Le Big Data et la Servitude
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Le Big Data et la Servitude

Entretien avec Roland Gori*

Illustration : Mickomix

K : Jean-François Ouellet, professeur en marketing à HEC Montréal, déclare que « dans l’ère numérique actuelle, c’est l’information en temps opportun, et non le temps, qui est de l’argent »[note]. Pourtant, les entreprises privées ne sont pas les seules à s’intéresser au trafic de données qui accompagne la numérisation de nos sociétés. Quelles menaces identifiez-vous dans l’usage qu’en font les gouvernements ? 

RG : La menace d’une société de contrôle total des comportements. Non à proprement parler un contrôle total des individus, mais un contrôle total des informations. Les individus deviennent les supports des informations qu’ils produisent, en le sachant ou sans le savoir. Cette emprise sur les flux des informations dans lesquels les individus sont emportés est devenu le moyen de les asservir, de les contrôler, de les surveiller, de les normaliser et de les transformer en marchandises. Cette surveillance des informations sur lesquelles les pouvoirs prennent la main transforme les subjectivités et les soumet à une violence matérielle et symbolique. Cette manière de mener leurs conduites fait de nos sociétés actuelles des « sociétés de contrôle » au sein desquelles l’information devient un moyen de donner des ordres sans en avoir l’air. Les individus doivent accepter ces règles du jeu social qui sont autant de fabriques de servitude pour pouvoir être autorisés à entrer dans les danses et les gymnastiques collectives. Aujourd’hui, les informations tendent à devenir les véritables cibles des pouvoirs. Seules importent les informations captées, confisquées, prélevées, traitées par les États, les GAFAM et tous les partenaires de la vie économique, sociale, politique, culturelle, personnelle. C’est une nouvelle manière sociale et subjective d’exister. Les populations sont invitées à se soumettre, de gré ou de force à une culture qui a lâché la proie du vivant pour l’ombre des vérités algorithmiques. L’intelligence artificielle (IA), qui n’a d’intelligence que le nom[note], est devenue l’arbitre et le garant d’une gestion totalitaire des individus et des populations. Au moins à première vue, tant que l’on feint d’ignorer les véritables pouvoirs qui demeurent en coulisses. Car effectivement l’information vaut de l’or, elle partage avec l’argent cette qualité d’abstraction, soustraction du sensible, de la chair, du concret, qui permet de faire prévaloir la valeur d’échange sur la valeur d’usage. Et d’entrer ainsi dans une nouvelle version du capitalisme que l’on nomme le « capitalisme financier ». Contrairement à ce que dit le Pr Ouellet, l’alliance, l’alliage entre le temps, l’argent et l’information est évidente. La communication en temps réel permet de plonger les objets du monde sensible et du vivant dans un bain algorithmique qui les dissout pour les convertir en produits financiers aptes à accroitre une logique de profit comme jamais auparavant. Les informations deviennent un capital exploitable par des pouvoirs politiques et financiers comparable aux ressources économiques et génétiques des populations. Il n’empêche que c’est leur conversion en produits financiers qui est indissociable du temps gagné ou perdu. 

Vous reprenez dans La fabrique de nos servitudes[note] le terme d’habitus conceptualisé par Pierre Bourdieu. Pouvez-vous nous en décrire l’application à l’usage des appareils numériques qu’en fait la population ? 

Le terme d’habitus conceptualisé par Bourdieu est une notion majeure à l’interface de la sociologie et de la psychologie. Il s’agit de la disposition à se représenter le monde, les autres et soi-même et à y agir selon certaines formes symboliques acquises dans les relations sociales, au premier rang desquelles les relations familiales et scolaires, intériorisées comme habitudes devenues des styles de vie et de pensée. Il est essentiel d’insister sur ce point : l’expérience pratique du monde, l’action des agents sociaux, leurs croyances et leurs représentations découlent de leur ajustement permanent entre les réalités objectives sociales et ces structures symboliques incorporées (les habitus). Les normes sociales sont aussi des catégories de penser, de juger et d’agir. Ce terme d’habitus a été conceptualisé par Bourdieu comme « schème de conduite ». Il signifie à l’origine « mode d’être ou d’agir », « manière de se comporter». L’habitus est cette sorte de sens pratique qui permet aux individus de s’adapter aux situations de manière infra-consciente, quasi immédiate, comme un joueur de tennis qui, sur un court, se positionne automatiquement et se soumet aux règles du jeu sans avoir à y penser. Les jeux sociaux sont des jeux qui se font oublier en tant que tels par le pouvoir de ce que Bourdieu nomme l’illusio. Cette capacité provient de l’intériorisation, de l’incorporation psychiques de structures sociales établissant une complicité ontologique du sujet avec les attentes collectives du champ dans lequel il se trouve. Bourdieu montre avec précision, à partir de l’étude des paysans du Béarn confrontés aux manières des villes, comment l’incorporation des structures sociales ne passe pas par la conscience mais par la façon de tenir et de porter le corps. C’est dans cette incorporation des mœurs que s’enracine l’habitus qui guide l’ajustement quasi-immédiat des pratiques individuelles et collectives à l’ordre social. Au cours de l’histoire d’un individu, d’un groupe ou d’une société, se forment parfois des décalages qui peuvent aller jusqu’à des tensions et des contradictions douloureuses. Les habitus se trouvent alors contrariés par les nouvelles exigences sociales, elles exigent des individus de devoir réajuster leurs schèmes d’action et de jugement. Dans les moments de crise et de transition que Bourdieu a parfaitement décrits, apparait ce phénomène autant social que psychologique des « habitus clivés ou déchirés ». Le sociologue, à partir de ses travaux sur les travailleurs algériens, a montré le décalage entre des dispositions héritées de traditions et le mode de production capitaliste imposé par le colonialisme, par exemple. L’habitus clivé est à l’œuvre dans les moments de changement qui contraignent à adopter de nouvelles conduites, ou encore lorsqu’un individu est déchiré par des dispositions éthiques et culturelles en provenance de deux champs. C’est exactement ce qui est en train de se passer aujourd’hui avec l’introduction des nouvelles technologies dans le champ social et la fabrique d’un « homme computationnel ». Là se trouve la « fracture numérique »  entre les classes sociales, les générations et les territoires. Une partie des humains est née avec la lecture numérique du monde et les connexions technologiques façonnant leurs actions et leurs manières d’être, d’autres ont acquis les deux cultures, analogique et digitale, et parviennent à les faire co-exister, d’autres encore sont « déchirés » entre les deux types d’habitus et en souffrent plus ou moins intensément. Ce long préambule pour bien comprendre l’importance de ces nouveaux habitus que produisent les nouvelles technologies dans les relations sociales et les styles de pensée. On ne saurait comprendre les recompositions des forces sociales, des champs culturels, des vecteurs politiques d’émancipation et de servitude sans préalablement prendre la mesure des changements d’habitus que produisent les lectures numériques du monde. Il y a une colonisation numérique de nos cultures et de nos habitus hérités du XXe siècle qui est tout à fait comparable aux colonisations des mondialisations capitalistes du passé. La langue numérique nous tient à la patte par le fil des nouvelles technologies, à commencer par la « cybernétique » qui est aussi un art de gouverner, une « conduite des conduites » permettant de surveiller, de contrôler et de normaliser. Cette « cybernétisation » totalitaire de nos sociétés de contrôle avait été anticipée par Guy Debord : un « contrôle perfectionné sur tous les aspects de la vie des gens, réduits à une passivité maximum dans la production automatisée comme dans une consommation entièrement orientée selon les mécanismes du spectacle, par les possesseurs de ces mécanismes ». Incroyable vision prophétique énoncée en 1962 ! Cette cybernétisation de nos sociétés de contrôle permet de placer les humains sur des « autoroutes de servitude » où ils sont en permanence surveillés et contrôlés sans être enfermés. Et, comme toujours dans la modernité, les pouvoirs présentent ces changements dans l’exercice des métiers comme un progrès et une émancipation, alors même que dans les pratiques professionnelles il s’agit bien souvent d’une plus grande standardisation des actes, une prolétarisation des professionnels dont les règles de « bonnes pratiques » confisquent le savoir et le savoir-faire. C’est de cette manière que le taylorisme, appliqué au départ dans les usines de production à la chaîne, s’est étendu à l’ensemble des métiers. Que ce soit dans l’enseignement, la recherche, le soin, la culture, l’information, le travail social, la justice, les professionnels sont de plus en plus contraints par des protocoles et du « droit mou » (recommandations, certifications, évaluations) qui les dépossèdent de leurs capacités créatrices et de leurs initiatives « œuvrières ». Nous vivons dans des sociétés où la densité des normes, leur enflure et leur inflation, emprisonnent les individus dans un tissu, un réseau duquel il est de plus en plus difficile de se libérer. La force du numérique a été d’amplifier cette normalisation sociale en la rendant de plus en plus dense, brutale et invisible. Toutes les évaluations mises en place dans nos métiers accroissent au nom de l’efficacité et de la rentabilité cet esclavage des individus contraints à répondre à des scores et à des indicateurs quantitatifs de performance bien souvent établis par des gestionnaires et des consultants qui ignorent le métier. 

Cet impérialisme du numérique compromet aussi la démocratie dont l’invention est celui d’un espace partagé de paroles et de débats contradictoires. À force de concevoir les humains comme des « logiciels », à l’image de la politique d’éducation de l’ex-ministre français de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, la notion même d’individu disparait au profit de « profil bio-computationnel », de « faisceaux d’informations », de « somme de compétences », bref un organisme instrumental sans poésie et sans imagination. L’habitusquienrésulteestrévéléparlapathologiedesotakuetdes hikkimori, ces « ermites de masse » de notre civilisation. Il s’agit de jeunes hommes, le plus souvent, qui vivent quasi-uniquement dans un « logis » informatique, refusent les pratiques sociales ordinaires, et organisent leurs vies quotidiennes de manière hyper-technique. Il s’agit véritablement de pratiques de vie alternatives au sein desquelles le cyberespace est préféré au monde réel et concret, où les technologies informatiques et vidéoludiques se substituent aux relations de chair, où le fétichisme de l’image permet une vie sexuelle et sociale « médiatique ». Une communauté « médiatique » et impersonnelle peut venir se substituer à la famille et aux amis. Le lien social n’est pas rompu, il est restreint en somme à l’usage de la « télécommande » dans les relations aux autres membres de la communauté médiatique. Les affinités électives avec les nouvelles technologies sont évidentes : l’appropriation du monde et des êtres se fait de manière « virtuelle ». Ces comportements aboutissent chez les adolescents et les jeunes adultes à une démission sociale, à une désertification des rapports humains. Le mot, Hikikomori, signifie « se retrancher » en japonais, Le symptôme commun à tous ces « cas », graves ou légers, réside dans le retrait social, le décrochage scolaire ou professionnel au profit des connexions numériques. Cette « phobie sociale » concerne moins l’angoisse du monde extérieur que l’implication relationnelle et affective qu’il requiert. Ce qui est évité, ce qui mobilise l’angoisse et exige le retrait réside dans le contact humain avec un autre fait de chair et de sang, un autre singulier, concret et forcément mystérieux. Cette évasion dans un monde interconnecté dans lequel les êtres virtuels sont préférés aux êtres de chair et de sang, devient plus fréquent qu’on ne le croit. Sans verser dans une pathologie sociale avérée et repérée, nombre de comportements relationnels et sociaux attestent de cette appropriation numérique du monde et des autres aux dépens du vivant. Il faut bien comprendre que cette désertification sociale est en même temps l’habitus d’un vide ontologique dans lequel l’être humain se perçoit comme un « paquet d’informations » dépourvu de corps et de sensibilité. 

Cet habitus est inculqué très tôt avec la numérisation des écoles. Que voyez-vous comme moyen de prévention contre l’implantation de cet habitus ? 

Il s’agit d’en finir avec le totalitarisme numérique que reflètent aujourd’hui les formes sociales des évaluations avec leurs indicateurs quantitatifs de performances et les tests débiles imposés depuis le plus jeune âge. Max Weber disait que nous croyons aux chiffres comme d’autres civilisations ont crû aux esprits. Il faut mettre un terme à cette dangereuse illusion qui consiste à croire que la qualité n’est qu’une propriété émergente de la quantité. Il a été constaté avec les « rituels » des évaluations scolaires censées mesurer les connaissances que les résultats des élèves s’améliorent au fur et à mesure des passations des tests sans garantie d’une augmentation du niveau. Qu’est-ce qui s’améliore ? Le niveau de connaissance des élèves ou leur adaptation aux tests ? Un chercheur en sciences de l’éducation, Robert Linn[note], a montré que les indicateurs des évaluations scolaires avaient toujours tendance à voir leurs résultats s’améliorer une fois qu’on les avait mises en place. Il retrouve le même scénario dans des enquêtes réalisées en milieu scolaire : les résultats s’améliorent les premiers temps au fur et à mesure que les élèves s’adaptent aux efforts que le test exige. Les incitant parfois à des stratégies de triche, puis passée la nouveauté, les enseignants comme les élèves s’en désintéressent et les indicateurs baissent. Nous avons besoin de nouveaux principes méthodologiques pour approcher le réel laissé au rebus des philosophies positivistes et des méthodes objectivistes. À distance d’une conception « instrumentale » de la connaissance et de ses objets, nous avons besoin d’une approche qui respecte la variété, la singularité, l’opacité, le multiple, l’incertain, le complexe. Ce serait une nouvelle manière d’être « réaliste » que de reconnaitre au réel cette place et cette fonction. Pour cela il nous faut réhabiliter les valeurs du langage, de la parole et du récit, prendre soin de la biodiversité des savoirs et des pratiques qui donnent le monde. Le monopole aujourd’hui des langues algorithmiques sur l’ensemble de nos activités humaines constitue un risque majeur de révéler et de partager le monde dans un langage de « robots », esclave idéal de l’ontologie capitaliste. À moins que nous rappelant que « Rien n’est Vrai, tout est vivant[note] », nous ne parvenions à redonner aux valeurs vernaculaires un droit de cité, créolisant la langue des robots avec un « état poétique du monde », restituant à la diversité des langues le pouvoir de chacune de révéler ce qui manque aux autres. Le code des algorithmes ne connaitra jamais tout ce que l’humain a acquis à la mamelle de sa nourrice, tout ce qui bruisse dans les constructions embrouillées des peuples, les prononciations rugueuses des parlers vernaculaires, des accents plus ou moins harmonieux de la diversité des langues, les aphasies propres à chacune. Pas de parfum enivrant, d’odeurs suaves ou nauséabondes dans la langue des algorithmes, pas de mensonge non plus ou d’envoûtement, nul besoin d’appât. Le langage algorithmique s’en dispense puisqu’en lui-même il est déjà le leurre auquel son utilisateur se prend. 

Pour Zygmunt Bauman « nous faisons volontairement beaucoup de choses que les pouvoirs totalitaires cherchaient à imposer par la force et la violence ou la peur. La modernité liquide a inventé de nouvelles manières de nous ôter notre liberté de décision dans des proportions que les régimes totalitaires n’avaient même pas rêvées. »[note]. Cette servitude se repose-t-elle uniquement sur la paresse des personnes qui livrent leurs données ? 

La censure à notre époque prend une nouvelle forme, elle n’interdit pas, elle empêche, elle oblige et contraint en nous obligeant à choisir librement ce qui a déjà été décidé pour nous. Les pouvoirs manipulent, aident de manière plus ou moins « douce » mais toujours insidieuse les citoyens dans leurs prises de décision par des « coups de pouce » adroitement distribués. C’est ce que l’on nomme la pratique des « nudges », soit les « coups de pouce », inspirée de l’économie comportementale et de ses stratégies d’influence sociale. Il s’agit moins d’en appeler à la raison critique des citoyens en débattant de façon argumentée dans un espace démocratique que d’agir sur leurs comportements. L’exemple parfait de nudge est la grosse mouche noire dessinée près du siphon dans les urinoirs qui réduit de près de 80% les éclaboussures. La déclaration d’impôts automatique figure parmi les « petits nudges » suggérés par Richard Thaler et Cass Sunstein[note]. Tout contribuable reçoit une déclaration pré-remplie par l’administration fiscale qu’il n’a plus qu’à vérifier et à signer. Cette manière de faire permet aux contribuables d’économiser un temps précieux consacré à la préparation de leur déclaration d’impôts, incite à se mettre en règle sans efforts. Les programmes de nudges sont infinis, depuis les programmes de lutte contre l’obésité jusqu’à celui de prévention des grossesses chez les adolescentes, en passant par les « vérificateurs de courtoisie » et la préparations des campagnes électorales. Cet esprit nudge renoue avec les formes de « manipulation sociale librement consentie » et les stratégies de conditionnement des conduites bien connue des psychologues. 

La numérisation est-elle, en soi, le problème ou bien l’usage qu’on en fait ? Ce sont deux manières de penser fréquemment rencontrées. 

Je me suis à plusieurs reprises, dans mes derniers ouvrages, exprimé sur ce point : c’est la perversion sociale des logiques de domination qui transforme une découverte scientifique ou technique en dispositif d’asservissement. Pourquoi faut-il qu’à chaque fois, dans l’histoire de l’humanité, les découvertes techniques, potentiellement porteuses d’émancipation sociale et culturelle, se soient elles aussi transformées en dispositifs de servitude et d’exploitation ? Comment, par exemple, la langue numérique, qui peut être la meilleure ou la pire des choses, peut-elle, aujourd’hui, se transformer en vecteur de contrôle social et de normalisation culturelle au service des pratiques de domination ? Sont-ce les techniques ou le langage ontologique qu’elles induisent qui les transforment de médicament en poison ? C’est évident, la modernité a toujours essayé d’utiliser la technique comme moyen de résoudre tout problème humain qui se posait à elle ; ce n’est pas la faute des techniques mais de leur utilisation sociale et politique. 

Vous écrivez que « la révolution numérique produit ses propres modes de révolte d’insoumission ». En avez-vous déjà identifié ? 

Bien évidemment, tous les usages du numérique ne concourent pas à la servitude puisque ce moyen de connexion entre les humains a servi aussi les causes de révolte, d’insoumission, d’information. De plus, il est difficile de ne pas concevoir le pire de ses usages, comme les fake news ou les manipulations des « ingénieurs du chaos » (Cf. Da Empoli) comme des modes de révolte et d’insoumission contre les pouvoirs politiques en sabotant les machines dont ils se servent pour nous asservir. « Saboter » vient du « sabot » que les ouvriers des usines mettaient dans les machines pour ralentir ou bloquer les cadences qui les aliénaient. Il en va de même avec le sabotage des machines abstraites du numérique. 

Comme remède à ce que l’on pourrait considérer comme l’habitus numérique, vous proposez entre autres l’habitus de l’utopie ainsi que l’acte de la création. Pouvez-vous préciser ? 

La place du rêve et de cette « pensée humiliée » qu’est l’imagination (Albert Camus) participe de la volonté de changer la vie et de dissoudre en son sein la puissance de l’art, à commencer par celui de la poésie. L’importance des affects, des émotions et des passions, poussés jusqu’aux excès de l’ivresse et de l’extase, de toutes sortes de débordements, signe la révolte contre l’affairement à la productivité industrieuse du capitalisme, la quantification du temps et la mécanisation de la vie quotidienne. Le conformisme et l’ennui hantent les espaces de rentabilité et d’utilité qui s’incarnent, par exemple, dans l’architecture, les habitations, les programmes scolaires ou les chaines d’informations. Ce sont ces maladies du rationalisme moderne que combattent les révoltes intellectuelles, du romantisme au situationnisme, en passant par le surréalisme. À charge pour elles de transformer les utopies en mouvements révolutionnaires et en luttes sociales, à quoi elles peinent parfois à parvenir : « L’utopie est ce qui manque au monde, le seul réalisme capable de dénouer le nœud des impossibles.[note] ». Il s’agit pour nous moins de fabriquer de nouveaux projets, de nouvelles fictions, de nouveaux récits d’avenir radieux que d’extraire de toute situation le potentiel révolutionnaire d’inédit, de devenir infini, de possibilités nouvelles que la mise en ordre du monde empêche. 

Propos recueillis en ligne par Kaarle Parikka 

* psychanalyste, professeur émérite de psychologie et psychopathologie clinique à l’Université d’Aix-Marseille.