Je m’intéresse à la critique de la société industrielle depuis les années 1970, à la décroissance depuis 2005. Comme toutes les personnes de ma génération, j’ai pu constater l’échec politique de ces mouvements, mais pas dans le même contexte. Nous pensions changer le monde dans les années 1970, or nous avons assisté à la victoire totale du capitalisme sur toute la planète, alors que le mouvement de la décroissance est né et s’est développé dans un capitalisme en crise. La décroissance existe bien, mais si faible ; pourtant, la crise écologique et sociale est certaine. Néanmoins, « nous ne croyons pas ce que nous savons » (Jean-Pierre Dupuy, 2004). Nous nous heurtons non seulement au mur des limites physiques de la Terre, mais d’abord aux limites de l’imaginaire. Cette situation risque de déboucher sur une techno-décroissance, une sorte de « despotisme asiatique ».

1) L’ÉCHEC POLITIQUE DE LA DÉCROISSANCE
Il est difficile de mesurer le progrès de la décroissance au niveau politique. Il fait des apparitions au niveau national ou local depuis le début du XXIe siècle, mais en général le nombre de suffrages a toujours été anecdotique et n’a jamais beaucoup changé. Son seul succès fut de faire entendre une critique de la société industrielle. Les temps sont durs pour les opposants radicaux, il n’y a plus de couche sociale privilégiée sur laquelle s’appuyer, et surtout quand on ne veut plus faire de politique, mais de la politique.
Depuis au moins Herbert Marcuse, nous savons que la lutte des classes en a pris un coup. Il constate que, même dans la vision marxiste, l’appareil technologique est conservé après le changement politique, sans s’apercevoir que cet appareil n’est pas neutre, mais lié au système capitaliste. Il constate l’intégration progressive des « cols bleus » dans la production, et l’augmentation des travailleurs non productifs. Peu à peu « les travailleurs sont en train de perdre l’autonomie professionnelle qui faisait d’eux une classe à part »[note] (p. 53), car ils perdent le pouvoir d’arrêter un processus qui se diffuse avec la perte d’unité des instruments de production et l’arrivée d’autres professions qui subissent et dirigent l’ensemble technique. Le « négatif » a été intégré dans le système industriel. Dans Le Nouvel État industriel, John K. Galbraith analyse cette domination de la marchandise qui s’étend à la vie quotidienne à travers la « filière inversée ». Le système industriel moderne est tellement puissant, les finances en jeu si importantes, qu’il ne peut plus supporter de crise et doit s’efforcer de réduire les risques en les reportant sur les travailleurs et les consommateurs. Autrefois, c’était la consommation qui dirigeait le marché et ce dernier la production, maintenant c’est la production qui détermine les produits que l’on va
vendre grâce à la publicité et au crédit. Le coup de grâce à la notion de lutte de classes est donné par la Wertkritik, quand Anselm Jappe explique que le conflit entre le capital et le travail est un conflit à l’intérieur du capitalisme et que « selon Marx, le capital n’est pas une “ chose ”, mais un “ rapport social ”. Cela signifie que les travailleurs comme les propriétaires font partie du capital[note] ».
L’intérêt de ce débat est de caractériser le capitalisme comme phénomène culturel et non plus simple enjeu d’appropriation de moyen de production. On s’aperçoit que la centralité accordée au travail, à l’économie et à l’innovation (« La bourgeoisie ne peut exister sans bouleverser constamment les instruments de production[note] ») caractérise cette culture comme unique dans l’histoire de l’humanité. Le défi n’est plus de faire une révolution, ou un simple changement politique, mais une rupture culturelle impliquant aussi la gouvernance politique. La problématique pourrait se résumer ainsi : s’agit-il de gérer les choses ou bien de faire ses lois indépendamment des choses ? Dans un cas il s’agit de politique – « le » politique – et dans l’autre de « la » politique. Aujourd’hui nous assistons en spectateurs à l’administration des choses. Nous ne sommes conviés que tous les 5 ans pour choisir les administrateurs, ensuite nous retournons chez nous. Or, la décroissance pourrait être une occasion de faire de « la » politique, de créer une situation où nous décidons de nos lois de telle sorte qu’elles n’émanent ni du marché, ni de Dieu mais des hommes.
C’est toute la réflexion sur la politique et l’imaginaire radical de Cornélius Castoriadis, un « précurseur de la décroissance ».
2) LA DÉCROISSANCE COMME RUPTURE CULTURELLE
La mise en œuvre de la décroissance devrait s’accompagner d’une remise en cause du PIB. La récession désignerait bien la situation économique engendrée par la décroissance. Elle définit un phénomène de ralentissement du rythme de la croissance économique mais aussi une chute du PIB et, d’après l’INSEE, un pays entre en récession quand celui-ci se replie pendant au moins 2 trimestres consécutifs. Il s’agit bien d’une diminution du niveau de production, mais peut-on parler de décroissance telle que nous l’entendons ? Non, car si la récession se produit dans le système capitaliste sans le remettre en cause, la décroissance est une rupture culturelle impliquant une autre vision du monde et de la place de la Terre dans l’économie, la critique de la société industrielle, l’importance du collectif… La décroissance engendrera bien une récession à durée indéterminable mais dans un cadre très différent et, surtout, il arrivera un moment où on ne pourra plus la mesurer, car l’indicateur PIB devra être supprimé ou remplacé. Celui-ci n’est pas qu’un indicateur, il reflète aussi une vision du monde, une culture, un système basé sur la « destruction créatrice[note] » qu’il mesure. À partir du moment où la décroissance (et d’abord les limites physiques de la planète et des sociétés pour s’y adapter) remet en question le productivisme, se pose la question de la reprise en main de l’économie par les citoyens. Dorénavant, la production ne doit plus être pilotée par l’impératif de faire de la valeur ajoutée, mais de répondre à des besoins jugés essentiels dans un monde dominé par le rationnement pour la majorité des ressources. La nouvelle situation est dominée par la remise en cause de l’économisme.
Dans son livre L’invention de l’économie, Serge Latouche rappelle les conclusions de Benvéniste : « Tout ce qui se rapporte à des notions économiques est lié à des représentations beaucoup plus vastes qui mettent en jeu l’ensemble des relations humaines ou des relations avec les divinités[note] ». Il explique ensuite comment s’est construit ce nouvel imaginaire économiste, d’abord dans les termes employés par les économistes, puis avec l’invention du travail qui devient valeur pour la bourgeoisie. Dans La fable des abeilles, Bernard Mandeville émet l’idée que la société serait mieux gérée si on laissait faire les égoïsmes. S’ajoutent la rupture de la Renaissance dans la relation entre l’homme et la nature, la nécessité de la dominer, la vision d’une société constituée d’individus, etc. Cet imaginaire va perdurer, même chez les contempteurs du capitalisme, comme l’explique très bien Castoriadis. Pour les marxistes, les hommes sont mus uniquement par des motivations économiques, alors que c’est dans le capitalisme que l’économie a tendu le plus à « s’autonomiser » comme sphère d’activité sociale. Thèse déjà développée par d’autres penseurs et notamment Marshall Sahlins dans son livre Âge de pierre, âge d’abondance (1972). L’idée que le sens de la vie consisterait dans l’accumulation et la conservation des richesses serait de la folie pour les Indiens Kwakiutl, qui amassent des richesses pour pouvoir les détruire. L’homo œconomicus est plus un produit de la culture capitaliste que l’inverse.
Quid de la décroissance et de la technique ? La technique n’a pas toujours été autonome par rapport à la société, ce n’est qu’avec la bourgeoisie qu’elle va se déployer de façon autonome. La technique n’a donc pas toujours joué un rôle moteur dans l’évolution des sociétés qui ont pu se former et s’écrouler avec les mêmes infrastructures techniques. En fait, dans l’histoire, les cultures ont vécu principalement avec des infrastructures relativement stables, la « dictature » de l’innovation, le fait que « la bourgeoisie ne peut exister sans bouleverser constamment les instruments de production[note] » est très récent dans l’histoire de l’humanité. Cependant, cette caractéristique a aussi des limites, comme le rappelle l’équation de Kaya et l’impossible « découplage absolu[note] ». L’équation de Kaya indique que les émissions de CO2 sont toujours égales au produit des ratios suivants :
– émissions de CO2/énergie consommée au niveau mondial
– énergie consommée/PIB mondial
– PIB mondial/population
– population
Pour respecter les engagements pris par la communauté internationale, il faudrait diviser par 3 le produit des ratios listés ci-dessus. Or, les politiques d’infléchissement de la courbe démographique ne porteront pas leur fruit avant une génération ; quant au ratio énergie consommée/PIB mondial, on constate qu’il n’existe pas de « découplage absolu » (entre la croissance énergétique et la croissance du PIB) au niveau de la planète entre les deux. Sans énergie, pas de croissance. À moins de vider le PIB de tout contenu physique, le découplage absolu est impossible. Par conséquent, la principale solution, la plus efficace, c’est la (dé)croissance du PIB. Mais si le découplage absolu est impossible, cela signifie aussi qu’il n’y a pas de solution technique aux problèmes posés par la technique et qu’il faut plutôt privilégier des solutions culturelles et politiques, notamment la réduction de taille, de volume, appliquer la sobriété… bref une rupture culturelle.
Cette rupture culturelle ne serait possible qu’à la suite d’une « décolonisation de l’imaginaire » (Serge Latouche). La notion d’imaginaire « radical » a été très bien expliquée par Castoriadis, pour qui les gens ne sont pas conscients que leurs normes et leurs valeurs sont le produit de leur imaginaire. Il distingue les sociétés hétéronomes non démocratiques ou les démocraties représentatives soutenues par l’imaginaire de la majorité, des sociétés autonomes de démocratie directe, rarement apparues dans l’histoire. L’enjeu serait donc à la fois de remplacer un ancien imaginaire productiviste, mais aussi de prendre conscience que jusqu’ici les gens produisaient un imaginaire sans le savoir. Insister sur son importance permet de souligner la spécificité de la décroissance comme rupture culturelle plus que simple changement de régime politique. Pourtant, nous avons écrit qu’il n’y avait plus de négatif, plus de lutte des classes, juste des révoltes sporadiques. Comment dans ces conditions un autre imaginaire pourrait-il éclore ? De plus, la crise civilisationnelle actuelle, conjuguée à l’absence de l’émergence d’un autre imaginaire, produit plutôt la montée de la « fausse conscience[note] ». Il s’agit d’une conscience non dialectique remettant en cause des faits historiques ou bien les faits présents eux-mêmes, défendant des intérêts privés ou identitaires sans vision globale, et surtout la confusion entre sens opposés. Le dialogue devient impossible à cause de désaccords sur les faits. L’objectif revient à « éteindre les concepts, pour s’assurer que la réalité derrière les mots – révolution, solidarité – n’ait plus la moindre chance d’advenir. Ce qui compte, c’est comment les mots servent les politiques, pas leur sens[note] ».
L’autre défi c’est de savoir si l’on peut rompre avec 4.000 ans de mégamachine. Lewis Mumford explique qu’elle est apparue au IVe millénaire avant J.C. Elle est caractérisée par une organisation structurée autour d’un prince, avec une nouvelle configuration d’innovations techniques qui a débouché sur la bombe atomique et qui nous domine encore aujourd’hui. Or, le défi est ni plus ni moins que de mettre en œuvre une technique démocratique « de production à échelle réduite reposant principalement sur la compétence humaine et l’énergie animale, mais toujours activement dirigée par l’artisan ou l’agriculteur[note] ».
3) VERS LA TECHNODÉCROISSANCE ?
Au terme de cet article, on est en droit de se demander si nous ne sommes pas face à une réforme de l’imaginaire dominant plus qu’à l’émergence d’un imaginaire décroissant. C’est-à-dire à une sorte d’adaptation à un monde à la dérive. Pour illustrer cette impression, nous allons citer trois exemples pris dans la littérature, chez les « élites » mondialisées et chez les ingénieurs.
• Michel Houellebecq : Dans son livre Les particules élémentaires (1998), il dresse un tableau pessimiste de l’humanité. Un des héros du livre, Michel, est un biologiste qui travaille à un projet d’espèce génétiquement modifiée, immortelle et stérile. Houellebecq semble nous dire que, l’humanité ayant tout essayé pour améliorer son sort existentiel, mais ayant échoué, alors osons maintenant les manipulations génétiques !
• Le « Great Reset » : Le lieu incontournable pour les élites mondialisées est le Forum économique mondial organisé chaque année à Davos. Actuellement, il nous annonce que « le moment est venu d’appuyer sur le bouton de la refondation du capitalisme » ou « Great Reset ». Il consiste à utiliser la pandémie et les confinements comme une occasion historique d’accélérer la 4ème révolution industrielle, celle de la numérisation. Le paradoxe est de voir le retour de l’intervention de l’État pour imposer la transition écologique et l’économie circulaire. Mais le plus important est cette acceptation de la surveillance permise par la numérisation, comme en Chine, qui devient un modèle. Dans le livre Covid-19 : la grande réinitialisation[note], on fait l’apologie de la relocalisation (à la sauce capitaliste), on y parle même de décroissance…
• La géo-ingénierie : Le refus de solutions culturelles ou politiques ne laisse plus que des solutions techniques à nos problèmes. Voici donc la géo-ingénierie qui désigne des projets scientifiques visant à modifier le climat et l’équilibre énergétique terrestre pour lutter contre le réchauffement climatique. On peut citer notamment : limiter le rayonnement solaire grâce à des miroirs réfléchissants envoyés dans l’espace ; refroidir l’atmosphère en envoyant chaque année dans la stratosphère un million de tonnes de particules de soufre ; ou encore capter le CO2. Jean-Marc Jancovici est issu de Polytechnique, le « parti pronucléaire dominant ». Il réduit la problématique de la croissance à celle du progrès des émissions de gaz à effet de serre en oubliant ou minimisant les effets négatifs d’autres déchets sur la biosphère, comme les déchets nucléaires, entre autres. Pourtant, il a bien compris l’aspect technique de nos problèmes ! Il explique le lien entre croissance du PIB et énergie, il évoque même l’impossible découplage absolu entre les deux à travers l’équation de Kaya. Néanmoins, pour lui, les causes des gaz à effet de serre résident essentiellement dans les énergies carbonées, plus que dans une culture productiviste et, surtout, il affirme que le nucléaire pourrait nous sauver. Ce faisant, il oublie le lien intrinsèque entre la société carbonée qu’il condamne et le nucléaire ! Comme il ne croit pas à la possibilité d’un changement culturel démocratique et structuré autour de la sobriété, on assiste plus à une récupération (c’est-à-dire créer la confusion pour maintenir un pouvoir) qu’à un « progrès » de la décroissance.
Tout cela signe l’émergence d’une approche technocentrée pour s’attaquer aux problèmes du futur. On peut y déceler les germes d’une sorte de technodécroissance, notamment lorsque les problèmes avec les déchets émis (nucléaire, dioxyde de carbone, plastique…), couplés à la raréfaction des ressources, obligera à prendre des mesures de rationnement. N’allons-nous pas assister au retour du mode de production asiatique ou « despotisme oriental » comme théorisé par Karl Wittfogel en 1957 ?[note] Rappelons les caractéristiques principales de ce despotisme : un État fort, dominant des collectivités très soudées, sans couche moyenne autre que la bureaucratie, tout cela pour gérer l’eau dans des économies non pluviales. Or, avec la raréfaction des ressources, dont l’eau, et l’apparition de ce nouvel imaginaire technocentré[note] que nous avons évoqué, on ne peut que s’inquiéter.
Jean-Luc Pasquinet


