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La question nouvelle de 2021

Quoi de neuf en 2021 ? Bien sûr, nous savons que c’est le nouveau qui fait vendre dans notre société, et donc le déterminer, c’est déjà gagner la guerre. Günther Anders[note], de son côté, nous explique que l’homme se sent de plus en plus obsolète justement parce qu’il ne peut pas suivre le rythme des nouveautés imposées par la Mégamachine… Mais la question ne concerne que les décroissants. Nous avons d’abord pensé à la numérisation du monde qui s’est considérablement accélérée à la faveur de la pandémie, mais c’était en 2020, puis le « racisme systémique », mais même si la chose s’impose, ça ne date pas de 2021. Finalement, nous avons retenu les tentatives de faire du nucléaire un investissement écologique au niveau de la Commission européenne en 2021, et en lien avec cela nous avons remarqué un livre de Thierry Ribault[note] remettant en cause la résilience, qui a toujours été considérée comme un évènement positif et bon pour les victimes. 

En juin 2019, un groupe d’experts sur la finance durable de l’UE concluait que l’énergie nucléaire, qui « n’émet pratiquement pas de CO2 », pouvait « contribuer à atténuer le changement climatique ». La Commission européenne a chargé son service scientifique (le Centre commun de recherche, CCR) de déterminer si l’atome pouvait intégrer sa liste des énergies considérées comme vertueuses à la fois pour le climat et l’environnement (« taxonomie verte »), susceptible d’en faciliter le financement. 

Dans leur rapport rendu fin mars, ces experts estiment que le nucléaire est inoffensif, et tant pis si les zones rendues irrémédiablement inhabitables à cause des catastrophes nucléaires se multiplient sur la Terre ! Néanmoins, la Commission européenne a annoncé, le mercredi 21 avril 2021, le report de sa décision relative au gaz naturel et au nucléaire, après de vives controverses, par manque de temps devant l’urgence climatique et étant donné que « ce premier “acte délégué” (Ndlr : texte juridique contraignant émis par la Commission) couvre 80% des émissions de gaz à effet de serre[note]». 

Ces manœuvres s’ajoutent à l’intense propagande de JeanMarc Jancovici pour promouvoir le nucléaire comme une solution pour sauver le climat. Or, les chiffres sur les émissions de CO2 du nucléaire sont très controversés, et surtout on ne débat que de 25% du problème, c’est-à-dire uniquement de la production d’électricité ; il en reste l’essentiel : 75% de l’énergie. Enfin, si on remplaçait la production électrique carbonée par du nucléaire, il faudrait construire tellement de centrales nucléaires que nous n’en aurions pas le temps, sachant qu’en plus il n’y aurait pas assez d’uranium et que l’intégralité du procès émettrait beaucoup de CO2. 

En lien aussi avec le nucléaire, mais d’une portée plus large, nous avons lu le livre de Thierry Ribault Contre la résilience, à Fukushima et ailleurs. Il nous explique que la résilience n’est qu’une technique de gouvernement, à ne pas confondre avec la capacité individuelle à « rebondir », mais la frontière est ténue.« La résilience entend nous préparer au pire sans jamais en élucider les causes[note] ». Selon Ribault, la résilience est à la fois une « technologie du consentement », autrement dit un discours sur la technique dont on serait absolument dépendant, ainsi qu’une technique de manipulation « visant à mener les populations en situation de désastre à consentir à la technologie qui a fait leur malheur ». On pourrait aussi ajouter : visant à éviter la « décolonisation de son imaginaire » que les décroissants appellent de leurs vœux… 

Ce qui est en jeu dans les deux cas, c’est autant l’avenir de notre culture que de la vie elle-même. Si ce sont les gens qui doivent s’adapter au pire, s’il ne s’agit que d’un enjeu de résistance individuelle et si la société n’a plus son mot à dire sur les choix techniques, alors où est l’avenir ? Ce que nous vivons actuellement c’est la mise en place d’un système d’hétéronomie obligeant de « vivre avec » les productions de la société industrielle qui détruisent la société et la biosphère, au lieu de la changer : « Les gènes humains n’ont pas subi, que l’on sache, de détérioration — du moins pas encore. Mais nous savons que les “cultures”, les sociétés sont mortelles[note] ». 

Jean-Luc Pasquinet, Technologos