Le nudge au service de la propagande sanitaire
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Le nudge au service de la propagande sanitaire

« Protégez ceux que vous aimez. Restez à la maison. »

(BVA nudge unit, mai 2020)
Sarah Fatmi

Non, le nudge n’est pas une pâtisserie. Son amertume le rend d’ailleurs bien difficile à avaler. D’aucuns le disent même indigeste. Le nudge est né de l’économie comportementale : rencontre des sciences économiques et de la psychologie. Il a été inventé 

par Thaler et Sunstein, respectivement économiste et juriste. Nudge se traduit habituellement par un « petit coup de coude ». Il s’agit d’une intervention minime, à faible coût. Un détail, un message, une parole proche du slogan publicitaire, pour orienter le comportement « irrationnel » du commun des mortels. Agir pour le bien de l’autre, telle est la volonté du nudge. Amen. 

LES GENS PRENNENT DES DÉCISIONS IRRATIONNELLES 

L’auto-attestation de sortie, le masque dit « grand public », héroïser les soignants : voici quelques-unes des trouvailles de la BVA nudge unit. Je répugne à applaudir nos soignants, leur métier en devient sacrificiel. Quoi d’autre après cela ? 

BVA, du nom de ses fondateurs : « Brulé, Ville et Associé » est une société de conseil réputée pour ses sondages. Au début des années 2000, elle diversifie ses activités et s’intéresse au comportement du consommateur et à la santé. La fusion de ses branches conduit à la création de la BVA nudge unit en 2013. Elle applique l’exploration des données de recherche à différentes disciplines : psychologie sociale, anthropologie, et sciences du comportement. Ses membres précisent qu’ils entretiennent « des liens étroits avec la recherche universitaire ». La BVA a été largement sollicitée pendant la crise sanitaire. Parmi ses clients français, de nombreuses institutions publiques : Pôle emploi, la SNCF, EDF, l’assurance maladie ou encore l’Assistance publique des hôpitaux de Paris. Le citoyen, le voyageur, le patient, le chômeur, le malade… devient un client comme un autre. Tout peut être marchandisé, commercialisé, vendu. Pourquoi ne pas appliquer les techniques de marketing à la santé ? Eric Singler est en France le chantre de l’approche par le nudge. Il sera amplement sollicité lors du premier confinement. 

Le nudge comporte un présupposé : l’homme est irrationnel dans ses prises de décisions. Nourrie de sciences du comportement, de psychologie sociale (théorie de l’influence de Cialdini[note]), de psychologie cognitive et de neurosciences, la théorie du nudge est là pour remédier à ce défaut. Il s’agit d’inciter indirectement tout un chacun à adopter le comportement attendu. Influencer, sans contrainte, ou plutôt sans donner le sentiment de contraindre, voilà de quoi séduire les hommes politiques. 

Thaler et Sunstein inscrivent le nudge (2003[note]) dans un courant de pensée inventé par eux et appelé « paternalisme libertarien[note] ». Selon cette philosophie, l’être humain est avant tout un agent économique. Or, Thaler et Sunstein dressent le même constat que d’autres : cet agent n’est pas parfait et rationnel[note]. Que faire ? Deux voies sont possibles pour remédier à cela : le paternalisme ou le libertarisme : (1) Le paternalisme encourage les institutions publiques et privées à influencer et normer le comportement des individus, quitte à exercer leur autorité, car elles savent ce qui est bon pour LES gens. C’est une position autoritaire et potentiellement universalisante. Au contraire (2) le libertarisme suppose que LA personne est la mieux placée pour faire les choix qui la concerne. Il faut donc respecter sa liberté et ses décisions. Ces choix sont forcément singuliers, propres à chaque individu. Deux voies parfaitement contradictoires, vous en conviendrez ! Eh bien Thaler et Sunstein, les petits malins, proposent (en surface) un savant mélange des deux courants. 

Pour eux, on ne peut pas renoncer au paternalisme car ils estiment que les gens font habituellement les mauvais choix. Drôle de vision. Ils supposent que les gens se trompent, d’emblée. Surtout dans un domaine où ils sont ignorants, comme leur propre santé par exemple. Belle conception de l’homme, non ? Donc ils nous proposent un paternalisme « bienveillant », une approche qui ménagerait à la fois le paternalisme et le libre choix. Il s’agit d’encourager la bonne conduite sans punir la mauvaise. Merci Papa. Voilà l’état d’esprit du nudge. Dans le domaine de la santé publique, il est utilisé depuis une petite décennie pour « orienter sans prescrire ». 

Le nudge ne sert évidemment que des intentions louables, mais que dissimulent-elles ? Le souhait d’emprise et de pouvoir sur l’autre n’a absolument pas été évacué, il est juste dissimulé derrière le vernis du libre choix. Cette liberté, telle que l’entend le nudge, s’appuie ni plus ni moins sur des attitudes réflexes en modifiant l’environnement du sujet et s’apparente plus à de la manipulation mentale qu’à des choix argumentés et réfléchis. Voilà toute l’étendue de la liberté offerte par le nudge ! Quelle n’est pas ma surprise quand je découvre des panneaux publicitaires affichant l’image d’un couple au bord du coït affublé d’un grossier slogan : « Oui, le vaccin peut avoir des effets désirables ». Une campagne adressée aux plus jeunes, minimisant les effets indésirables et qui n’est soutenue par aucun argument scientifique sérieux. Ce coup de com’ contient en lui toute la philosophie du nudge : encourager le bon choix sur fond de récompense. Selon les institutions évidemment ! Bon sang, ce serait presque philanthropique. J’en ai la larme à l’œil. 

Celui qui instaure le nudge sait donc mieux que le nudgé lui-même ce qui est bon pour lui. Sur le plan sociétal, le pouvoir-parent-savoir-rationnel s’adresse à la masse-enfant-ignorante-irrationnelle. La hiérarchie que le nudge instaure dégage une odeur méphitique. La notion de libre choix n’est que de la poudre aux yeux. Soit nous sommes suffisamment grands et responsables pour prendre des décisions éclairées, soit nous ne le sommes pas. De toute évidence, pour le nudge nous ne le sommes pas. Qu’il soit utilisé dans le domaine de la sécurité routière, où nous agissons beaucoup par réflexe, c’est une chose. Mais dans le cadre de la santé publique, c’est plus que nauséabond. 

PROPAGANDA 

Edward Bernays, à double titre neveu de Sigmund Freud, est le premier à conseiller les hommes d’État. Freud compte sur lui pour diffuser la psychanalyse outre-Atlantique ; ses espoirs seront vite déçus[note], et pour cause… Pour préparer les esprits à une entrée en guerre, Bernays rejoint dès 1917 le Committee on Public Information (CPI), également appelé « commission Creel[note] ». Les Américains doivent consentir à participer à l’effort européen alors que le président américain Woodrow Wilson vient tout juste de se faire élire grâce à ses discours pacifistes. Délicate position. En 1919, Bernays abandonne le terme de propagande (jugé trop négatif), s’autoproclame conseiller en relations publiques et inaugure son agence. La propagande est progressivement élevée au rang de « science ». Bernays travaille, entre autres, pour la compagnie américaine du tabac et permet à cette dernière de conquérir l’autre moitié des potentiels consommateurs : les femmes. En 1954, avec le concours de la CIA, il permet également le renversement du président démocratiquement élu au Guatemala, Jacobo Arbenz, qui menaçait les intérêts privés de la United Fruit Company. Le coup d’État fera à long terme plus 100.000 morts. Bernays va inventer « la psychologie du subconscient[note] » dont l’objectif est de manipuler l’opinion publique à son insu en s’appuyant sur les travaux de la psychologie sociale (Lippmann, Le Bon, Trotter, etc.) et de la psychanalyse (sic) même si manifestement il n’a pas l’air d’y entendre grand-chose[note]. Toutes ces cautions « scientifiques » dissimulent mal le projet politique : la masse n’est pas en mesure de juger des affaires courantes de la société. Les individus ne peuvent pas exercer leur rôle de citoyen et il faut donc les contourner. Cette idée rejoint un courant anti-démocratique présent dans la politique américaine et représenté par Alexander Hamilton[note] (1757-1804) et James Madison (1752-1836). « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible[note] qui dirige véritablement le pays » (Bernays, 1928, p. 31[note]). Les travaux de Bernays vont inspirer Goebbels au ministère du IIIe Reich. Bernays en sera horrifié, mais est-ce vraiment une surprise ? 

Quelques décennies plus tard, l’art d’influencer n’a pas pris une ride et s’est renforcé de nombreuses publications scientifiques (technique de persuasion, ingénierie sociale, Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens — un livre à mettre au pied du sapin). 

Barack Obama est le premier à saisir l’intérêt du nudge pour conduire les politiques publiques. Il fonde en 2009, un an après la publication de l’ouvrage de Thaler et Sunstein [note], the Office of Information and Regulatory affairs, première nudge unit politisée. Le nudge ne sert pas qu’à vendre des soupes, il peut aussi permettre aux jeunes défavorisés d’accéder plus fréquemment à une bourse. 

L’ARRIVÉE DU NUDGE EN FRANCE ET LE FORUM ÉCONOMIQUE MONDIAL 

Le Centre d’analyse stratégique (CAS) est créé en 2006 par Jacques Chirac. Il a pour mission de conseiller le premier ministre et d’anticiper les prochaines réformes gouvernementales. Le CAS comprend des experts et des chercheurs. En 2010, sous la direction d’Olivier Oullier, enseignant-chercheur en neurosciences, le CAS produit un rapport intitulé Nouvelles approches de prévention en santé publique : l’apport des sciences comportementales, cognitives et des neurosciences. Un document passablement choquant, facilement accessible sur le web, que je vous invite à lire. Thaler en personne participe à sa rédaction (encore lui). 

Le document loue les nouvelles approches relevant des sciences comportementales qui « trouvent actuellement des relais au sein des administrations et des organisations internationales. Exemple révélateur, l’influent Forum économique mondial [sic] n’hésite plus à recourir à ces disciplines dans la conception de stratégies de politiques publiques » (p. 23). L’intervention de Cooper[note], intitulée « Global agenda on chronic diseases and conditions » du Forum économique mondial (WEF) est édifiante. Il commence par une déclaration infondée et en contradiction, déjà à l’époque, avec les meilleures publications dans le domaine (cf. Cochrane Collaboration[note]) : le peu d’efficacité des méthodes actuelles ! La raison, déclare-t-il, s’en trouve essentiellement dans le mode de gouvernance. Heureusement pour la France, une « coalition pour l’action » regroupe le monde de la santé et celui des affaires. Cette coalition va travailler en étroite collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : « Il s’agit en outre d’inciter les gouvernements à utiliser les nouvelles technologies et les sciences comportementales […] » (p. 41). 

Au-delà de la confusion majeure entre promotion de la santé et communication sur la santé, l’intention d’ingérence du WEF dans les politiques gouvernementales en santé publique est on ne peut plus explicite. Alors ? Qui décide ? Plusieurs organisations s’inquiètent de la tournure des choses, à commencer par la Fédération nationale de l’éducation et de la promotion de la santé (2011[note]). Linda Cambon[note] rappelle que la promotion de la santé ne peut pas se réduire à une « […] contre-manipulation de consommateurs face aux stratégies marketing utilisées par l’industrie agro-alimentaire ou celle du tabac » (p. 143). Voilà qui est dit ! Elle met en avant un autre abord du patient bien connu en psychologie de la santé où le soignant donne aux patients les moyens d’appréhender l’ensemble des facteurs de sa santé afin de développer sa capacité à agir sur ces facteurs. Cette pratique est appelée empowerment (l’accroissement du pouvoir d’agir). Une position plus respectueuse que celle proposée par le nudge. 

En 2014, alors qu’Emmanuel Macron est ministre de l’Économie, la BVA nudge unit produit pour lui la première note. Le futur président souhaite une « nudge unit » au sein même de Bercy, mais le projet avorte. C’est lors de sa campagne présidentielle qu’il fait à nouveau appel au service de la BVA. Des slogans et des visuels vont être utilisés pour rendre le message « plus clair ». Il est probable que les hésitants aient pu être conduits à voter pour Macron grâce (ou à cause) des sciences comportementales. En 2017 est créé au sein de la Direction interministérielle de la transformation publique (DITP) un département en sciences comportementales[note]. Il conseille le Service d’information du gouvernement (SIG). Différents chercheurs en neurosciences cognitives constituent l’équipe (Chabal, 2021[note]). Nous trouvons, dans le domaine de la santé, divers projets : « Encourager la pratique sportive », « Réduire la prescription d’antibiotiques en médecine de ville », ou encore « Faciliter une utilisation raisonnée des écrans chez les enfants » (rapport du 15 juillet 2022[note]). Stephan Giraud, directeur du service, nous assure qu’ils cherchent à comprendre, mais pas à influencer. Et pourtant, c’est bien à influencer que servent les sciences comportementales dans ce contexte. Les chercheurs, dont j’ai fait partie, ne s’en cachent d’ailleurs absolument pas. Le critère d’efficacité dans les études est en premier lieu le changement de comportement. Inutile de jouer les vierges effarouchées. Toute la question reste de savoir comment ce « changement de comportement » advient. Là réside tout le nœud du problème. 

LE NUDGEPAR TEMPS DE CRISE SANITAIRE 

Durant la crise sanitaire, c’est surtout la BVA qui aura à se prononcer pour préparer à l’éventualité d’un second confinement. Elle va émettre une note dès mai 2020. J’ai failli tomber de ma chaise en la lisant. Voici les conseils : produire, en amont, un indicateur objectif et « scientifique » avec un seuil qui sera déterminant (la bonne blague[note]), réaliser un rendez-vous journalier qui rende compte de cet indicateur, créer une carte de France présentant l’indicateur dans chaque département selon une colorimétrie, communiquer sur un volet émotionnel positif (« Yvette a pu être prise en charge dans l’hôpital de son département »), mettre en scène les gens pour qui nous faisons le sacrifice (personnes fragiles, âgées, soignants), faire soutenir le reconfinement par les restaurateurs. Quand je lis ces lignes, j’éprouve un vague malaise. Pas vous ? Toute la communication du gouvernement tient dans une note de quatre pages produite par des professionnels du marketing. 

Le 1er décembre 2020 un texto est adressé à l’ensemble des Français. Le message recommande de télécharger l’application TousAntiCovid pour garder le contrôle de l’épidémie (?). Le message assure que plus de 10 millions de Français utilisent déjà l’application (premier mensonge[note]), que l’application permet d’être alertée plus tôt en cas de contact avec le virus (second mensonge) et qu’elle donne accès à un test (en plus d’être faux, la république tente de rompre avec l’égalité). Techniquement, ce message utilise de manière grossière les ficelles de la norme sociale et du cadrage : agir pour sa santé en accentuant la responsabilité de l’individu. La formidable idée du passe sanitaire apparaît fin 2020 dans le New York Times : un article enthousiaste rédigé par Richard Thaler (décidément, il est partout). Pour encourager les récalcitrants à la vaccination il faut offrir un avantage à ceux qui ont été vaccinés. Ledit passeport pourrait être accessible sur téléphone portable et devrait inclure une pièce d’identité avec photo pour pouvoir conditionner l’accès à différents lieux : transports, restaurants, campus, etc.. Thaler dérape, le nudge aussi. En fait, il ne s’agit pas d’offrir un avantage aux vaccinés, mais de fortement désavantager les non-vaccinés ! Il retranche plus qu’il n’ajoute. C’est d’une hypocrisie crasse. 

La France de Macron bascule le 12 juillet 2021. Le passe sanitaire (qui deviendra passe vaccinal) est institué et transforme le libre choix en contrainte. Les citoyens au comportement « non attendu » sont privés de sorties et peuvent jusqu’à perdre leur emploi. Le bon vieux paternalisme « à la Papa » fait son grand retour. Olivier Véran ne cessera de clamer haut et fort la liberté des Français, mais on peut faire une croix sur la philosophie libertarienne. Est-ce surprenant ? La technique du nudge porte en elle ce qui est susceptible de la rendre autoritaire : les gens sont irrationnels, il faut donc les rectifier. Alors pourquoi reculer devant l’extorsion de consentement ? 

Que de bonnes intentions instillées grâce au nudge, et toutes basées sur les « recherches scientifiques » ! Mais de quelle science parle-t-on ? Plongeons dans PubMed pour comprendre. 

Sarah Fatmi

LA PSYCHOLOGIE AU SERVICE DU PROJET POLITIQUE 

N’en déplaise aux médecins de plateaux, PubMed n’est pas le nom d’un club de vacances. Ce moteur de recherche référence plusieurs milliers de revues médicales ou de disciplines connexes à la santé comme la psychologie de la santé. Y entrer quelques mots clefs permet de se faire une idée de l’état des connaissances issues de la recherche à un temps t[note]. 

Le nudge intéresse les chercheurs en sciences comportementales depuis plus de 10 ans pour encourager les campagnes en santé publique. Les avis divergent et les batailles sont parfois âpres quand elles ne sont pas cocasses (deux publications qui défendent l’opinion inverse dans le même numéro : Oliver, 2011[note] ; Rayner & Lang, 2011[note]). Les publications sur l’incitation à la vaccination contre le Covid-19 ne manquent pas (Andraweera, Wang et al., 2023[note] ; Dai, Sacardo et al., 2021[note] ; James, Bokemper, et al., 2021[note] ; Jensen, Ayers & Koskan, 2022[note] ; Renosa, Landicho et al., 2021[note] ; Terrell, Alami, Krewski, 2023[note] ). Plusieurs d’entre elles testent différents nudges pour vaincre « l’hésitation vaccinale » (vaccine hesitancy, VH) habituellement définie comme « la réticence ou le refus à se faire vacciner malgré la disponibilité des vaccins ». 

Un profil des personnes hésitantes a même été dressé : les gens de couleur, ceux qui ont des idées conservatrices en politique, sont sans éducation post-secondaire, avec un faible statut socio-économique, ne se sentant pas concernées par le Covid-19 (Dhanani & Franz, 2022[note] ; Muhajarine, Adeyinka et al., 2021[note]). En tant que « non-vaccinée », je constate avec ravissement que je ne corresponds à aucun des facteurs énoncés. Ah, prédire… vieux rêve des hommes ! Les sibylles d’hier sont devenues les modélisateurs d’aujourd’hui. 

Une étude soumise à publication le 20 octobre 2021 (détail important) de Jensen, Ayers & Koskan (2022[note]) teste l’efficacité de divers messages vidéo. Les chercheurs souhaitent fournir aux gouvernements et aux autorités sanitaires des outils pour convaincre les plus réticents à se faire vacciner. Les messages varient selon différents facteurs testés : sécurité des vaccins (« Votre plus grand risque est de mourir dans des activités quotidiennes comme la conduite, et non de développer des réactions allergiques graves aux vaccins COVID-19 »), motivation-chantage (« Il est important de se faire vacciner et cela est recommandé même si vous avez déjà guéri du COVID-19, car vous pourriez retomber malade »), efficacité de la réponse (« Les vaccins sont si efficaces que le risque d’être infecté par le COVID-19 est réduit de 90 % après deux doses »), etc. Des petites affirmations qui trouvent difficilement leur justification scientifique et qui ne sont d’ailleurs même pas sourcées. Et pourtant ! Nous savions dès mars 2021 (6 mois avant l’envoi de l’étude à la revue !) que près de 2 % de la population pouvait développer des réactions allergiques aiguës suite à la vaccination (Blumenthal, Robinson et al., 2021[note] ; Arby, 2021[note]). Près de 2 %, c’est énorme ! Un risque bien plus élevé que la survenue d’un accident de la route. Les auteurs n’en disent strictement rien, à moins qu’ils ne vérifient pas ce qu’ils assènent. Quant au chiffre de 90%, il correspond peut-être à l’étude publiée par Pfizer (Polak, Thomas et al., 2020[note]) mais le critère d’efficacité portait sur la mortalité, et non sur la transmission. D’où sort ce chiffre ? 

Autre exemple : un essai clinique mené en 2022 teste des messages encourageant la vaccination chez les femmes enceintes (Andraweera et al., 2023[note]), alors même que les résultats des études vérifiant l’innocuité des vaccins pour cette population sont attendus pour fin 2026[note]. Cette recherche, menée auprès d’une population aussi sensible que les femmes enceintes, souligne l’absence totale d’éthique. Mieux ! Une étude de l’Université de Yale (James et al., 2021[note]), sélectionne (en juillet 2020) puis teste (en septembre 2020) des messages incitant à la vaccination. Je vous livre ici un petit florilège: « Sûr et efficace », « Réduit le risque que des membres de votre famille tombent malades et meurent » « À quel point vous sentiriez-vous coupable ? » « À quel point seriez-vous gêné et honteux ? », « Les personnes qui ne se font pas vacciner ne sont pas courageuses mais imprudentes » « Vous risquez la santé des autres », « Les personnes qui rejettent la vaccination sont ignorantes ou confuses en ce qui concerne les données scientifiques ». Je m’arrête là tellement j’ai la nausée. Ces formulations ne vous rappellent rien ? Que dire d’une recherche qui incite à la vaccination par le recours à la culpabilité et dont les affirmations sont absolument invérifiables puisqu’aucune donnée de sécurité n’a été publiée à l’été 2020 ? Je vous le confirme, la science peut être sans éthique. Nous avions la bombe atomique pour nous en convaincre et à présent la vaccination de masse contre le Covid-19. 

Nous sommes devant l’expression manifeste d’une idéologie scientifique. Georges Canguilhem souligne combien cette pente savonneuse peut advenir lorsque la preuve expérimentale est longue à instituer (1977[note]). L’idéologie scientifique se présente à chaque fois qu’un certain type de discours anticipe, du fait d’exigences d’ordre pratique, les résultats de la recherche. 

Ainsi, le contenu du message n’a d’intérêt que du point de vue du service qu’il rend à l’idéologie elle-même : la vaccination à n’importe quel prix, fût-il humain. Ces chercheurs font consciencieusement leur travail dans le domaine des sciences comportementales. Ils ne cherchent pas à mentir ou à énoncer une vérité. Nulle perversion. Simplement des recherches conduites sans réflexivité sur le savoir produit. Ils testent des énoncés locutoires. Point. 

Mais le « nudgeant » n’est-il pas censé être celui qui détient le savoir pour le « nudgé » ? Est-ce encore du nudge… ou de la propagande ? Les études répondent à l’un des critères essentiels de celle-ci : se focaliser sur la technique seule en tant qu’influence des masses. Hiltler l’avait très bien compris. Le contenu des messages est exclusivement au service de la technique d’influence et de l’idéologie (Kracauer, 1938[note]). En tant qu’enseignant-chercheur, nous devrions nous insurger contre de telles pratiques. Elles ne conduiront qu’à la méfiance et la défiance de la population vis-à vis de la médecine et de la recherche. Et elle aura bien raison. 

LE PÈRE EST MORT ? VIVE LA SCIENCE ! 

Ne nous y trompons pas. C’est bien parce que le patriarcat est en chute libre dans nos sociétés que le nudge et la propagande pseudo-scientifique ont pris une telle place. En effet, l’autorité ne fait plus vendre. Les maîtres sont remis en question et celui qui se prétend le chef est regardé avec un vague rictus. Alors comment maintenir le pouvoir ? L’art d’influencer entre alors en scène. Il existait déjà auparavant, mais avec l’aide de la technoscience il peut prendre son plein essor et être systématisé, administré, rationalisé. 

Pourquoi l’art d’influencer épouse aussi bien la science ? La dimension universalisante des deux parties constitue certainement la clef. L’universel s’oppose au particulier. Adorno, penseur marxiste déçu, suggère que c’est dans la logique universalisante de la Raison que se trouve le mouvement d’anéantissement de la civilisation moderne en écrasant le particulier et l’individuel « en même temps que sa capacité de résistance. » (Adorno, 1966[note]). Le terme d’anéantissement est peut-être un peu fort (vous, cher lecteur, en êtes le parfait contre-exemple), mais dans nos sociétés nous voyons comment la raison cède progressivement le pas à la rationalisation puis à la rationalité technique, scientifique et instrumentale. Kraucauer (1922[note]) note les conséquences de cette rationalisation dans notre vie quotidienne : quadrillage spatial et temporel, productivité, compétition, technicité, etc. 

La religion est certes atone dans nos sociétés modernes mais pas la religiosité. Dieu est mort mais pas le ratio (lat. raison). Ce ratio est devenu lui-même un mythe (Adorno, 1974[note]) ; le mythe de nos sociétés modernes. C’est lui qui règle les rapports entre les Hommes et c’est de lui que les Hommes en attendent désormais les secours. Si le mythe est envisagé par Adorno telle une régression, nous soutiendrons plutôt que celui-ci est constitutif d’une société. Aucune civilisation ne peut y échapper, même si elle se veut aussi rationnelle que possible. La question serait plutôt de cerner comment ce mythe agite actuellement notre cité pour en comprendre les ressorts. Surtout lorsque le mythe prend appui sur « la technoscience », qu’elle dérive gentiment vers l’idéologie puis la propagande. La « technoscience » est alors en rupture complète avec la rationalité qu’elle prétend offrir aux pauvres êtres irrationnels que nous sommes. Personnellement, je pense que notre irrationalité est plutôt est une chance ! 

Barbara Houbre 

Maître de conférences en psychologie clinique et psychologie de la santé, psychanalyste