Kairos 66
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L’incertitude toujours plus extrême ?

Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en France, les spéculations sur l’avenir de la démocratie dans ce pays n’ont plus cessé, sur des points peu importants comme la santé mentale du président ou le rôle de ses conseillers occultes dans cette décision, et d’autres cruciaux comme imaginer si gouverner ce pays est encore possible ou pas. Bernard Arnault lui-même, l’homme le plus riche du monde, a fustigé la décision de Macron, rendant ainsi tout à fait crédible la thèse d’une marionnette qui échappe à ses maîtres.

Désormais, le plus important nous semble que la séquence ouverte par la dissolution de l’Assemblée – séquence qui est loin d’être terminée – aiguise cette simple réalité : l’incertitude du lendemain est, en France, de plus en plus forte. Et ce n’est pas la parenthèse des Jeux olympiques qui l’aura fait diminuer.

C’est une banalité d’affirmer que la peur est une stratégie de pouvoir. À la peur de l’apocalypse écologique ou à celle de perdre son emploi, à l’angoisse de voir l’ascenseur social ne plus aller que vers le bas, à la perspective de l’arrivée des lepenobardellistes au pouvoir s’ajoute désormais l’incertitude, devenue véritablement « quotidienne », du lendemain. En ce sens, la dissolution de l’Assemblée nationale a encore accentué le niveau de stress des Français – qui était déjà, selon les statistiques les plus récentes, l’un des plus élevés d’Europe.

Le dernier tiers de l’année 2024 s’annonce donc, en France, comme pouvant être très mouvementé pour tous ceux qui subissent ces aléas. Or, pendant que le calendrier politicien – le seul qui intéresse les médias – s’accélère, le véritable agenda, celui des décisions les plus cruciales pour l’avenir, recule de plus en plus et va finir par sombrer dans les profondeurs du désespoir, autorisant d’autres spéculations futuristes encore plus folles et délirantes. En effet, aucune décision d’envergure ne sera prise dans les prochains mois, que ce soit dans le domaine de l’écologie, de la santé, de l’instruction publique ou du rôle des médias et des réseaux asociaux (pour ne prendre que ces thèmes-là), sauf celles qui augmenteront encore le pouvoir des technocrates et des plus puissants, et qui nous déposséderont donc toujours plus de notre capacité à décider de l’emploi de notre vie.

Qu’un État rende « son » territoire ingouvernable est l’une des suites logiques de ce qu’il se passe dans les pays industrialisés depuis les années 1950. L’économiste John K. Galbraith avait montré, dès les années 1960, que l’État se plaçait de plus en plus au service des grandes entreprises industrielles, alors que l’inverse prévalait auparavant. Depuis, le glissement vers la montée en puissance d’un système financier virtualisé n’a fait que confirmer ce diagnostic général : le rôle de l’État tend à se restreindre au strict domaine de la répression (police et armée). Or, sa violence reste prétendument légitime dans la tête des Français. Ainsi, il n’y a aucun parti politique français qui ose ce simple constat que le budget de la Défense n’a rien à voir avec la réalité militaire de ce pays et qu’il faudrait donc le baisser ou l’abolir ; la France dépense près de 60 milliards € par an pour s’armer (et se défendre des menaces que représentent sans doute la Belgique, Andorre et San Marino ?), mais n’est pas capable d’éponger la dette totale de ses hôpitaux publics, qui n’atteint même pas la moitié de cette somme consacrée chaque année à l’armée. Ce n’est là qu’un exemple parmi des dizaines – qu’on pense à l’instruction publique, au travail social, à la politique énergétique…

Aussi, et même s’il est toujours dangereux de se livrer à des prédictions, nous pouvons affirmer que le dernier tiers de 2024 ne verra se produire, en France, aucun changement majeur sur le fond. Pour que le fond bouge enfin dans le sens d’une prise de conscience de la réalité politique, écologique, éthique de ce pays, il faudrait d’abord que les illusions de la politique politicienne se dissolvent dans le néant de l’incompétence de ses acteurs. Car aucun de ceux-là ne semble en mesure de poser les vrais problèmes. Face à eux, l’émergence d’un autre champ politique – qui est en train d’émerger, sans le moindre doute – est encore retardée par l’intérêt que nous accordons trop souvent à cette séquence délirante de la post-dissolution de l’Assemblée nationale. La situation va continuer d’empirer, nous posant de manière toujours plus aiguë la question de la stratégie politique à mettre en œuvre pour renverser les agendas, bousculer la politicaillerie au profit d’un renforcement de la réflexion et de l’action dans les véritables champs politiques. Nous sommes déjà un grand nombre, en France, à agir là où nous le pouvons pour, pêle-mêle, une agriculture écologique (et pas seulement biologique), une autre consommation énergétique, une reculturation des jeunes générations pour aller vers une prise de conscience forte des enjeux réels et non pas inventés par le spectacle médiatico-politicien, etc. En gros : la lutte continue, avec ou sans Premier-ministre-disposant-d’une-majorité-à-la-Chambre !

Philippe Godard