Qui se souvient de la théorie de la physiologie, de la guérison par les fluides de Messmer, de la phrénologie, du vitalisme, du somnambulisme, de la physiognomonie, du Thomsonisme ? De toutes ces méthodes thérapeutiques hétérodoxes européennes du XIXe siècle, l’homéopathie est la seule qui ait survécu jusqu’à nos jours.

Les principes de l’homéopathie sont consignés en 1810 par le médecin allemand Samuel Hahnemann, alors que la médecine est en crise et à la recherche de lois thérapeutiques. Bien que d’origine modeste, ce dernier apprendra, au cours de ses études douze langues, la médecine et la chimie. Devant son incapacité à guérir ses patients, malgré ses recherches de traitements rationnels et d’interprétation cohérente des maladies, et faisant le constat d’une médecine dangereuse et aggravante (cf. article de M. Flodienka), il en arrête l’exercice et devient tour à tour professeur de français, traducteur, bibliothécaire, apothicaire, chimiste et à nouveau médecin. Son travail de traduction le mène à la mise en évidence du principe de similitude, notamment avec l’utilisation du bois de quinquina comme fébrifuge. C’est ainsi qu’il commence à élaborer les trois fondements actuels de l’homéopathie : 1) la loi de similitude ; 2) la dilution et la dynamisation des remèdes ; 3) le recueil de la totalité des caractéristiques des symptômes les plus rares et curieux. Il s’agit donc de s’intéresser davantage au malade plutôt qu’à la maladie et de poser l’hypothèse d’un dérèglement de l’énergie vitale, force immatérielle, qui en serait la cause. Pour identifier sa médecine fondée sur la loi des semblables, Hahnemann invente le terme homéopathie (homeo : semblable ; pathie : souffrance) et invente également, par opposition, le terme allopathie (allo : autre)[note] .
Dès ses débuts, l’homéopathie en tant que pratique médicale sera attaquée, réfutée et moquée. À la sortie de l’Organon de l’art de guérir[note] en 1810, les médecins s’offusquent de cette méthode qui dilue les traitements et qui recherche des symptômes inhabituels. S’ensuit un long parcours contre les critiques ; et les volontés de détruire l’homéopathie ne tiennent pas de l’anecdote, en voici quelques épisodes représentatifs. En 1820, Constantin Hering, alors élève du Dr Robbi, chirurgien réputé, est missionné pour écrire un livre sur l’hérésie homéopathique, il en deviendra finalement défenseur et amènera l’homéopathie en Amérique[note]. En 1833, un grand nombre d’articles dénoncent les « théories en opposition avec les notions les plus universellement admises, les vérités les plus démontrées et la logique la plus vulgaire[note] ».En 1835, l’Académie de médecine française condamne la doctrine de Hahnemann et progressivement les médecins sont contraints de renier publiquement l’homéopathie pour conserver leur droit d’enseigner.[note] En 1853, les homéopathes anglais n’ont plus accès aux congrès de médecine.[note] En 1858, en Angleterre le débat sur le Medical Act essaie d’interdire la pratique de toute doctrine — dont l’homéopathie[note] — qui ne serait ni enseignée ni reconnue par les différents corps chargés de l’instruction médicale[note]. Ainsi, la doctrine de Hahnemann sera régulièrement accusée de dérive sectaire, de charlatanisme et même de sorcellerie. Un journal, Anti-Homœopatisches Archiv, a même été créé à Hambourg. Ces vives critiques de l’homéopathie — toujours d’actualité[note] — ont largement contribué à l’ignorer en tant que médecine et à construire celle que nous connaissons aujourd’hui, technique et non-systémique.
Au XIXe siècle, l’homéopathie dérange, car elle se place au cœur du débat public de l’époque qui est en recherche de spiritualité hors du monde religieux. Dans l’Organon de l’art de guérir, Hahnemann théorise qu’il n’existe pas de séparation entre le corps, l’esprit et l’âme et que tout ce qui se passe sur un plan supérieur se retrouve dans le plan inférieur végétatif ; il est donc nécessaire de s’occuper du malade dans sa globalité. Par les attaques effrénées qu’elle subit, l’homéopathie devient un symbole de liberté et s’oppose déjà aux monopoles, médical et pharmaceutique. Hahnemann est extrêmement critique envers les pratiques des pharmaciens, il revendique la libre dispensation par le médecin. Il est d’ailleurs attaqué en 1820 pour exercice illégal de la pharmacie, préparant lui-même ses remèdes homéopathiques, et refus d’employer les remèdes conventionnels (cf. article de M. Flodienka)[note]. Bien qu’elle soit une pratique médicale minoritaire, l’homéopathie séduit des médecins de tout bord : les uns pour défendre leur liberté d’exercice, les autres pour leur aversion au monde matérialiste, mais ce qui importe surtout, c’est qu’elle amène des lois générales comblant les lacunes de la science. Beaucoup s’y intéressent après des guérisons inattendues de maladies tenaces, mais également après ses succès pendant les différentes épidémies. En 1832, lors de la grande épidémie de choléra, les homéopathes avaient un taux de mortalité moitié moins élevé que leurs confrères. Le Dr Mabit par exemple, traite le choléra dans un hôpital de Bordeaux par homéopathie. Son taux de guérison étant de 90%, cela marquera les débuts de l’homéopathie en France. Cette médecine continuera sa progression tout au long du XIXe siècle grâce au soutien de personnalités influentes. Le monde aristocratique adhère à l’observation méticuleuse de leur santé, en témoignent les plus de 5.000 lettres retrouvées dans la correspondance de Hahnemann. L’homéopathie diffuse ensuite via les salons où se retrouvent les intellectuels et les artistes — Darwin, Paganini, Twain — et finira par toucher également les commerçants, les artisans, les fonctionnaires et les ouvriers. Pendant la première moitié du XIXe siècle, elle se répand partout en Europe et traverse les frontières pour atteindre le Brésil, les Indes et l’Amérique. C’est ainsi qu’elle arrive aux USA en 1825, par le biais de Hans Birch Gram et de Constantin Hering, où elle permet de nombreuses guérisons lors de l’épidémie de choléra de 1849. Lors de la guerre de Sécession, on retrouve même des ambulances homéopathiques ![note]
La fin du XIXe siècle dessine un bel avenir pour l’homéopathie : les premiers hôpitaux homéopathiques voient le jour dans différents pays européens[note]. Elle cohabite avec la révolution pastorienne et continue son essor. Pourtant, au début du XXe siècle, le mouvement s’effondre. À la veille de la Première Guerre mondiale, il n’y a guère plus de cent homéopathes en France. L’explication généralement fournie est que le déclin de l’homéopathie coïncide avec une médecine plus scientifique et expérimentale qui entraîne la société vers le progrès[note]. Cependant, un autre fait permettrait de mieux expliquer le phénomène. En 1910, le rapport Flexner (cf. article de M. Flodienka) impose la science comme base de toute éducation clinique ou médicale. L’université John Hopkins se voit citée comme l’exemple à suivre, et toutes écoles informant sur les médecines alternatives doivent les suspendre, sous peine de perdre leur financement. C’est ainsi que les thérapeutiques traditionnelles — dont l’homéopathie — ont disparu du champ universitaire. Le déclin de l’homéopathie semble donc davantage lié à des stratégies financières mises en œuvre qu’à une perte de confiance en cette médecine. Malgré tout, l’homéopathie est toujours là, elle traverse le temps. Malgré la censure, les attaques, le chantage et le manque de reconnaissance académique, elle conserve sa liberté, son autonomie et sa confiance auprès des patients.
Marc Twain ne se trompait peut-être qu’à demi-mot en écrivant « vous devez vous estimer bien heureux que l’homéopathie ait pu résister aux assauts des allopathes qui voulaient sa mort[note]», nous pouvons effectivement nous estimer heureux qu’elle ait su résister, mais est-ce bien les allopathes qui souhaitent sa mort ?
Aurélie Colin, praticienne homéopathe, professeur à l’Institut national homéopathique de Paris.


