Le langage au secours d’un collectif malmené
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Le langage au secours d’un collectif malmené

Ce qu’a autorisé le développement de la science et surtout les multiples applications techniques qu’elle a rendues possibles, c’est l’espoir que nous puissions larguer les amarres de notre condition d’humains. Nous sommes des êtres parlants et, quoi qu’en disent les antispécistes, parler est le trait spécifique à l’espèce humaine. Et ceci est loin d’être sans conséquences : parler fait que nous n’avons plus de rapport immédiat au réel, nous n’atteignons plus ce dernier qu’au travers des mots. Parler nous permet de rendre présent ce qui ne l’est pas ; mais parler nous contraint à reconnaître en nous une absence, une négativité. C’est sur cet impossible à évider de nous-mêmes — cette limite — que nous fondons nos possibles. Mais aujourd’hui nous en sommes tellement à partager la satisfaction de nous être débarrassés de tout ce qui fait limite ou contrainte. Au nom de notre individualité enfin reconnue, nous voulons nous affranchir de tout ce qui viendrait nous limiter au nom du collectif. Mais ce faisant, c’est le collectif, le commun, que l’on a fait passer à la trappe. 

À y regarder de plus près, tout cela est activement à l’œuvre depuis presque un demi-siècle et nous en sommes aujourd’hui — à moins de le dénier — à devoir en constater les effets et conséquences en particulier sur l’éducation. Rappelons que, dans le monde d’hier, un enfant n’avait quasiment nul voix au chapitre. Il devait attendre de grandir, ce qui impliquait une période d’attente et une promesse lointaine. En attendant la réalisation de celle-ci, il fallait faire accepter à l’enfant les règles de bon comportement, au motif qu’il ne serait en mesure de ne prendre la parole qu’une fois ce travail accompli par la famille, d’abord, et par l’école, ensuite. Autrement dit, il fallait le préparer à la vie sociale future et aux institutions qui l’organisaient. Tout allait donc de pair avec une indispensable « mise au pas » qui impliquait ce que l’on pourrait appeler trois grandes lois non écrites : l’autorité, l’altérité, l’antériorité. L’autorité, car celle-ci était d’emblée considérée comme chose légitime : c’est en s’appuyant sur elle qu’on pouvait faire accepter à l’enfant qu’il se soumette à ce que nécessite la fatalité de grandir. L’altérité, car il allait de soi que les autres étaient en position de fondement et que s’ensuivait une dette de chacun à l’égard de la société comme à ceux de la génération d’avant. L’antériorité, car personne n’imaginait ne pas avoir à se soucier de la tradition, soit de tout ce qui était là avant la venue du nouvel arrivant, et qu’il s’agissait de lui transmettre. 

Il nous faudra bien accepter que l’entrée dans notre « nouveau monde » a profondément affaibli ces trois grandes lois, parfois au point de les estomper, voire même de les éteindre. Dans une mesure grandissante, l’autorité a été remise en question, et du coup, dévalorisée, allant même jusqu’à perdre progressivement sa légitimité ; elle est donc devenue de moins en moins opérante et, peu à peu, l’enfant a pu ainsi échapper à ce qu’exige le fait de grandir. Quant à l’altérité, elle s’est anémiée au profit de la « mêmeté », de la rencontre avec seulement un semblable ; cessant d’être reconnue comme ce qui précède obligatoirement la construction de chacun, elle s’est vue progressivement réduite à une rencontre alors traumatique, à laquelle l’individu, malencontreusement, risque toujours d’avoir à se confronter. L’antériorité, enfin — aussi bien celle de la tradition —, s’est vue de plus en plus désaffectée ; c’est dès lors toute la dimension de l’historicité qui a cédé au profit de la prévalence du seul présent — ce qu’on a appelé le « présentisme » de notre époque. 

Ces changements profonds ont eu pour effet que les adultes disposent de moins en moins de balises et d’amarres pour objecter à cette conviction typiquement contemporaine : que l’individualité de l’enfant — mais aussi de chacun — doit trouver son épanouissement sans entrave, que sa sensibilité propre est d’emblée à soutenir, voire qu’il puisse et même doive s’autodéterminer et que, pour ce faire, il s’agit seulement de l’entourer d’amour. On se comporte à son égard comme s’il pouvait trouver spontanément son plein et heureux développement, sans avoir à se référer à ce qui le précède, et sans aucunement devoir se soumettre à des conditions pour continuer d’obtenir cet amour. Or, les trois lois précitées sont étroitement liées à la dissymétrie qui caractérise la première relation de l’enfant à chacun de ses parents, cette inégalité de rôles et surtout de « places » que beaucoup aujourd’hui aimeraient voir disparaître. Seulement voilà, quoi qu’il se passe, dans la condition des êtres de langage, la dissymétrie et la disparité des « places » — celles du locuteur et de l’auditeur pour commencer — ne sauraient disparaître : elles sont spécifiques de l’humain — elles en sont même, comme nous venons de l’évoquer, le trait constitutif. 

Dans quel monde vivons-nous ? La réponse est simple : nous vivons dans un monde qui ne nous fait plus entendre ce à quoi notre condition d’être parlant nous oblige. Il n’y aura dès lors pas à nous étonner que ceci ne pourra que favoriser l’émergence de plus en plus importante de sous-équipés à la condition langagière et de moins en moins aptes à trouver leur chemin dans l’existence. 

Jean-Pierre Lebrun, psychanalyste 

Philippe Debongnie