Kairos 50
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Quels mondes vivons-nous ?

« Il faut d’abord se décider en faveur de son propre esprit et de son propre goût. Il faut ensuite prendre le temps, et le courage, d’exprimer toute sa pensée à propos du sujet choisi. Il faut enfin tout dire simplement, en se fixant pour but non les charmes, mais la conviction. »

Francis Ponge, Mémorandum. Le parti pris de choses, Gallimard, 1935.

Dois-je vraiment me poser cette question : dans quel monde vivons-nous? Vivons-nous « dans » un monde pré-existant déterminé par des lois mathématiques inamovibles dans lequel nous nous insérons, c’est-à-dire le monde comme contenant? Nous connaissons les leçons de Galileo, Bacon, Descartes, Newton, Einstein. Si le monde est pré-existant, il est facile de considérer qu’il est à notre disposition et que nous sommes en droit de l’exploiter pour toujours mieux vivre. Tout se réduit à une vision mécanique du monde et de la vie. Nous sommes alors tous les pièces d’une machine — et même de petites machines il faut bien l’avouer — qui se doit de fonctionner dans les meilleures conditions. En tant que machines individuelles, pour mieux vivre, nous devons nous préoccuper d’être efficaces et productifs dans les meilleures conditions possibles. Comment mesurer cette efficacité autrement que par le plaisir que nous pouvons prendre à vivre comme des machines ? Mais si un matin la pièce est jugée défectueuse, il faut la réparer ou la remplacer. Et si vraiment la machine est sur le point de cesser de fonctionner, un groupe d’individus éclairés donnera l’ordre d’en construire une autre : on réagence les pièces, on en élimine certaines, on en modifie d’autres et on en fabrique de nouvelles. 

Le « nous » implique une communauté et aussi le projet de plusieurs communautés vivant ensemble. Si l’on se reporte à la question du « dans », la communauté est une machine et les individus qui la composent, ses pièces. Toujours dans cette logique du « dans », « vivre » se réduit à une fonction à laquelle nous devons nous conformer au risque d’être éliminés, et nous nous conformerons si nous nous soumettons à une nouvelle perception du bonheur. 

« Dans quel monde vivons-nous? » est une question indigne. Elle nous oblige à porter le fardeau de la peur, de l’angoisse, à être attentifs à tous les périls, elle immobilise nos rêves, elle nous encourage à vivre dans des cageots et nous fait savoir que, en fin de compte, nous serons toujours en retard sur la vie. Elle force sur nous le vers de Baudelaire Je suis la plaie et le couteau. Elle suppose une lente désintégration des corps qui peu à peu deviendront obsolètes; c’est l’annonce insidieuse d’un monde sans hommes. Elle cultive I’ignorance de l’ignorance. 

Je me passerais donc volontiers de ce « dans » pour repenser ce « nous » car vivre n’est pas se conformer à une séquence de processus mécaniques, et encore moins à une panoplie d’algorithmes. Pour paraphraser le poète René Char, la vie ne se laisse pas saisir. 

Voilà plutôt ma question : « quels mondes vivons-nous? ». J’y vois là l’espoir de plusieurs mondes possibles, complémentaires et non antagonistes. Nous créons les mondes que nous vivons en refusant d’être des mains-d’œuvre errantes. Vivre, c’est créer le monde, créer, c’est vivre le monde. Nous nous écoutons et nous nous pensons, nous sommes conscients que l’autre aussi se pense et s’écoute et qu’il est possible de s’écouter ensemble. Un ensemble harmonieux favorise l’éclosion simultanée d’individualités équilibrées. L’un est la cause de l’autre et l’autre est la cause de l’un. C’est le principe de co-causalité, de co-émergence. Co-émergence intérieur-extérieur, du dedans et du dehors. 

Vivre, c’est s’écouter, se penser, être conscient, hésiter, trébucher, trembler, attiser nos passions, encourager nos compétences différentes, pleurer seul, rire ensemble, se souvenir, ouvrir son corps, parler aux arbres, écouter les insectes, se respecter pour respecter l’autre. Bref, être en mouvement, agir, improviser, maintenant, toujours. C’est aussi vaincre la peur de la liberté d’être, de créer et donc accepter la responsabilité de la construction de notre liberté. 

Vivons le monde et rejetons la question « dans quel monde vivons-nous? », elle promeut une perception construite par des spécialistes de la technologie qui nous fait perdre le contact avec nos expériences et nous enferme dans des abstractions. Refusons de nous éloigner de l’expérience spontanée de la vie, échappons-nous de cette hallucination collective qui fait de nous des machines. Vivons le monde que nous créons et créons le monde que nous vivons. 

Luc Delannoy, Philosophe, écrivain