Kairos 54
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Technoscience, élite du pouvoir et ressorts profonds de la domination

Au cas où les initiateurs de ce dossier ne le sauraient pas, démocratie et État profond sont des notions sans rapport entre elles. C’est Rudy Reichstadt, un des papes de l’anti-complotisme français, qui l’affirme, dans cette déclaration faite au Huffington Post, le 26 août 2017 : « Si le concept peut faire valoir ses prétentions à rendre compte imparfaitement mais sûrement d’une partie bien tangible de la réalité dans le contexte de régimes semi-démocratiques ou autoritaires comme en Turquie et en Égypte (on parle en arabe de “dawla âmiqa”), où le pouvoir civil est placé sous la surveillance, voire la tutelle directe de l’armée, il apparaît en revanche autrement plus discutable de parler d’ “État profond” s’agissant de démocraties libérales politiquement stables, garantissant les libertés publiques fondamentales, dotées de contre-pouvoirs efficients, d’une presse plurale et d’un État de droit authentique ». La position de Reichstadt pose au moins deux problèmes. Le premier, c’est qu’il n’existe pas actuellement de démocraties libérales, garantissant les libertés publiques fondamentales de manière satisfaisante, et dotées de contre-pouvoirs efficients comme une presse « plurale » (sic). Démocratie signifie exercice du pouvoir par l’ensemble du corps politique, prise des grandes décisions engageant la société par une (grande) majorité de citoyens, correctement informés, concernés et actifs. Le régime représentatif n’a en ce sens jamais été synonyme de démocratie ; et à notre époque, les nations occidentales auxquelles pense Reichstadt peuvent être décrites sans hésitation comme des oligarchies : le pouvoir politique, économique et médiatique y est détenu par un nombre restreint d’acteurs, dont les intérêts et les visions du monde convergent. Ces oligarchies pour partie élues (les commissaires européens, par exemple, ne le sont même pas, alors que leur rôle politique est crucial) sont plus ou moins libérales – respectent plus ou moins les libertés publiques fondamentales – selon les pays et selon les moments. Il y a sans aucun doute une différence entre la France actuelle et l’Égypte, il y en a déjà moins avec la Turquie ; il y a une différence non négligeable entre l’Allemagne et la Russie de Poutine, mais à notre époque, ce n’est pas une différence profonde de nature du régime, c’est une différence dans le degré de dépossession des citoyens et d’autoritarisme des dirigeants, liée essentiellement à une différence d’imprégnation des sociétés par les traditions démocratiques et contestataires du passé. Si demain en Allemagne éclatait une contestation sociale de l’ampleur des Gilets jaunes, on verrait que cette imprégnation n’y est pas si profonde, le vernis libéral sauterait en quelques jours. En Russie, il est vrai, le vernis en question n’a jamais eu le temps de sécher[note]… 

Le deuxième problème posé par l’affirmation de Reichstadt, c’est que même si des coups d’État militaires n’y éclatent pas depuis plusieurs décennies, il y a bien dans les oligarchies (plus ou moins) libérales des secteurs de l’État et de l’industrie qui déploient des stratégies et défendent des intérêts dans l’ombre, à l’abri de tout débat sur leur légitimité. Parmi tant d’exemples disponibles, le journal d’extrême-centre allemand Die Welt a révélé récemment qu’au début de l’épidémie de Covid-19, en mars 2020, le ministère de l’Intérieur avait sollicité des chercheurs de premier plan pour rédiger un rapport scientifique qui permettrait de justifier des mesures de restriction sévères de la vie sociale en Allemagne. Ce rapport « secret-défense », certifiant que sans de telles mesures, un million d’Allemands mourraient rapidement, tomba opportunément dans les mains de la presse, et contribua à l’atmosphère de panique dans la population. Des enquêtes fort bien documentées, telles que La Science asservie, d’Annie Thébaud-Mony[note], ou Les Gardiens de la raison, de Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens[note], montrent l’ampleur des moyens scientifiques, financiers et publicitaires mobilisés par certaines industries pour dissimuler leurs méfaits sanitaires et écologiques. Les lobbies de l’amiante, du tabac, des pesticides ou du nucléaire relèvent ainsi d’une forme d’« État profond », de par leur capacité à influencer le débat public, les décideurs politiques officiels et les journalistes, par des stratégies conjuguées d’expertise, de séduction et de corruption. L’étude de ces stratégies et de leurs résultats fait songer à cette citation fameuse d’Edward Bernays, père fondateur des relations publiques dans l’Amérique des années 1920 : « La manipulation consciente et intelligente des actions et des opinions des masses est un élément important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme invisible de la société constituent un gouvernement invisible qui est le vrai pouvoir dans notre pays. Nous sommes gouvernés, nos esprits sont formés, nos goûts éduqués, nos idées suggérées, en grande partie par des hommes dont nous n’avons jamais entendu parler[note]. » 

Dans le Manifeste conspirationniste, paru récemment sans signature aux éditions du Seuil, on trouve différentes citations-témoignages de cet acabit, qui discréditent assez radicalement l’idée de démocratie libérale sous contrôle des citoyens. Par exemple, la déclaration cinglante d’un conseiller de George W. Bush au journaliste américain Ron Suskind, en 2002 : « Nous sommes un empire maintenant, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez, fort judicieusement, cette réalité, nous agirons à nouveau, créant ainsi une autre et nouvelle réalité, que vous pourrez bien étudier. […] Nous sommes des acteurs historiques… et vous, vous tous, il ne vous restera plus qu’à étudier ce que nous faisons. » (p. 184) Ou encore la confession tonitruante de Pierre Uri, haut-fonctionnaire atlantiste, sur son rôle au Commissariat au Plan dans les années 1950 : « C’était prodigieux ! Nous étions trois, Monnet, Hirsch et moi, […] toujours tous les trois ensemble à tout faire, une espèce de commando. On a fait la reconstruction, le plan d’industrialisation, la stabilisation, la politique sociale ; on a fait la politique étrangère et on a terminé en faisant la politique militaire […] C’était très efficace comme méthode ; trois types clandestins qui faisaient tout ! Et les gouvernements faisaient ce qu’on leur disait ! » (p. 225). Mais ce Manifeste apporte bien autre chose que ces perles « complotistes » savoureuses, prétentieuses, et peut-être un peu trompeuses. Ce qui est le plus pertinent dans cet ouvrage riche, c’est qu’il relie les capacités de gouvernement et de manipulation des masses aux sciences modernes ; donc à des travaux de recherche qui sont en général publics. Ainsi, quand ils s’attardent sur les programmes (secrets ou non) de la CIA, les auteurs du Manifeste conspirationniste montrent que ces programmes prennent appui sur des travaux de sciences humaines, de psychologie sociale notamment hypnose thérapeutique, écologie de l’esprit, programmation neurolinguistique, expériences de Stanley Milgram ou Solomon Asch… En revenant sur les origines de Google et les parcours de ses fondateurs, ils montrent également que les algorithmes de recherche et de tri de l’information qui ont fait le renom et la fortune de l’entreprise sont les résultats de travaux directement commandés par la communauté du renseignement américain (CIA, NSA, etc., voir pp.137 à 140). Plus largement, ils rappellent de manière répétée l’importance décisive des financements et des préoccupations militaires dans nombre d’innovations des décennies écoulées : Internet, la souris informatique, les fenêtres de Windows, les liens hypertextes, les téléconférences, le GPS, le cloud, les systèmes de reconnaissance vocale, les logiciels d’anonymisation comme Tor, les « vaccins » à ARN messager… Tout le chapitre « Ce monde est dual, comme le sont ses technologies » recoupe les affirmations de longue date du groupe Pièces et Main d’œuvre, ou encore celles des auteurs (également anonymes) de l’enquête Toulouse nécropole[note]

Bref, s’il y a un État profond dans les vieux pays industrialisés à régime représentatif, il est à chercher du côté des industriels et des hauts fonctionnaires qui orientent la recherche de pointe. C’est la trinité grand capital Big Science armée, ce que le sociologue américain Charles Wright Mills avait appelé « L’Elite du pouvoir » dans les années 1950, dans un livre qui demande simplement à être actualisé et révisé au prisme de la mondialisation (y compris des élites dirigeantes)[note]. On peut parler d’État profond à ce propos, dans la mesure où en orientant cette recherche de pointe, ces acteurs orientent le cours actuel des sociétés humaines ; et dans la mesure où ils ne sont pas toujours sur le devant de la scène, plutôt en deuxième ou troisième rideau. Par contre, il faut souligner que leur programme d’innovations scientifiques et technologiques n’a, sauf exception, rien de caché[note]. Il est public, et la population peut le contester. 

Matthieu Amiech