Il existe un problème caché depuis au moins le début de la démocratie parlementaire au sujet des élections et de la démocratie, c’est le fait que l’on vote pour des gens alors que l’on devrait voter pour des décisions. Cette contradiction n’est quasiment plus évoquée à notre époque. Pourtant, le fait que le peuple ne puisse pas prendre part à la création de ses normes et valeurs – directement – devrait nous inquiéter. Or, c’est l’inverse, la plupart des gens s’en foutent au point que la chose reste un non-dit. Si vous avez le malheur d’en parler, aussitôt vous ferez face à un déni, les regards se détournant de vous, ou bien à un sourire, ou encore dans le pire des cas le mot « utopie » va résonner. Mais gentiment, car fondamentalement les gens s’en moquent, ils ne sont donc pas agressifs sur ce thème qui les fait plutôt rigoler… Mais pourquoi ce masque et pourquoi les gens s’en moquent-ils ?
On peut évoquer la quantité phénoménale de bétail humain, l’anomie, la séparation, le repli sur soi, le poids de la société technicienne, mais surtout le fait que la gestion de la cité soit devenue un job comme un autre, une spécialité en concurrence avec d’autres, devrais-je dire, font qu’on ne veut surtout pas perdre son temps à discuter de l’essentiel, chose qui se ferait au détriment du superflu ! « Superflu », certes, mais essentiel dans un système croissanciste pour assurer la survie. Autrement dit, pour avoir le temps et surtout pour réduire le nombre de problèmes à discuter, il faudrait faire disparaître la concurrence : les boulots de merde (bullshit jobs), tous les métiers liés à la destruction de la société et de la biosphère, remettent en cause le système technicien et l’économie, bref la plupart des emplois qui expliquent pourquoi la gestion de la cité est devenue complexe au point que l’on doive la remettre dans les mains de spécialistes. Ce faisant, on supprimerait aussi la spécialité de politicien.
Mais en attendant, revenons au devenir de la « démocratie » en France. À l’origine, dans sa version parlementaire, il s’agit d’un système où le peuple est souverain, souveraineté réduite au fait que le peuple élit ses représentants au suffrage universel. Or, nous venons de voir que, justement, le fait que le peuple se contente d’élire des spécialistes au lieu de produire ses lois était problématique. Dans la culture démocratique actuelle, il semblerait néanmoins que cette fiction satisfasse la majorité de la population. Pourtant le nombre de gens insatisfaits ne cesse de croître, puisqu’ils s’abstiennent de plus en plus. 28% des électeurs se sont abstenus au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2022 en France. Un taux inégalé depuis 50 ans. Mais pourquoi s’abstiennent-ils ? Est-ce parce qu’ils sont mécontents de l’offre de spécialistes ou bien parce qu’ils seraient devenus désireux de produire eux-mêmes leurs normes et valeurs ? Eh bien, en fait, pour les deux. Pour les jeunes et les moins jeunes aujourd’hui, voter serait se faire confisquer sa voix. Le fait de manifester, de militer dans des associations, leur donnerait l’impression d’être beaucoup plus en capacité d’agir sur la société qu’à travers un vote. C’est du moins ce que disent les analystes, mais dans les faits, nulle remise en question de notre Constitution, nous assistons juste au début d’un divorce de plus en plus grand entre les électeurs et les élus.
En France, les changements constitutionnels ont toujours eu lieu suite à des conflits. Le dernier changement de Constitution a eu lieu en 1958. L’enjeu était de sortir du colonialisme et surtout d’abandonner le « boulet » algérien. Le général de Gaulle a expliqué que l’absence de centralisme dans les décisions politiques était la cause des tergiversations et des difficultés rencontrées en Algérie, et de manière générale, de l’inefficacité des politiques. En fait, la conséquence du coup d’État de Mai 1958 fut bien d’adapter un système politique à un système technicien qui était en train d’être mis en place depuis la Seconde Guerre mondiale, au moins. Le résultat fut redoutable : à partir de 1962, les « Trente glorieuses » ont bouleversé la culture française dans ses moindres tréfonds, assuré la victoire totale du nucléaire et de la technologie. De la même façon que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen annonçait clairement ce qui s’était déjà passé dans d’autres pays, la Constitution de la Vème République devenait l’expression la plus claire de la victoire de la croissance et de la recherche de la puissance. L’arche principale de cette Constitution étant l’élection présidentielle au suffrage universel, le fait que de plus en plus d’électeurs s’abstiennent et le « pire », dans des conditions de « fort clivage » (un candidat de la « démocratie » contre une candidate du « fascisme ») indiquent que quelque chose de nouveau est en cours. La remise en cause qu’il s’agisse d’un « fort clivage » (on a pu constater que Macron au niveau répressif valait largement n’importe quel dictateur) et sans doute aussi l’apparition d’une critique du mythe de la croissance (défendue par tous les candidats) laissent augurer une évolution intéressante. Les gens s’en foutent de la démocratie directe, avons-nous écrit, mais à partir de quel pourcentage d’abstention accepteront-ils de s’en soucier ? 40% ? 50% ? Et si la démocratie directe pouvait être le thème du futur changement constitutionnel ? En sommesnous réduits à imaginer le type de conflit qui nous permettra de mettre à bas la Constitution croissanciste et autoritaire ?
Jean-Luc Pasquinet


