus scientifiques d’un jour ne sont plus ceux du lendemain : on ne peut donc pas exiger de quelqu’un, qu’il soit scientifique ou « simple » citoyen, de croire dans les consensus actuels. Un scientifique qui ne croit pas dans le consensus actuel a souvent des motifs scientifiques de douter, et c’est parfaitement en accord avec la démarche scientifique ; un citoyen non scientifique qui ne croit pas dans le consensus scientifique actuel peut aussi avoir des motifs justifiés de mettre en doute ce consensus, comme le montrera la suite de ce dossier.
Valérie Tilman


