L’obsolescence programmée ou l’ Âge du Kleenex 
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L’obsolescence programmée ou l’ Âge du Kleenex 

Juncker

De tous temps, l’homme a remplacé un objet par un autre, soit par effet d’usure, de mode, d’utilité, de performance supplémentaire ou de lassitude. Cette habitude, qui n’était que nécessité pendant des siècles, est devenue une « revendication » incontournable de notre époque ! Le toujours plus, le toujours mieux, le toujours plus éblouissant ou performant. L’engouement pour la consommation à outrance, nous la devons à un concept relativement inconnu il y a une vingtaine d’années, bien qu’il soit beaucoup plus ancien : l’obsolescence programmée. 

« Obsolescence programmée » ? Quèsaco ? Nous trouvons la définition suivante sur Wikipédia :« L’ensemble des techniques, y compris logicielles, par lesquelles le responsable de la mise sur le marché d’un produit vise à en réduire délibérément la durée de vie[note] ». S’il est extrêmement difficile de dater l’origine de l’obsolescence programmée, on peut tout de même situer sa naissance aux États-Unis au début des années 1930 avec l’agent immobilier Bernard London[note]. Suite à la crise économique majeure de 1929 qui laissera les Américains exsangues, il inventera le mot « Planned Obsolescence[note] ». Si l’idée est pertinente – renouveler les biens d’usage courant plus souvent pour soutenir l’économie –, cette façon d’aborder la consommation va nous conduire droit dans le mur ! Pourtant, London n’a pas tout imaginé. Au cours de la même année (1932) paraîtra Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley[note]. La fiction de l’écrivain est comme un écho de l’utopie de London, puisque dans le récit, on apprend aux enfants à jeter plutôt qu’à réparer ! Cela dit, London ne parle aucunement de remplacer frauduleusement des pièces matérielles par des pièces de plus basse qualité pour écourter la durée de vie des objets. Dans son opuscule L’obsolescence programmée des objets, il préconise de « faire déterminer par le gouvernement une durée de vie aux chaussures, maisons et machines, à l’ensemble des produits fabriqués dans les usines, extraits des mines ou issus de l’agriculture au moment même où ils sont créés, et ils seraient vendus et utilisés par un consommateur averti de cette existence limitée[note] ». Selon London, c’est le seul moyen de relancer le marché économique. La notion d’obsolescence est toutefois plus ancienne, puisqu’en 1924, les principaux fabricants mondiaux de lampes électriques se regrouperont et créeront le Cartel de Phoebus pour limiter la durée de vie des ampoules à incandescence à 1.000 heures, alors qu’en réalité elles durent bien plus longtemps[note]. C’est le début de la dégringolade vers un gaspillage universel et l’escalade vers une addiction à la croissance sans fin ! 

Tout un chacun s’est déjà trouvé démuni devant un PC relativement nouveau qui bugge sans raison, devant une machine à laver qui ne chauffe plus (juste après la limite de la garantie obligatoire), un grille-pain pourtant onéreux qui carbonise notre petit déjeuner, etc. Tout un chacun a une vague conscience que cela n’est pas normal et tout un chacun pense que cela est (sans doute) fait exprès, mais tout un chacun accepte cet état de fait, car, soumis à l’inévitable, tout un chacun se résigne à remplacer le matériel défectueux ! S’il est relativement facile d’échapper à l’achat de nouveaux biens, nous sommes souvent dépourvus de solution et en colère quand l’écran de notre smart tv devient noir juste au moment où le héros va trucider le méchant, où le lave-vaisselle refuse de vidanger l’eau sale, où le PC refuse de redémarrer alors que nous avons un mail urgent à transmettre, dépendants que nous sommes depuis des décennies de cette technologie invasive et addictive. Car ne nous leurrons pas, les fabricants et autres industriels/distributeurs ont fait en sorte que cela ne soit pas réparable ! C’est cela, l’obsolescence programmée, pourtant punie par la loi en France depuis 2015 (art. 99 de la loi n° 2015-992)[note]. Tout est jetable, tout est remplaçable. La notion de pérennité, d’économie et de pondération a disparu, noyée dans les lumières, les couleurs, les parfums des rayons de supermarchés, dans les vitrines étincelantes des concessionnaires automobiles, dans les écrans toujours plus compétitifs de nos smartphones et autres tablettes… L’obsolescence affecte trois domaines : le psychologique, le technique et le planifié[note]. Le premier touche à la désuétude induite par une persuasion du marketing comme la mode ; le deuxième concerne le déclassement des machines et autres matériels dû aux progrès techniques/technologiques ; le troisième, enfin, est celui qui qualifie l’usure ou la défectuosité artificielle[note]. C’est sur ce dernier que nous nous pencherons plus spécialement, même si les trois domaines sont inextricablement mêlés. L’obsolescence planifiée ou programmée est l’instrument par excellence pour accroître la société d’encombrement dans laquelle nous évoluons ! « Consommer rend heureux » : slogan déguisé de toute publicité, né dans les années 1970 par la pléthore des possessions mises à notre disposition, ce mythe du bonheur lié aux exigences matérielles a le vent en poupe et la vie dure. Quasi tous les biens sont atteints par ce procédé frauduleux. Les photocopieuses prévues pour ne servir que 18.000 copies, des logiciels informatiques sous licence « illimitée » mais dont les supports techniques telles les mises à jour en ligne sont inférieurs à la durée d’usage du logiciel[note], le bas en soie synthétique inventé par du Pont de Nemours et qui ne « file » pas, mais est rattrapé par la logique industrielle qui a pour mission d’introduire dans la fabrication un procédé qui va fragiliser la fibre, Apple et son IPod qui contenait une batterie non réparable conçue pour ne durer que 18 mois[note], les voitures dépassées à peine un an après leur achat dont les ordinateurs de bord « capotent » à 120 à l’heure sur l’autoroute, etc. Passons sur les puces électroniques et les transistors caducs au bout de quelques mois, sur les thermostats et autres programmateurs qui rendent l’âme bien avant la décrépitude de nos électroménagers et dont les composants sont « soudés » donc irrécupérables, sur tous les objets dont la réparation coûte plus cher que le remplacement ou qui nécessite un outil introuvable. Et pensons aussi que derrière l’écran rutilant de notre vanité, ce sont des tonnes de déchets que nous rejetons dans la nature (gaz à effet de serre, plastique, métaux lourds, etc.) dans une gabegie absolument terrifiante ! 

Existe-t-il des pistes pour lutter contre ce désastre de notre siècle ? La réponse est oui, mais encore faudrait-il que les consommateurs compulsifs que nous sommes ne soient plus complices, revoient leur copie et acceptent de coopérer au changement de mentalité en matière de croissance. Et c’est loin d’être gagné ! L’économie circulaire est une des pistes non négligeables (éco-concevoir, éco-designer, produire local, réguler…), ainsi que favoriser l’usage plutôt que la propriété, encourager le réemploi des objets, stimuler l’économie collaborative, etc [note]. Sachons aussi que certains fabricants (Wolford, Dyson, Malongo…)[note] font marche arrière et proposent du matériel durable et de qualité. 

La conclusion s’impose d’elle-même. Il est impossible de croître indéfiniment dans un monde fini ! À nous de repenser la place des produits que nous offre la nature, le bien-fondé de ce qui remplit nos armoires, la nécessité de changer de smartphone ou de véhicule tous les ans, l’obligation de porter la dernière robe ou chemise à la mode, la pertinence de manger des fraises à Noël et surtout gardons à l’esprit que les lobbies industriels ne nous veulent pas que du bien. 

Informons-nous sur les produits que nous acquérons pour consommer mieux et si possible local. L’Histoire humaine a commencé avec l’Âge de la pierre et il ne faudrait pas qu’elle se termine avec l’Âge du Kleenex ! 

Marie-Ange Herman