Selon le philosophe Ph. Benetton, un monde moral nouveau a vu le jour en Occident dans les années 1960. Celui-ci couronne le pouvoir de l’individu et l’affranchit de toute tradition. Son mot d’ordre : « À chacun de définir sa manière de vivre ». Mais si « l’émancipation radicale est devenue la reine de mœurs, a-t-elle pour autant libéré les individus comme elle le prétend ? » Tour d’horizon.
L’individu-roi : « L’esprit du temps s’en tient à ces principes : l’individu est pour lui-même le maître du sens, il règle à sa mesure la valeur des choses. L’individu n’a nulle dette à acquitter, il est au contraire créancier du monde, bardé de droits à faire valoir ». Le discours dominant de notre époque (qui est paradoxal et donc aliénant) : « Soyez vous-mêmes ».
La tolérance : elle « signifiait à l’origine le fait de tolérer un mal qui n’en restait pas moins un mal. Désormais, la tolérance implique ceci : il est mal de parler des actes des hommes modernes en termes de Bien et de Mal […]. Juger le comportement d’autrui, c’est insulter sa liberté ».
Les droits de l’homme : « Les droits de l’homme sont devenus des moyens de libération des individus avec en ligne de mire les contraintes naturelles et sociales ». C’est ainsi que « tout ce qui est désirable peut devenir objet de droit ». Ici, l’organe central est la Cour européenne des droits de l’homme qui a affirmé le « droit à l’identité transsexuelle » et proclamé « le droit au libre choix quant aux modalités d’exercice de la sexualité », jusqu’à « avaliser, au nom du consentement des parties, des relations sadomasochistes d’une extrême violence ». Ont aussi été reconnus le « droit au suicide assisté », ou encore le « droit à l’enfant » : « le désir individuel commande, en conséquence les droits de l’individu s’étendent ».
La différence des sexes : le sexe est une construction sociale, « vive le genre ! ». L’égalité de droit entre hommes et femmes signifiait autrefois l’égalité des chances. Maintenant, c’est l’égalité des résultats qui prévaut : « les femmes étant en tout point égales aux hommes, doivent être également représentées dans les différents postes et emplois ».
La différence des générations : elle perd de sa pertinence : « les vieux sont toujours jeunes […]. Les garçons doivent être autonomes avant d’avoir du poil au menton ; il est préférable d’appeler les jeunes filles des jeunes femmes ».
« L’enfant n’est plus une personne en devenir qui a besoin d’être aimée, protégée, guidée. Il s’agit d’une personne achevée dont le premier attribut est celui de l’homme moderne : la liberté égale pour tous ».
La différence entre civilisations : elle s’efface. « Tout le monde peut vivre avec tout le monde ! ».
La famille : elle « n’est plus conçue comme une communauté tissée de liens forts et durables mais comme une association contractuelle. Le divorce de masse en est une conséquence ».
Le corps : « Je peux le modifier (chirurgie), le sculpter (bodybuilding). Je peux rendre manifeste qu’il est ma chose, ma propriété (tatouage) ».
La technologie : on peut rompre aujourd’hui une relation via sms : « L’outil est pratique, mais que dit-il de notre relation à l’autre ? Les rencontres se font en un clic sur internet, qu’est-ce que cela dit sur les rapports humains ? »
La savoir : nous vivons sous le joug de la « tyrannie de l’opinion ». Il n’y a plus de véritable savoir dans la mesure où « l’idée de grandeur fait violence à l’égalité ».
La liberté d’expression : « La liberté d’expression protège la pornographie, mais doit céder dès lors qu’une discrimination est en vue ».
L’économie : elle « réduit la subjectivité humaine à un ensemble de courbes, à une mécanique dont rendent compte les chiffres ». Une société vue sous le prisme de l’économie est « une collection d’agents économiques, un agrégat de consommateurs et de producteurs, des relations humaines réduites à des rapports utilitaires, des liens faibles entre les hommes ».
La raison : nous assistons à une « emprise croissante de la raison pratique instrumentale et procédurale » qui fait que les « outils techniques » pullulent en tous lieux. L’auteur cite l’exemple éloquent de McDonald’s. Quoi de plus rationnel en effet qu’un restaurant de ce type ? « L’efficacité est la règle suprême. Rien n’échappe aux calculs de la rentabilité […]. Le système offre des produits standardisés, forme des employés standardisés et tend à forger des consommateurs standardisés ». De plus en plus, l’homme rationalise ce monde-là « où la raison se met au service de l’irrationnel ». « La raison instrumentale ignore l’homme et le réduit à une fonction ».
Nous assistons finalement à une morale de contrebande :
« L’antisexisme est à sens unique : les féministes peuvent injurier la gent masculine, qui criera au sexisme ? ».
« L’antiracisme est à sens unique ou presque : les Blancs d’Occident sont quasiment les seuls coupables, le racisme n’existe pas ailleurs ».
« La censure est à sens unique » : vive les caricatures obscènes et les images pornographiques au nom de la liberté d’expression ; à bas les critiques sur le militantisme transsexuel.
« Le discours de ceux qui font la morale a deux tonalités » : d’un côté, « il vise bas et abaisse le niveau de morale commune ; il prêche l’égoïsme et la jouissance sous couvert de la liberté […]. De l’autre, il vise haut : il enseigne l’authenticité personnelle et l’amour de l’humanité ». De là, un effet : « La compassion déborde et le respect d’autrui dépérit ».
En conclusion : « notre temps élève un culte à l’homme émancipé, il célèbre l’humanité nouvelle en marche, mais parallèlement il discrédite et abaisse l’être humain ».
Kenny Cadinu


