PHILOSOPHIE DE LA NATURE, IDÉALISME ET ROMANTISME Au philosophe Ian Bass, pour sa grande aide à accéder aux fondements de ces courants
« C’est dans les poèmes qu’apparut le plus clairement l’esprit même de la nature. Lorsqu’on lit ou écoute un pur poème, alors on sent s’émouvoir une intime compréhension de la nature et l’on plane […] à la fois en elle et au-dessus d’elle.[note] »
Novalis
L’Europe des derniers siècles est souvent réduite à l’origine du courant techniciste et dominateur qui a envahi le monde. Pourtant, au moment même où ce courant allait se lancer vers son paroxysme, et au cœur de ce territoire, plusieurs courants totalement différents se sont développés, avant de briller durant quelques décennies. Dernières utopies avant une perdition définitive ? Ou trésors mal compris et sous-estimés où sommeille ce qui répondrait aux besoins si pressants de notre temps ? Et qui pourrait peut-être donner de quoi réorienter notre odyssée qui vogue vers le naufrage ?
Vers la fin du XVIIIe siècle, en Europe centrale, on aurait pu penser que la culture était dominée par le matérialisme et l’impérialisme. On était en effet à la veille de la révolution industrielle et des intensifications inouïes qu’elle allait permettre, en matière d’exploitation généralisée, de colonialisme et de guerres hégémonistes. Pourtant, c’est ce moment et cette région du monde qui ont vu naître plusieurs des courants les plus fins et les plus profonds de l’histoire humaine ; des courants qui se sont déployés dans l’art comme dans une connaissance cherchant à respecter la vraie nature des choses ; dans la volonté d’élévation intérieure et libre comme dans celle de vrai progrès social, ainsi que de rapport de respect et de coopération avec la nature.
Il s’agit de l’idéalisme allemand, du romantisme et de la Naturphilosophie. Parmi leurs grands porteurs : les esprits universels Herder, Goethe et Schiller ; les brillants idéalistes Hegel et Fichte ; les philosophes-poètes Schelling et Novalis ; les grands cosmopolites qu’étaient les frères Schlegel et les frères Humboldt ; Bettina von Arnim (« la muse du romantisme ») et Caroline Schlegel. Au-delà des frontières, ces courants ont inspiré notamment Coleridge et les « Poètes des lacs » ; Tioutchev, Augustin Smetana et Ján Kollár ; Emerson et les « transcendentalistes » ; Germaine de Staël et Nerval. Sans oublier des héritiers essentiels comme Immanuel Hermann Fichte (fils du premier), Rudolf Steiner ou Peter Heusser.
UNE GEMME MULTICOLORE
Bien souvent, ces courants sont mal interprétés et leurs liaisons intimes échappent, du fait des contradictions qui existent entre eux. Parmi les préjugés à leur égard : le romantisme serait irrationaliste, l’idéalisme aurait cherché à imposer un universalisme abstrait, la philosophie de la Nature serait dépassée scientifiquement. Bien que ces critiques soient justifiées sur certains points, une approche sérieuse nous montre qu’elles sont globalement à l’opposé de la réalité. Et surtout, que ces courants portent des potentiels essentiels, dont les développements se poursuivent, mais sans que la pensée dominante en tienne compte. Quant à leurs liaisons, en y regardant de près, on s’aperçoit que leurs contradictions sont bien souvent des complémentarités, au point que leurs meilleures parts forment une vaste unité.
Tentons de saisir les grands traits de ces meilleures parts, avant de nous pencher sur un exemple concret : une approche de la plante et de l’apothéose de son déploiement, la floraison. Ce sera aussi l’occasion de voir le rôle essentiel de la poésie, dans ces courants, le fait qu’elle y éclaire et élève la science.
Un premier trait des courants en question : une ouverture et même une passion pour l’ensemble des cultures, de leurs arts et spiritualités : Grèce et Égypte antiques, ancienne Perse, Chine, islam et monde arabe, moyen-âge chrétien comme France révolutionnaire (avant la Terreur), etc. Herder écrit ainsi : « Un peuple apprend des autres peuples et avec eux, constamment. […] La vérité doit être cherchée par tous, le jardin […] de l’humanité cultivé par tous[note] ».
Ces courants sont donc des productions de l’ensemble des cultures humaines ; mais en même temps, leurs meilleurs porteurs cultivent l’indépendance d’esprit maximale vis-à-vis de toute tradition, la volonté de tout fonder sur l’expérience et la pensée individuelles. Emerson écrit : « Aucun fait n’est sacré pour moi ; aucun n’est profane, j’expérimente simplement, un chercheur sans fin, sans passé derrière moi[note] ». (En fait, ce penseur a un grand intérêt pour l’histoire et les cultures, ainsi qu’un grand sens du sacré, mais sans que ceux-ci n’enfreignent sa liberté.) Dans le même esprit, en lien avec la nation cette fois, Goethe et Schiller écrivent : « Devenir une nation, Allemands, vous l’espérez en vain. Devenir des hommes libres, cela, vous le pouvez[note] ».
Autre trait essentiel : la recherche d’une vraie connaissance, c’est-à-dire, comme évoqué, une connaissance qui respecte la nature des choses. D’où cette importance de l’approche poétique qui vise à laisser parler les choses mêmes. Mais cela ne mène pas ces courants à un mysticisme nébuleux, ce qui ressort déjà des paroles de Novalis citées au bas du titre. Le même poète et philosophe écrit aussi, manifestant sa conviction de la possibilité d’une extension des facultés de connaissance, au-delà des limites décrétées par un certain scepticisme figé : « L’inintelligibilité n’est la conséquence que de l’inintelligence, laquelle cherche ce qu’elle possède déjà, et ainsi ne peut jamais trouver rien au-delà. […] Celui qui parle vrai […], ses écrits nous paraissent être en prodigieuse affinité avec les authentiques mystères, car ils sont un accord de la symphonie de l’univers[note] ». Novalis travaille d’ailleurs comme ingénieur et parle d’une « science romantique[note] ».
Cette volonté de relier les domaines concerne toute la culture. Schelling fait dire à un personnage de son roman Clara : « Ici, dans cette vallée, une académie platonicienne comme celle de Cosentina devrait se créer ; des gens de tous les arts et sciences devraient y mener une vie vraiment spirituelle[note] ».
Ces approches conduisent à une appréhension de la vie dans ses mouvements et transformations, au-delà de la science dominante qui se limite à distinguer et classer. 70 ans avant L’origine des espèces de Darwin, mais sans le réductionnisme de ce dernier, et au-delà aussi des visions programmatiques de l’évolution, chez bien des penseurs religieux, Goethe écrit : « Les formes végétales […] ne sont pas à l’origine déterminées et fixées ; bien plutôt leur a-t-il été donné […] une heureuse mobilité et plasticité, afin que, dans les conditions si nombreuses qui sur terre agissent sur elles, elles puissent s’adapter, se former et se transformer[note] ».
Idem quant à l’être humain : là où l’universalisme abstrait d’une part des Lumières tend à effacer l’individu, les courants dont il s’agit cherchent l’universel depuis l’individualité même. Steiner remet en cause, ainsi, le principe kantien d’agir de sorte que les principes de notre agir puissent valoir pour tout homme : « Ce principe est la mort de toute impulsion individuelle. […]. Ce qui peut être décisif pour moi, ce n’est pas la manière dont tout homme agirait, mais ce qu’il s’agit pour moi de faire dans la situation individuelle concernée[note] ». Dans ce sens, la meilleure part des Lumières est certainement celle qui se relie aux courants en question.
Autre tendance centrale, comme mentionnée également : la volonté d’élévation intérieure constante. Schelling écrit : « Si nous pouvons nous représenter la Création continue et vivante comme […] un processus où, sans cesse, le corporel est élevé au spirituel, […] alors, ce processus n’aurait atteint son vrai but que quand le plus haut et le plus spirituel seraient descendus jusqu’au plus corporel, et quand le plus bas et le plus grossier se seraient hissés jusqu’au plus spirituel et au plus lumineux[note] ».
Dans le même esprit, là où le darwinisme social et les nationalistes vont situer le facteur du développement dans la lutte physique – entre autres entre les peuples –, A. Smetana, à l’opposé et dans l’esprit de Hegel, voit ce facteur dans des rapports d’émulations, au niveau des idées. Par exemple, il considère la rencontre entre Slaves et Allemands comme l’occasion pour les premiers de développer leur propre culture, en intégrant puis en individualisant celle des seconds ; de même que les Allemands avaient pu élever leur culture en assimilant celle des Grecs anciens[note].
Cette élévation intérieure est bien sûr conçue comme ne pouvant être que libre, d’où une critique des institutions religieuses. Novalis devance Marx quant à l’image d’opium du peuple : « La soi-disant religion n’agit que comme une opiate : attirante, endormante, calmant la douleur par la faiblesse[note] ». Dans le même sens, il anticipe l’anarchisme, condition pour lui du développement d’une vraie religiosité : « C’est la vraie anarchie, qui donne naissance à la religion[note] ». Idée que rejoignent Hegel et Schelling, qui parlent d’une « église invisible », libre de toute autorité[note]. Et l’anarchisme concerné se relie pleinement au souci social, qui se manifeste dans les projets communautaires de Novalis et de Coleridge, ou encore dans les réflexions politiques de Bettina von Arnim, précurseure du socialisme[note].
Les recherches de ces courants les mènent donc à la conviction qu’un esprit libre est présent, fût-ce en germe, en tout être humain. Goethe écrit : « Chaque entéléchie [âme] est un fragment de l’éternité et les quelques années qu’elle passe unie avec le corps terrestre ne la vieillissent pas[note] ». Et il en va de même vis-à-vis de la nature. Pour Alexander von Humboldt, un des plus grands scientifiques de l’époque, la Terre est un grand organisme, un « tout naturel animé, non un agrégat mort ». Tous ses éléments sont entrelacés, « en un merveilleux tissu organique[note] ». Schelling écrit quant à lui : « …un sentiment silencieux ne nous dit-il pas que nous devons à cette terre attachement certain, et qu’elle restera toujours proche de notre cœur, pas seulement comme une mère, mais aussi en ce qu’elle partage avec nous une destinée et une espérance ?[note] ».
Pourquoi ces courants ont-ils été si peu pris en compte, après leur court scintillement ? Une cause essentielle : leurs porteurs appliquaient intuitivement des méthodes fécondes, mais sans les avoir fondées sur une théorie de la connaissance. Le matérialisme de l’époque a pu ainsi rapidement les marginaliser. Ce manque a cependant été comblé magistralement, un peu plus tard, par Rudolf Steiner, notamment dans sa Philosophie de la liberté[note] (dont l’approche est au centre de mon mémoire de philosophie[note]). Cependant, après des décennies de travail philosophique et scientifique au sens classique du mot, Steiner s’est consacré à des recherches dans un domaine visiblement purement suprasensible, ce que la majeure partie du monde académique a récusé. Pourtant, comme cela ressort de l’esquisse que trace cet article, ces recherches étaient ce vers quoi tendaient les courants concernés ici.
LA FLEUR, POÈME DE L’ESPRIT ?
Venons-en à l’approche concrète évoquée. Nous l’avions abordée dans un article du Kairos n° 60, dans une critique du transhumanisme d’Harari. Rappelons rapidement l’essentiel, avant d’aller plus loin. Il s’agit des observations menées par Goethe sur la plante[note] et de leurs explicitations par Steiner. Tandis que la botanique classique se limite en général à distinguer et classer, Goethe met en valeur les transitions et métamorphoses : à chaque phase du développement végétal se montre une même forme, qui apparaît le plus clairement dans la feuille, tout en se présentant chaque fois d’une autre manière ; les sépales, qui enveloppent la future fleur, sont comme des feuilles, mais placées en couronne ; dans les pétales, on retrouve très souvent la forme de la feuille, mais colorée ; les organes reproducteurs s’avèrent être des pétales contractés, ce qui se révèle chez la rose, dans les transformations des rosiers sauvages en rosiers d’ornements et vice versa ; dans le premier cas (fait entretemps reconnu par la botanique classique[note]), une partie des organes reproducteurs sont devenus des pétales ; dans le second (quand on laisse le rosier horticole à lui-même), ces pétales redeviennent progressivement des organes reproducteurs. Même de nombreux fruits apparaissent comme des feuilles transformées, par exemple les gousses, qui se présentent comme des feuilles enroulées sur elles-mêmes.
Ces phénomènes excluent manifestement une interprétation matérielle ou mécaniste : dans un phénomène matériel, les éléments ne se métamorphosent pas les uns en les autres, mais interagissent suivant des rapports de poussées, de chocs, de frottements, etc. Les scientifiques classiques cherchent à expliquer tout cela par la génétique, mais l’insuffisance de cette approche est toujours plus reconnue (par exemple R. Strohman écrit : « Il devient de plus en plus clair que la séquence […] contenue dans l’ADN […] contient trop peu d’informations pour déterminer la manière dont les produits des gènes […] interagissent pour produire telle ou telle structure[note] »).
En outre, comme le note Steiner, l’apparition de formes nouvelles renforce la réfutation de l’approche mécaniste : dans celle-ci, chaque étape doit pouvoir s’expliquer par la précédente, du fait qu’on est dans des rapports de causes antécédentes (donc de poussée, de choc, etc.). Si de nouvelles formes apparaissent, celles-ci émanent donc visiblement d’une autre source que la dimension matérielle.
« Ce que nous nommons Nature est un poème scellé dans une merveilleuse écriture chiffrée. Pourtant, l’énigme pourrait se dévoiler si nous y reconnaissions l’odyssée de l’esprit. »Schelling (Système de l’idéalisme transcendantal)
cassou
À ces premières approches, Goethe ajoute encore cette observation importante (non abordée dans l’article mentionné) : la plante se développe par une succession de déploiements et de contractions ; la graine est la contraction maximale ; puis viennent les premières feuilles, d’abord simples et grossières, encore très concentrées ; suivent des feuilles toujours plus développées et raffinées ; ensuite, les feuilles recommencent à se simplifier, jusqu’à la nouvelle concentration qu’est le bouton, où se développe la future fleur ; l’éclosion de celle-ci est le déploiement par excellence, où la plante, outre sa manifestation dans les couleurs et les formes ciselées, se diffuse aussi dans l’atmosphère par les parfums et pollens ; vient alors la concentration en les formes contractées des organes reproducteurs, que suit un dernier déploiement, le fruit.
Goethe qualifie ce processus d’« échelle spirituelle » : « La métamorphose […] se révèle constamment agissante, par étapes […], faisant d’une forme une autre en gravissant une échelle spirituelle[note] ». Steiner explicite les choses en observant que tout se passe là comme si les forces formatrices, tantôt se retirent du monde physique pour préparer un nouveau déploiement, tantôt réalisent ce déploiement au sein de l’espace et du temps ; le tout à travers une gradation, qui culmine dans le petit miracle qu’est la fleur. Ce processus, Goethe le dépeint dans un poème qui condense et exprime l’ensemble de ses écrits botaniques. Un passage essentiel, sur la floraison : « Le calice enveloppant paraît, dont naît, forme suprême, diaprée, la corolle. […] des vapeurs splendides, puissantes, vivifient tout de leur parfum suave. […] Ainsi, éclate la nature […] et montre la série des chaînons étagés[note] ».
Ces paroles si belles ne renforcent-elles pas, de manière éminente, l’approche scientifique et philosophique qui précède ? Ne manifestent-elles pas que la vraie poésie rend attentif à des phénomènes bien réels, mais échappant au savant prosaïque ? Répondre à ces questions nécessite sans doute des observations et méditations de longue haleine. Mais on peut sans doute déjà ressentir ici l’importance de ces approches. Ressenti que ces autres très belles paroles, de Schelling cette fois, pourront sans doute encore renforcer : « …toute chose corporelle ne manifeste-t-elle pas une impulsion vers la spiritualisation ? Qu’est-ce que le parfum d’une fleur, et combien spirituels doivent être les arômes des corps odorants qui durent des années sans s’épuiser[note] ».
Daniel Zink
À ceux qui souhaitent mieux connaître les courants abordés, on peut conseiller – outre les ouvrages d’où proviennent les citations de cet article – la riche anthologie La Forme poétique du monde (ouvrage collectif, Corti) ; le vivant panorama Les rebelles magnifiques (A. Wulf, Noir sur Blanc – voir la note de lecture dans ce numéro) ; sur la dimension philosophique et l’ouverture sur le suprasensible, le remarquable Aux sources de la pensée imaginative : Fichte, Hegel, Schelling…, (Steiner, Triades) ; pour une introduction à l’approche goethéenne, La démarche scientifique de Goethe (H. Bortoft, Triades).