Tout n’est pas encore perdu
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Tout n’est pas encore perdu

Dans quel monde vivons-nous ? Dans un monde en crise, assurément. Sixième extinction, changements climatiques, changement d’affectation des sols sans précédent, perturbation des cycles du phosphore et de l’azote, acidification des océans : 4 limites planétaires sur 10 dépassées, presque 5. Dépasser ces limites qui régulent la stabilité de la biosphère nous fait entrer dans un état inconnu du système-Terre dont on peut craindre qu’il ne soit pas propice à l’agriculture, à l’humanité, voire même à la vie. Mais le terme de « crise » est anxiogène : on lui préfère celui de « transition » qui procure une illusion de planification et de gestion. La transition évoque un changement sans violence ni révolution. C’est un mythe, évidemment. Mais “positif”. Vivons-nous dans un monde en transition ? Cela dépend. En transition énergétique ou agricole : à l’échelle globale, pas vraiment, même si des initiatives existent. En transition numérique : oui, et par conséquent bien loin des objectifs de décroissance énergétique et de gestion écologique des ressources non renouvelables. Le mouvement de la transition fait aussi la part belle à la « transition intérieure », celle qui prône la gouvernance partagée, la « reliance » au vivant, la déconstruction de nos modèles culturels d’oppression, de destruction, de domination sur la nature, sur l’animal et sur une partie de l’humanité. Cette transition culturelle est-elle à l’oeuvre ? Malgré des réflexions et des initiatives dans ce sens, ce serait faux de l’affirmer. 

Et tandis que des solutions destructrices prétendent résoudre le problème du pic pétrolier (charbon et gaz liquéfiés, sables et schistes bitumineux, agrocarburants…), des solutions tout aussi destructrices prétendent atténuer la menace climatique (bourses de carbone, énergie nucléaire au potentiel d’anéantissement inégalé, compensation environnementale sur des terres accaparées au détriment de populations locales, géo-ingénierie…). 

La vraie question est pourtant la suivante : une réduction de la consommation énergétique est inévitable ; une réduction de la croissance l’est donc aussi, car les deux sont liées. Comment dès lors anticiper la décroissance sans accroissement des inégalités et sans conflits majeurs ? La question est insoluble dans une économie concurrentielle basée sur la croissance où chaque acteur tentera d’accaparer le plus de ressources afin de rester dans la course. 

Et la transition politique ? Là, nous y sommes, assurément ! Et pour ceux qui se seraient crus en démocratie, la déconvenue est cruelle. La domination politique d’un réseau d’acteurs économiques ne relève plus d’un fantasme conspirationniste. Rockfeller avait déclaré : « Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et les entreprises me semblent l’entité adéquate pour le faire ». C’est chose faite. L’Union européenne est à la solde des lobbies. Les scientifiques, en quête de financements, se taisent. Les médias servent l’État ou des groupes d’intérêt. Les lanceurs d’alerte sont menacés de prison à vie. Les contestataires sont vus comme des extrémistes. Des déshérités rejoignent des réseaux mafieux pour survivre. Des privilégiés préfèrent continuer à s’engraisser et avalent la propagande officielle : le greenwashing des innovations “vertes”, la “charité” intéressée à la COVAX, la morale ‘’solidaire’’ à la chinoise prête à faire table rase des droits fondamentaux et de la démocratie. Pire : une majorité de la population adulte occidentale exige de ses enfants le sacrifice de leur jeunesse, de leur vie sociale, de leur santé mentale, de leur éducation, de leurs idéaux, de leur élan vital, et même de leur intégrité physique : de la chair à canon ! Voilà le monde dans lequel on vit. Un monde où les inégalités s’accroissent, où la sous-alimentation et le stress hydrique re-progressent. Tandis que certains rêvent de conquête spatiale, de surveillance totale, de vie éternelle, mi-ciborgs, mi-« OGM », s’accaparent les terres, l’eau, les semences, concentrent la richesse, les armes, les technologies, la nourriture pour instaurer des régimes autoritaires. 

Un monde où, toutefois, tout n’est pas encore perdu si l’imagination politique est mise au service d’un idéal plus humain : éducation, re-invention de l’autonomie, relocalisation, permaculture, luttes sociales, démocratie renforcée, droit, re-création de biens communs, inclusion, solidarité, droits fondamentaux, vision écologique peuvent être les armes de ceux prêts à reconstruire un avenir à la jeunesse. 

Valérie Tilman, philosophe 

Lara Pérez Duenas