Le complotisme est né de l’idée qu’une oligarchie conduirait l’humanité à travers le monde vers un avenir échappant complètement au commun des mortels car conçu au service de cette dernière, autrement dit à l’inverse de l’idéal démocratique. Ce sentiment est particulièrement présent dans les milieux populaires souffrant des multiples maux répandus par le fonctionnement discriminatoire de notre économie, tout cela étant aggravé par la profusion d’informations souvent contradictoires, et ceci malgré l’existence de discours officiels destinés à nous rassurer et à contrer l’usage intensif des fameux « réseaux sociaux » à l’origine de «fakenews». En ce sens, il y a dans le complotisme un fond de vérité exprimant un sentiment populaire très répandu selon lequel nous vivons dans une société dont le pilotage nous échappe complètement, non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan intellectuel, car nous n’en possédons plus les codes, contrairement au passé qui nous permettait de la rendre intelligible. Évidemment, le contexte anxiogène créé par la pandémie contribue à rendre parmi nous plus vif ce sentiment alimenté par les incertitudes de la science, qui ne peut plus dorénavant prétendre détenir la vérité en raison des controverses existantes entre experts, et de ses liens avec les lieux de pouvoir.
Après des années de propagande progressiste nous martelant que l’avenir serait meilleur que le présent, suite à l’irruption de la pandémie du Covid-19 frappant le monde entier, nous voilà plongés dans la perspective d’un avenir qui est à l’opposé de celui qui nous avait été annoncé depuis des lustres. De là sont nés de nouveaux mots fortement médiatisés car liés au contexte, comme celui de transition en matière de conflits écologiques, ou encore dans le domaine sanitaire, celui de complotisme. Ce fait social est aggravé par l’emprise numérique sur la société se manifestant aujourd’hui par l’usage intensif des fameux réseaux sociaux, surtout parmi les jeunes. Ces réseaux transmettent des informations souvent occultées par les médias, dont les images et les discours ont imprégné la mentalité de l’homme moderne, de là le désarroi de ce dernier qui n’arrive plus à se repérer dans son univers mental traditionnel : la droite et la gauche, le présent et le futur, le passé et l’avenir, et plus grave, le bien et le mal. La confiance dans la science est ébranlée dans l’espace public, ses certitudes étant remises en question en raison des discours opposés entre spécialistes. Et ceci d’autant plus qu’il existe dans notre société une censure permanente et générale sur les questions les plus sensibles, comme le disent fort bien Pièces et Main d’œuvre : « À quoi se connaît-elle ? demandera-t-on. Au soin qu’on met à la cacher. Cette société que l’on a diversement qualifiée d’industrielle, technicienne, des loisirs, de consommation, du spectacle et, récemment, de l’information, se révèle à l’examen une société du secret, et ceci constitue d’ailleurs son premier secret, celui qui couvre tous les autres. Secret scientifique, industriel et commercial, secret défense et services secrets, zones interdites et archives classées, sociétés écrans, paradis fiscaux, circuits financiers électroniques, censure par le silence ou par le bruit. Dans cette société prétendue « ouverte » par ses apologistes, il n’est rien de si difficile que de saisir une vérité partielle et d’en tirer le fil au-delà du voile de “transparence” et de communication derrière lequel on dérobe la vérité vraie ; car la vérité, c’est toute la vérité ».
Ce constat explique beaucoup de comportements collectifs et individuels que l’on peut rencontrer aujourd’hui dans une société où significativement le mot « transparence » n’a jamais été aussi employé, dans tous les domaines. À ce titre, il remplit une fonction de propagande destinée à déboussoler un peu plus l’opinion ! On pourrait alors dire que les relations de l’individu moderne à son environnement ressemblent un peu à celles que vivaient les peuples dits primitifs en symbiose permanente avec la nature, celle-ci représentant un monde sacré qui ne pouvait être interprété que par des récits mythologiques et des sorciers. Cette opacité menaçante de la nature, déterminant alors l’existence humaine, devait être transgressée par l’esprit scientifique qui finit par la désacraliser, sans pour autant donner un sens quelconque à l’existence humaine. Mais aujourd’hui, la sacralité de la nature a été transférée à la technoscience (cf. Jacques Ellul), la complexité croissante de notre monde quotidien découle de la sophistication des techniques utilisées dans tous les domaines, un processus aggravé par la numérisation généralisée de notre existence qui nous est imposée sans que nous sachions exactement pourquoi et à quelle fin. Ce que démontre a posteriori tous les scandales récents, tant dans le domaine sanitaire (Médiator) que celui de la protection de l’environnement (Monsanto), qui résultent tous de logiques étrangères à une saine conception de l’intérêt public. De grands procès — sang contaminé, amiante, Médiator — mettant en cause des lobbies industriels qui ont agi avec la complicité des pouvoirs publics, ou encore plus grave, celui à venir relatif à l’énorme scandale de la gestion sanitaire du Covid-19 en France, permettent de prendre la mesure de la dimension politique de ces évènements. C’est ainsi que la population accède à cette occasion à des informations qui peuvent être essentielles à une vie publique authentiquement transparente ; et encore, dans la mesure où les journalistes ont le courage de faire un vrai travail d’investigation.
Quoiqu’il en soit, cela explique le succès du complotisme, sans que cela implique une réflexion et une réaction contre cette dérive. Reste à savoir quelle peut être justement la réponse politique et juridique qui peut être donnée à cette énorme question concernant la société dans son ensemble, à savoir une information du public vraiment accessible, honnête et transparente, quels que soient les enjeux de pouvoir économiques et politiques. À vrai dire, elle ne peut venir que de plusieurs horizons, à la fois du monde médiatique et politique. Conscients des difficultés croissantes de l’accès à l’information inhérentes au fonctionnement du système industriel, les pouvoirs publics ont assez tôt adopté quelques mesures très timides en faveur de la transparence, dont la célèbre loi de juillet 1978 relative à la liberté d’accès aux documents administratifs, qui a fait l’objet de contentieux importants mais laisse de côté de multiples secteurs verrouillés, comme la défense nationale, la recherche et le secret industriel et commercial. De ce point de vue, la tâche consistant à s’attaquer à une vraie transparence est énorme, car elle concerne à la fois les croyances et les intérêts dominant dans notre société.
Simon Charbonneau


