
Le XIXe siècle fut en France celui de la théorie de la dégénérescence. Qu’entendait-on par là ? Selon J. Hochmann[note], cette dernière « stipulait que les malades mentaux mais aussi les rachitiques, les goitreux, les syphilitiques, les tuberculeux ou les cancéreux représentaient un rameau déviant de l’espèce affecté d’une tare transmise, en s’aggravant, de génération en génération et qui trouvait principalement ses causes dans l’alcoolisme, les nuisances industrielles, les mauvaises conditions de logement et d’alimentation et le défaut d’éducation morale ». Dans l’imaginaire bourgeois nourri d’une presse avide de sensationnalisme et d’une littérature zolienne réellement persuadée — à travers le naturalisme — de décrire scientifiquement l’évolution biologique et mentale des individus de la classe ouvrière, on croit en effet fermement aux théories de Magnan ou de Morel pour lesquels « les différentes intoxications se mélangent alors avec les facteurs moraux pour affecter globalement les lignées, de sorte qu’un défaut d’éducation ne permet pas d’éviter certains comportements aux conséquences physiques dommageables […] et l’absence d’éducation morale peut, en elle-même, aggraver ou même créer, dans le corps une aptitude à une pathologie physique transmissible, en déterminant une faiblesse morale[note] ». Ainsi, la rééducation morale de la classe ouvrière, de la petite paysannerie, des communistes, des anarchistes ou de tous ceux bien peu disposés à l’ordre économique bourgeois apparaît-elle absolument nécessaire pour redonner à la Nation le lustre et la puissance qu’une classe « dégénérée » lui a fait perdre. La défaite de 1870 est ainsi attribuée à la décadence d’une population laborieuse qui se serait laissée aller à la déchéance morale, seulement intéressée par la jouissance des plaisirs matériels que lui offrirait le développement industriel. En 1871, dans La réforme intellectuelle et morale, Ernest Renan, écrivain aussi brutal qu’influent, fustigeait de cette manière le manque d’esprit patriotique et militaire du peuple : « Deux mouvements commencèrent alors, qui devaient être la fin non seulement de tout esprit guerrier, mais de tout patriotisme : je veux parler de l’éveil extraordinaire des appétits matériels chez les ouvriers et chez les paysans. Il est clair que le socialisme des ouvriers est l’antipode de l’esprit militaire ; c’est presque la négation de la patrie ; les doctrines de l’Internationale sont là pour le prouver. Le paysan, d’un autre côté depuis qu’on lui a ouvert la voie de la richesse et qu’on lui a montré que son industrie est la plus sûrement lucrative, le paysan a senti redoubler son horreur pour la conscription[note] ». La IIIe République – tout à la préparation de la Première Guerre mondiale – était ainsi obsédée par l’ordre, la discipline, l’obéissance, le nationalisme, le patriotisme et le militarisme. Non seulement parce qu’elle voyait mal comment une population critique et contestataire pourrait se sacrifier dans un combat sanguinaire contre l’Allemagne, mais également parce que l’on restait persuadé que les conditions physiques d’une population dépendaient étroitement de sa rigueur morale. Dès lors, la famille, l’enfance, l’instruction et l’éducation[note] constitueront un terrain d’intervention stratégique du pouvoir. La devise que célébrait Paul Bert à la fin d’un dîner que lui offrirent des instituteurs en son honneur se terminait ainsi[note] « Par l’école, pour la patrie ». De fait, il fallait à tout prix intervenir dans les familles pour redresser les éducations mal engagées, qui risquaient de miner les conditions physiques de la population. Dans Le Figaro, Zola écrivait[note] : « Une ligue s’est formée, l’Alliance nationale, pour le relèvement de la population française […]. Ô mères françaises, faites donc des enfants, pour que la France garde son rang, sa force et sa prospérité ». Édouard Toulouse, médecin qui théorisa avec Alexis Carrel l’eugénisme en France, avait couché sur le papier ses idées : « On favorisera la naissance de beaux enfants et ceux-là seuls. C’est à eux que doivent aller des primes comme dans les concours de bêtes et de matériel. Et les primes consisteront dans le dégrèvement complet de l’éducation des meilleurs… Car s’il est une liberté qui doit être limitée, c’est celle de l’ivrogne qui met au monde une série d’enfants tarés, épileptiques, débiles, vicieux et du vagabond qui dans les bas-fonds élève des parasites sociaux[note] ». Un tel message, les hommes politiques de la IIIe République l’avaient parfaitement entériné en votant la loi du 24 Juillet 1889, qui pour la première fois en France autorisait juridiquement la parentectomie (i.e. la séparation des enfants et des parents) en énonçant que que « les pères et mères et ascendants sont déchus de plein droit à l’égard de tous leurs enfants et descendants, de la puissance paternelle », au motif que « en dehors de toute condamnation les pères et mères qui, par leur ivrognerie habituelle, leur inconduite notoire et scandaleuse ou par de mauvais traitements compromettent soit la santé, soit la sécurité soit la moralité de leurs enfants. » L’Aide sociale à l’enfance naissait ainsi seulement pour exercer un contrôle sans précédent sur les classes laborieuses ou chez tous ceux dont elle supposait (et suppose toujours) que l’éducation fait courir à la population le risque d’une dégénérescence physique et morale. Obéir à l’ordre économique bourgeois et se conformer à ses fantasmes de décadence (au mépris du droit à vivre selon ses propres valeurs) pour éviter la dégénérescence biologique et mentale de la population. Le temps passe, mais hélas les idées restent.
Vincent Pavan, maître de conférences, mathématicien et écrivain


