ENTRETIEN À DISTANCE AVEC BERTRAND VERGELY, PHILOSOPHE ET THÉOLOGIEN
Kairos : Sur le plan spirituel, que se passe-t-il en Occident depuis quelques décennies ? Peut-on parler de questionnement, de recul, de déroute, d’effondrement, voire de nihilisme ?
Bertrand Vergely : Le poids du bavardage omniprésent pèse sur notre monde et l’étouffe. Résultat : au lieu de penser par lui-même, il est dévoré par ce qui se dit, ce qui se fait et ce qui plaît. Là est son problème spirituel. L’opinion a toujours existé et elle existera toujours. Elle est inévitable. Les contre-feux face à elle existent. La pratique de l’intériorité est réelle. La soif spirituelle aussi. Elles ne peuvent cependant pas grand-chose face au rouleau compresseur des jeux vidéo qui accaparent 73% des Français et du portable sur lequel les jeunes passent 35 heures par semaine, soit 5 heures par jour. Les hommes préfèrent l’image à la réalité. Tout un système de domination mentale au service de pouvoirs colossaux les y encourage.
Nous vivons aujourd’hui à travers ce bavardage généralisé tenant lieu de pensée, le divertissement dans lequel Blaise Pascal voyait ce qui mine la société des hommes. Déroute, effondrement et nihilisme que l’on constate sont l’effet de ce bavardage. Platon recommandait d’arrêter de regarder le monde et de rentrer en soi afin de vivre l’Un que l’on porte en soi. Quand on fait cette extraordinaire expérience, libérant le souffle génial de l’esprit inspiré par l’Un, on donne sens et vie à ce que l’on appelle la spiritualité. Sans cette expérience, on tombe dans l’agitation survoltée de l’actualité et des réseaux sociaux.
Quelles raisons historiques et philosophiques expliquent ce phénomène ? Vous êtes critique de la Révolution française et des Lumières, que vous qualifiez d’« obscures »…
Toute civilisation repose sur un fondement spirituel qui est son sanctuaire. Rien n’est plus spirituel que le fait de se recueillir devant la puissance céleste infinie qui est à l’origine de tout. Rien ne donne autant de paix, de force, de sécurité et de sérénité. Notre monde n’est pas tout. Il faut arrêter de l’idolâtrer. La vie va bien plus loin et bien au-delà. Au XVIIIe siècle en Occident, un changement majeur a eu lieu. L’Église s’est divisée en clergé séculier et clergé régulier. La vie mystique a cessé d’être la vie commune. Elle a été reléguée dans les monastères. Du fait de cette scission, le monde a pris la place du ciel. Ce changement majeur s’est concrétisé lors du concile Vatican II qui a fait de l’ouverture au monde la raison d’être du christianisme aujourd’hui. Cela se voit dans les déclarations du pape François qui colle à l’actualité et à la mode en faisant de l’écologie, des migrants et du féminisme les nouveaux visages de la vertu. Pour ne pas être en retard par rapport au monde, l’Église remplace Dieu par l’Homme, le Christ par les autres et l’Esprit par le social. Qu’il faille en faire est bien important. Que l’Église ne parle plus que de lui conduit à la crise que traverse l’Occident.
Cette crise se traduit par la grande confusion qui a commencé au XIXe siècle et qui perdure. Tandis qu’une partie du catholicisme est devenue un socialisme, le socialisme est devenu la nouvelle Église catholique. Le politico-religieux dévorant tout, il n’y a plus de place pour le spirituel.
Folie, mensonge et vol sont les 3 arnaques contemporaines que vous identifiez. Pouvez-vous donner un exemple de chacune ?
Au nom d’une nouvelle morale prétendant nous affranchir de Dieu, de la différence sexuée et de la morale, une police de la pensée sème la terreur en se servant de trois arnaques.
La première est métaphysique. On veut nous faire croire que Dieu est mort. Ce n’est pas lui qui est mort, mais l’athéisme. Dans le Gai Savoir, l’insensé mis en scène par Nietzsche qui annonce la mort de Dieu s’adresse aux athées. Ils auraient pu tuer, libérer le monde de Dieu et de ses idoles. Ils ont raté l’athéisme en faisant de celui-ci le nouveau dieu d’un monde sans dieu. La seconde arnaque est anthropologique. La théorie du genre se propose d’abolir les genres en expliquant que le sexe est une invention culturelle qu’il convient de dépasser afin de nous affranchir de l’oppression qu’elle fait subir. Pour cela, cette théorie met en avant le transgenre en qui elle voit le modèle de ce qui dépasse la dualité sexuée masculin-féminin. Or, que voit-on ? Le transgenre est le plus souvent un homme qui a décidé de devenir une femme. Quand il en devient une, loin d’abolir la notion de genre pour devenir neutre, il l’exacerbe en poussant à leur paroxysme les stéréotypes féminins. D’où ce paradoxe : il n’y a pas plus genré que le transgenre. Quand on veut abolir la notion de genre, c’est un comble ! La troisième arnaque est morale. En appelant son projet déconstruction, l’idéologie qui entend nous affranchir de toute norme et de toute morale pour nous libérer, prétend ne pas normer. Qu’on se détrompe. Il n’y a pas plus normatif. Sur les réseaux sociaux, gare à tout ce qui s’écarte de l’idéologie woke. Dans les écoles, sous couvert d’éducation à la vie affective et sexuelle dès la maternelle, les enfants vont être formatés afin de penser comme il faut.
L’hyperindividualisme est-il le point faible de l’Occidental ? Vous écrivez dans La tentation de l’Homme-Dieu : « L’homme mesurant tout sans que rien ne le mesure, il est sans mesure. » Pourtant, on a aussi vu l’immoralité d’une approche hypocritement « collectiviste » pendant la période covidienne où, comme vous l’écrivez, le conformisme social a été confondu avec la conformité morale…
Le véritable individu est une belle chose. Søren Kierkegaard aspirait à être un individu, c’est-à-dire un être vraiment vivant. Le collectif est lui aussi une belle chose. Quel bonheur qu’une humanité capable de se rassembler ! L’individu et le collectif ne sont pas opposés. Au contraire ! C’est autour d’une individualité vivante que l’humanité se rassemble et dans le collectif que l’individu prend forme comme homme vivant. Si l’individu est le visage du collectif, le collectif est le corps de ce visage. L’hyper individualisme n’est nullement individualiste au sens vivant, mais une exploitation politique de l’individu afin de faire triompher égoïsme, narcissisme et cynisme. Quant au collectif, le Covid ne l’a pas favorisé. Il a créé une parodie de collectif en instrumentalisant la peur d’une population qui n’avait pas d’autre choix que d’obéir à la situation, ainsi qu’aux autorités sanitaires.
La solitude, tant vantée par le développement personnel et l’opinion commune de nos jours, est-elle un gage d’élévation spirituelle ?
La spiritualité réside dans la pratique de l’esprit qui est le souffle génial traversant la Nature, l’homme et la vie divine. On découvre ce souffle en rentrant en soi afin de vivre de façon unique ce qu’il peut y avoir d’unique dans l’existence. C’est ce sens de l’unique qui fait la spiritualité et non la solitude. Quand on vit l’unique, on est certes dans un seul å seul avec l’existence. Mais il s’agit davantage d’une exigence intérieure active que d’une exclusion du monde. Le développement personnel a deux faces. Il y a une face commerciale qui relève de la mode. Survalorisant l’ego en expliquant qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien, cette mode finit vite par tourner court. Il y a cependant une autre face. On vit dans un monde souvent très impersonnel où on n’ose pas aller en soi afin d’y trouver les trésors qui s’y cachent. Pour rentrer dans la vie spirituelle, il faut bien commencer. Le développement personnel peut être une amorce menant à la découverte de l’intériorité et de l’esprit.
Vous prônez de rechercher l’équilibre entre toutes choses. Cela signifie-t-il que la spiritualité n’a ni plus ni moins d’importance que d’autres champs de l’existence ?
Je crois à la vision trinitaire qui se caractérise par un sens de la plénitude n’omettant rien, que ce soit le matériel, le personnel et le transcendant. Je crois notamment à la vitalité qui traverse cette plénitude en allant du matériel et du personnel à la transcendance, tout en faisant de la transcendance un souffle dynamisant le matériel et le personnel. Tout annonce tout. Le matériel et le personnel annoncent le transcendant comme le transcendant annonce le matériel et le personnel. « Que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel », est-il dans la prière sur la montagne. « Tout ce qui est en haut est en bas et tout ce qui est en bas est en haut », enseigne Hermès Trismégiste. En étant ce qui donne de l’avenir à tout, l’esprit embrasse tout, dynamise tout et propulse tout en avant. On est dans la spiritualité en ayant un tel sens de l’esprit. Aussi tenir compte de tout n’est-ce pas rabaisser l’esprit en faisant de lui un élément parmi d’autres. C’est au contraire montrer combien il rassemble. L’esprit qui souffle où il veut est partout. Il est supérieur parce qu’il embrasse et non parce qu’il domine. Il est le sommet parce qu’il est la base.
Propos recueillis par Bernard Legros, mars 2025.


