Nous vivons dans un monde où, pour lutter contre le réchauffement climatique, nous envisageons tranquillement d’envoyer des nanoparticules de soufre dans l’atmosphère pour réfléchir le rayonnement solaire, modifiant la biosphère de manière irréversible. Un monde où nous « fertiliserons » la mer pour stimuler la croissance du phytoplancton, qui absorbe beaucoup de CO2, bouleversant les équilibres physicochimiques et écosystémiques des océans, là encore de façon irréversible.
Nous vivons dans un monde où les êtres humains et la nature doivent être « augmentés » ou « améliorés », pour plus d’efficacité et de performance. Comme le dit Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google et transhumaniste en vue, « le vieillissement, la maladie et la mort sont des problèmes que nous pouvons aujourd’hui dépasser », grâce au déploiement de techniques toujours plus puissantes et intrusives, comme des implants cérébraux ou des nanorobots nous réparant de l’intérieur. Les apprentis-sorciers de la biologie synthétique ont par ailleurs entrepris d’« améliorer » la fixation de l’azote atmosphérique par les plantes et la photosynthèse, jugée pas assez efficace (sic). Pour ce faire, ils travaillent sur la reprogrammation de pans entiers des génomes des plantes cultivées. Ces scientifiques ont aussi inventé la technique du forçage génétique, qui consiste à modifier génétiquement une espèce sauvage et à forcer les modifications à se répandre dans l’ensemble de la population. On peut ainsi d’ores et déjà forcer des espèces animales et végétales à être stériles et à participer de ce fait à leur propre extinction. Les premières espèces candidates sont les moustiques, dont on espère que la disparition fera disparaître dans la foulée les maladies qu’ils transmettent, et les différentes « mauvaises » herbes devenues résistantes aux poisons chimiques qu’on déverse dessus depuis trop longtemps. Dans le même temps, les « progrès » des manipulations génétiques permettent d’envisager de recréer des espèces disparues : il y a par exemple un programme de recherche au Massachussets Institute of Technology (USA) visant à « déséteindre » (sic) le mammouth laineux. D’autres esprits curieux ont réussi à recréer des virus disparus, comme ceux de la variole et de la grippe espagnole, dont les victimes se sont comptées par dizaines de millions…
L’homme se perçoit plus que jamais « comme maître et possesseur de la nature », pour reprendre les célèbres mots de Descartes. Il a non seulement un droit de vie et de mort sur toutes les autres formes de vie, mais s’engage désormais dans une démarche visant à produire la nature, une nature utile aux êtres humains. C’est ainsi que les nouvelles politiques de conservation de la nature reposent sur des dispositifs permettant de compenser des écosystèmes détruits par d’autres qui seraient restaurés, voire créés de toutes pièces, par design. C’est le domaine de l’ingénierie écologique.
Toutes les techniques susmentionnées empruntent le langage des théories de la complexité, mais font paradoxalement preuve d’un scientisme et d’un réductionnisme affligeants. On pense pouvoir instrumentaliser des systèmes complexes, faits d’une infinité d’interactions et de rétroactions, tels des écosystèmes, des génomes, ou même la biosphère, niant l’imprévisibilité consubstantielle de leurs dynamiques. Par exemple, pour tester les effets d’un nouveau médicament sur le foie, la nouvelle discipline de la microfluidique crée « un foie sur une puce » (liver on chip). Comme cet organe est composé de neuf types de cellules différentes, on en dispose une de chaque type, donc neuf, sur une micropuce, chacune étant reliée à des microcapteurs pour surveiller son comportement. Cet artefact est censé permettre d’étudier la manière dont le foie réagira à telle ou telle substance, comme si un organe n’était pas lui aussi un système, donc différent de la somme de ses parties…
Ce n’est certes pas la première fois dans l’histoire qu’Homo sapiens fait preuve de démesure et d’un sentiment de toute-puissance. Les anciens Grecs nous mettaient déjà en garde contre l’hubris. Mais les moyens techniques gigantesques dont il dispose aujourd’hui décuplent son pouvoir d’intervention dans la nature, et l’illusion de maîtrise qui en résulte le conduit à poursuivre dans cette voie technologique sans issue. Nous pourrions vivre dans un tout autre monde si nous prenions le temps de repenser notre place dans la nature, non pas trônant au-dessus de toutes les autres formes de vie, mais à égalité de légitimité avec elles, et dans un rapport d’appartenance réciproque avec la nature.
Hélène Tordjman, économiste, Université Sorbonne Paris-nord



