En 1998 paraissait un Plaidoyer pour des universités citoyennes et responsables. Ses auteurs, le physicien et philosophe Georges Thill et la juriste Françoise Warrant, pointaient déjà l’éthique de l’expertise scientifique comme l’un des défis les plus importants pour l’université.
L’alliance entre les pouvoirs publics et les entreprises privées en vue de réussir l’intégration compétitive de l’économie nationale dans l’économie mondiale était déjà manifeste en 1998. Les auteurs avaient également noté l’intrication profonde entre les institutions scientifques et la raison d’État. Ils avaient aussi observé la mise en place de mécanismes établissant les institutions scientifiques en maillons essentiels de l’économie. Ces tendances, qui n’ont fait que se développer considérablement depuis lors, leur faisaient déjà soupçonner que les institutions de recherche et d’enseignement supérieur puissent se trouver autant du côté des problèmes que des solutions, et ce pour différentes raisons. Parmi ces raisons, deux nous intéresseront ici : l’orientation des recherches et l’expertise scientifi que.
Qui définit les orientations de recherche ? Et quel est le rôle de l’expertise scientifique ? Tant les orientations des recherches que les positionnements des experts scientifiques nous sont généralement présentés comme étant dictés par des exigences de la réalité, des exigences qui seraient révélées ou définies par la science « pure ». Est-ce réellement le cas ? Ne conviendrait-il pas au contraire de toujours se demander, face à telle orientation de recherche, face à tel résultat de recherche ou face à telle expertise scientifique, s’ils ne seraient pas en partie déterminés ou influencés par certains intérêts ou certains liens – objectifs stratégiques (les orientations des programmes de financement de la recherche par les fonds européens en sont une illustration), financements, partenariats, réseaux relationnels, etc. ?
Les deux auteurs précités ont montré, avec d’autres, que la science est devenue une institution et que ce qu’ils appellent la « technoscience » (terme – aujourd’hui moins utilisé – qui désigne l’intrication des sciences et de la technique et ses enjeux) est une institution liée aux activités économiques, industrielles et militaires. Si certains scientifiques font effectivement preuve d’une relative autonomie dans la recherche et le développement du savoir, les institutions scientifiques et leurs membres dans une certaine mesure, sont inévitablement liés par le système économique et politique qui les a mis en place et qui les finance. Ces institutions, et certains de leurs membres, se muent, consciemment ou non, en instances de légitimation des orientations étatiques ou industrielles dont ils dépendent pour perdurer. Ouvrir les yeux sur cette situation contribuerait déjà à ôter à l’expertise scientifique son aura de « magistère non sujet à la controverse ».
Pour ne prendre que quelques exemples que j’ai pu personnellement observer, il ne paraît pas hérétique à l’université qu’une recherche internationale en éthique de la technique soit financée par une fondation de milliardaires, d’inviter un think tank soutenu par des acteurs économiques pour expliquer aux académiques l’écologie et les alternatives technologiques « durables », ou de proposer de remplacer les cours d’éthique par des supports numériques réalisés par d’autres institutions. Des « experts », psychologues, philosophes ou juristes, sont quelquefois associés à certaines recherches pour faire évoluer les conceptions, représentations et définitions de certaines notions culturelles fondamentales telles que, par exemple, la santé, la maladie, l’humanisme, la liberté, la solidarité, la cohésion sociale, le bien commun, l’intérêt général, la responsabilité, etc. Ce fut d’ailleurs le cas du groupe « Psychologie et Corona » dont l’objectif explicite fut de faciliter « le changement de comportement permanent », de favoriser le « comportement d’habituation », de générer « les conditions optimales de motivation pour être disposé à se faire vacciner », etc.
G. Thill et F. Warrant avaient également dénoncé le pouvoir disproportionné accordé par nos sociétés aux experts, des experts dont les positionnements sont souvent gros de conséquences politiques et sociales. Le prestige du statut social des chercheurs universitaires et la valeur assignée à la science, entité réputée « vérace [vraie] et fiable », confèrent aux experts un rôle idéologique majeur. L’expert est censé parler au nom d’un savoir reconnu, la qualité de son discours étant garantie par son institution, mais aussi par la place occupée par ce chercheur dans la hiérarchie des institutions scientifiques. Cette situation a pour conséquence de conférer à certains scientifiques intronisés « experts » un pouvoir plus grand qu’à d’autres spécialistes, ce qui n’est pas nécessairement justifié par la pertinence de leurs propos. Il arrive que certains experts, du fait de leur influence, qui peut quelquefois s’expliquer par des raisons toutes autres que leur qualité scientifique objective, soient appelés à se prononcer sur des sujets qui ne sont liés que très indirectement à leur domaine de spécialisation. On a vu également que les institutions scientifiques ne sont structurellement pas totalement indépendantes politiquement et que, par conséquent, certains de leurs plus éminents membres pourraient bien de ne pas l’être non plus.
Le choix des experts par le politique et les médias n’est en général pas innocent non plus. Or, la neutralité et l’objectivité scientifiques sont des idéaux qui ne peuvent être convoqués pour trancher ultimement un conflit social ou politique, même si celui-ci comporte des dimensions scientifiques. Car, amené à se prononcer dans le cadre d’un tel conflit, un scientifique exprimera des opinions ou des convictions en partie fondées sur ses pratiques scientifiques, mais qui seront aussi inévitablement entachées de biais subjectifs, alors qu’elles seront présentées comme objectives et scientifiques. Il s’agit donc de démystifier la prétendue neutralité politique de l’expertise scientifique et de dénoncer le rôle idéologique qu’on lui fait jouer.
Ces auteurs ajoutaient encore d’autres considérations essentielles : si l’université est un des lieux d’expertise, c’est aussi un des lieux où on devrait réfléchir au sens et aux limites du savoir et de la technique. À l’inverse de cette attitude, un certain nombre de scientifiques taxent d’obscurantisme et certains pensent à censurer, sanctionner, voire à criminaliser pour « désinformation » ceux qui doutent de certaines paroles d’experts. Pourtant, on ne peut plus ignorer les rapports de force, rappelaient ces auteurs, avant d’ajouter : « La responsabilité est engagée quand on n’a pas fait ce qu’on aurait pu faire, quand on n’a pas dit ce qu’on aurait pu dire. Et là, la responsabilité des chercheurs et de l’université est immense ».
Valérie Tilman


