Quand le Congo déclare son indépendance, il n’est pas prêt. Les cadres, l’argent font défaut. La Belgique décide encore à sa place. Il ne faut surtout pas laisser faire. Elle a déjà décidé que les Congolais auraient comme elle un Parlement, des ministres, une administration, des services publics. Il faudra aménager les choses, faire avec les moyens du bord, alors que toutes sortes de forces, de contraintes s’exercent déjà dans tous les sens. Chaque ex-puissance coloniale convoite une part de richesses du Congo et lorgne sur l’une ou l’autre province.
Il faut être très riche pour exploiter des ressources naturelles, raffiner du cuivre, du cobalt, extraire des diamants, de l’or. Pour exporter ces richesses. Et il faut se montrer intraitable. Or le Congo peut-il se montrer intraitable ? Non. Il n’a pas d’armée. Ou elle est encore sous commandement de la Belgique. Il est impossible que cela fonctionne. Il faut qu’il fasse ce qu’on lui dit. Comme auparavant. Les Congolais doivent dire qu’il sont indépendants, que ce qu’ils font, ils sont libres de le faire. L’iniquité est totale. Les grands médias, les ministres des affaires étrangères des ex-puissances coloniales, et en particulier celui de la Belgique, son premier ministre, le roi, choisissent à la place des Congolais le narratif à utiliser. Le 30 juin, lors de la cérémonie de l’indépendance, à Kinshasa, qui s’appelle alors Léopoldville, Baudouin Ier, le roi des Belges, dit des énormités. Il évoque l’amitié entre les deux peuples belge et congolais, brosse un portrait idyllique de la colonisation. C’est du paternalisme. On ne peut pas continuer comme ça. Se faire mettre en boîte dès le commencement. C’est de la censure.
Patrice Lumumba se cabre. Il donne sa version des faits. Ce n’est pas la même. Il ose aller au fond des choses. Pour lui, il ne s’agit pas de ne dire que du bien de la Belgique. Il décrit et dénonce le système colonial que l’on s’efforce de présenter de manière exclusivement positive. Il met des mots sur une expérience dans laquelle il est encore difficile de voir clair. Il ne les mâche pas. Il n’a que quelques minutes pour dire l’essentiel. Lumumba s’efforce de décrire à qui il a affaire. Ses paroles sont édifiantes, évoquent ce qui n’appartient pas encore complètement au passé. De ce qui est encore présent à l’esprit de tout le monde. De ce qui fut de mise pendant toute la période coloniale, et contre lequel des révoltes ont éclaté, réprimées jusqu’au jour précédent. Il dénonce le racisme, les inégalités, l’injustice qui ont régné pendant trois-quarts de siècle. Les abus qui étaient systématiques. La loi qui n’était pas la même selon qu’on était noir ou qu’on était blanc. Pour lui, qui hérite d’une énorme responsabilité, il s’agit bel et bien de faire la part des choses. Ce qui jusqu’alors n’a jamais été fait. Pour lui, il ne s’agit pas de reprendre le même narratif que les autres, le seul qui existe, à son compte, il s’agit d’en inventer un. Il n’y a pas beaucoup de livres, de discours qui dénoncent avec lucidité les abus du colonialisme. Même si le courant anticolonial a déjà quelques années de vol. Son discours direct, franc, peu diplomatique, provoque une réaction de colère et de stupeur. Il y a encore des gens qui pensent qu’on n’a pas le droit de contredire un roi. L’habitude de dicter le jugement qu’on porte sur les faits, de fabriquer l’actualité à sa convenance est trop forte. La machinerie s’enraye. Le premier ministre congolais est accablé par les critiques, condamné par tous ceux dont la parole fait la pluie et le beau temps dans toute une partie du monde. Les ex-colonisés d’un jour, pas plus que les colonisés d’avant, et du reste pas davantage que la plupart des opprimés, n’ont le droit à la parole, sauf pour dire ce qu’on leur permet de dire.
On peut tout reprocher aux dirigeants du Tiers-Monde, aux dirigeants de petits pays, ou à ceux de pays sans aviation, sans marine, sans industrie, mais on ne peut rien reprocher aux puissances coloniales. On ne peut évoquer leur paternalisme. Et encore moins le leur reprocher. Dans un cas, on peut tout dire. On ne s’en prive pas. On va jusqu’à inventer des choses. De manière très diplomatique. Dans l’autre, il faut s’en tenir à la lettre à une vision des choses mensongère, à ladite vision diplomatique des choses. Cette diplomatie qui broie les consciences. Qui s’en amuse. Et qui passe pour exemplaire. Toute autre version des faits est considérée comme une atteinte au bon goût, comme une provocation, comme une déclaration de guerre. Comme un crime. Comme une erreur mortelle. Lumumba connaît l’hypocrisie de ceux à qui il a affaire. Est-ce qu’il pressent la suite? L’intervention militaire belge dévastatrice qui se prépare ? Et la succession de désastres qui s’ensuit. La mutinerie de la force publique. Les troubles. Le verbiage diplomatique et démocratique qui trouve rapidement un prétexte pour en appeler à des sanctions. Tenté de demander aux Russes de lui venir en aide, Lumumba est traité de communiste. À cette époque, et encore aujourd’hui, le communiste est l’ennemi par excellence. Les pays communistes sont mis au ban de l’humanité, traités en ennemis, vus comme des états voyous. Les bombardements américains au Vietnam et en Corée feront en tout 6 millions de victimes, un chiffre emblématique. 3 millions au Vietnam, au Laos et au Cambodge, et 3 millions en Corée, parmi lesquels beaucoup de Chinois. En Corée, il semble que les Américains aient utilisé des armes bactériologiques. Au Vietnam, ils utilisent massivement des armes chimiques. Les puissances néocoloniales s’en donnent à cœur joie. Elles fabriquent de A à Z une sécession et même plusieurs qui vont faire au moins un million de victimes. Les journaux mentent à tour de bras. Le secrétaire général des Nations unies qui essaie de rétablir la paix se fait probablement assassiner par des mercenaires, alors qu’il est en route pour discuter avec Moïse Tshombe. Son avion est abattu au-dessus de la Rhodésie. Les puissances néo-coloniales prétendent que ce sont des communistes qui l’ont abattu. Après coup, elles s’accuseront toutes mutuellement. Elles violent toutes les règles, mais passent leur temps à en accuser d’autres. La mécanique est bien rodée.
Non, en démocratie, la parole n’est pas libre. On ne dit pas ce que l’on veut. La liberté de parole, de pensée, renvoie à une simple pétition de principe. Si l’on souhaite s’exprimer, on n’a qu’à répéter ce qu’on nous apprend à dire. Moutonner. Et de toute manière, mieux vaut avoir une armée puissante sous la main.
Lumumba, pour la plupart des gens, encore de nos jours, a fait un discours de trop. Pour d’autres, le choc qu’il a causé fut quelque part salutaire.
P. W.


