Les clichés ont souvent un caractère choquant. C’est un des motifs pour lequel on les utilise. Un autre motif est la difficulté à les remettre en cause. Un cliché représente une partie seulement de la réalité, mais il se fait passer pour sa totalité. En même temps, il procède à un jugement à son sujet. C’est efficace. Presque éloquent. Tout cela en peu de mots. Les critiquer nécessite une analyse complexe. Alors qu’abonder dans leur sens ne nécessite aucun effort. Le cliché renvoie souvent par conséquent à un lieu commun. Les sophistes y ont systématiquement recours. Et si on fait mine de ne pas les comprendre, on est confronté à de l’indignation, ou on est pris pour un attardé. Il ne reste le plus souvent qu’à opiner positivement, ou à se taire, à écraser comme on dit.
L’affirmation que le Congo est un État failli relève du cliché. Il rejette sur ce pays lui-même la responsabilité exclusive de sa situation. Or, le Congo n’est pas le premier responsable de cette situation. La faillite économique qui le concerne a cours pratiquement depuis son Indépendance. On peut même dire qu’elle découle des conditions dans lesquelles celle-ci lui a été octroyée. Le Congo est un État failli dès son indépendance. Tout simplement parce que la puissance coloniale qui reconnaît cette indépendance vide les caisses de l’état en s’en allant dès cette indépendance. C’est l’origine du fameux contentieux belgo-congolais. Exactement comme ont fait les Américains en quittant l’Afghanistan en 2021. En laissant des pays sans ressource, on les accule, on provoque une crise, des troubles. Au Congo, on a provoqué une dramatique guerre civile qui a engendré des destructions supplémentaires. Le Congo espère encore à ce moment-là se relever grâce aux royalties perçues sur la vente de matières premières qui abondent au Congo. Mais on le déçoit. Ces matières premières proviennent essentiellement du Katanga. Or, pendant les 4 premières années de son existence, suite à une intervention belge, cette province revendique son indépendance et fait sécession. Le Congo ne peut plus tabler sur le Katanga pour relever son économie. L’intervention belge est déterminante pour permettre au Katanga de s’organiser, de mettre en place un gouvernement, contrôlé à distance par l’Union minière, la principale société minière belge en activité au Congo à ce moment-là. Elle exploite le cuivre katangais. C’est elle qui finance les officiers belges qui ont soi-disant donné leur démission à l’armée belge. C’est elle qui paie les mercenaires.
En attendant, la CIA et les dirigeants belges montent un vaste complot. Ils se servent de Mobutu et des Katangais pour faire assassiner Lumumba. Mobutu fait arrêter Lumumba, le livre aux Katangais, et ces derniers l’exécutent. Et quand la guerre avec le Katanga se termine, elle se poursuit dans l’Équateur, du côté de Stanleyville. Les lumumbistes s’y sont réfugiés. Ils ne reconnaissent pas le régime mis en place par les Belges et les Américains. Une seconde intervention militaire belge va mettre fin avec l’appui de l’ONU, à ce que les médias et les gouvernements occidentaux appellent une rébellion. En 1964-65, les lumumbistes se font exterminer par des troupes irrégulières qui soutiennent les interventionnistes.
En 1965 aussi, les services secrets et les diplomates belges et américains provoquent, autrement dit financent et couvrent un coup d’état de Mobutu. La dictature est instaurée. La guerre cependant n’est pas finie. Et d’autres interventions sont organisées. Cette fois, ce sont principalement des mercenaires qui s’attaquent à la résistance.
Mobutu espère remettre en marche l’économie mais il a besoin d’aide. Il reçoit une aide substantielle de certains pays occidentaux. Mais cette prétendue aide, il lui faudra la rembourser. Pendant quelques années, sur un plan économique, pendant que la plupart des dissidents, des lumumbistes continuent à se faire exterminer, grâce à cette aide massive, Mobutu parvient à donner l’impression que les choses fonctionnent de nouveau. Mais, hélas, rapidement, à cause d’une récession mondiale, causée par une hausse subite des prix du pétrole, le cours des autres matières premières s’effondre. On connaît le mécanisme qui a servi à ruiner les pays du Tiers-Monde. Les taux d’intérêt de leur dette augmentent vertigineusement, alors que leurs recettes se réduisent comme peau de chagrin. Et, pour couronner le tout, Mobutu met en poche le peu des royalties que les sociétés minières laissent à l’état. Les rares recettes de l’état filent presque intégralement dans la poche de Mobutu, qui en partage généreusement une partie avec ses proches, avec la nouvelle élite en poste à Kinshasa.
Au début des années 1980, le rapport Blumenthal, un fonctionnaire du FMI, attribue l’énorme dette du Congo, et la situation de ce pays à la corruption, il est vrai assez phénoménale. Le cliché de l’état failli est né. Pour un cliché, c’est un cliché. Il exonère les états occidentaux de toutes leurs responsabilités.
En fait, le Congo est un pays, un peuple, qu’on a brisé, qu’on réduit systématiquement à rien dès le départ pour pouvoir en piller les ressources plus facilement. Tout dans les mésaventures de ce pays a été causé, orchestré par d’autres gouvernements.
Ces derniers vont continuer à le détruire par tous les moyens possibles.
Les clichés ont la vie longue. Un tel cliché renvoie à une véritable tradition, à des mensonges qui se transmettent de génération en génération. On a pratiquement affaire à un dogme. Le Congo n’est pas seulement un état failli, pour les grandes organisations internationales, il en est le prototype.
Même le Monde Diplo a recours à ce cliché. État failli, calvaire des populations titre le Monde diplomatique de mai 2024[note]. Pourtant, il passe son temps à critiquer les clichés.
Ce dogme, c’est celui de tous les appareils idéologiques qui servent à présenter la politique étrangère des pays occidentaux sous un jour exemplaire. La tâche de ceux qui persistent à jeter un regard ouvert et réaliste sur la situation est presque impossible.
Les points de vue développés en général au sujet de la R.D.C., la rhétorique utilisée, son aspect déclaratif, les insinuations auxquelles la presse dans sa toute grande généralité, les experts des ONG en général, les experts des grandes organisations, pratiquement tous, procèdent, rend tout autre point de vue pratiquement indéfendable.
Quel état n’est pas un état failli en Afrique?
En Afrique, la plupart des dirigeants qui mènent une politique économique différente de celle que leur autorise à mener le Département d’État américain ou le Quai d’Orsay, se font assassiner. Même cela, le cliché de l’état failli sert à l’expliquer.
Les Congolais ont fini par s’accoutumer à ces mensonges, à ces clichés, à ces inventions, de ces mesquineries aux guerres qu’on provoque dans leur pays. La tradition des coups fumants. Les Congolais ont un mot pour parler de ces coups fumants : le mot congolisation.
P.W.



