Après quelques années d’une guerre provoquée par les États-Unis entre l’Ukraine et la Russie, non seulement l’Allemagne, la locomotive européenne, est en voie de récession, mais elle n’a jamais été aussi éloignée de la Russie, ni aussi dépendante des États-Unis, sauf au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Depuis l’élection de Donald Trump, cependant, la nouvelle administration étasunienne prétend subitement en finir avec la guerre, et, plus prédatrice que jamais, elle conditionne aussi la poursuite du soutien militaire, matériel et diplomatique étasunien à l’Ukraine à la mainmise sur les ressources naturelles de ce pays. Sans parler aussi des juteuses affaires qu’attend l’administration Trump. Résultat des courses, l’Union européenne, créée explicitement pour assurer la paix, se déclare, elle, ainsi que l’Allemagne, soudainement partisane d’une remilitarisation sans précédent, au grand bénéfice des industriels de l’armement, principalement américains, pour faire face à la Russie, soi-disant menaçante. Pour essayer de voir plus clair dans les motivations bellicistes des dirigeants européens, nous avons interrogé Vladimir Caller, auteur du livre Ukraine, les hommes, les faits, le piège (Le Temps des cerises, 2025). Un regard original, car son ouvrage, solidement documenté, détaille le rôle de l’Occident et ses responsabilités dans cette guerre et ne se borne pas à condamner l’aventure belliciste de Vladimir Poutine. Et il pointe avant tout les énormes mensonges à l’origine de cette guerre, et les dogmes qui en résultent dont il paraît impossible de se départir.
Kairos : Vous dites qu’au départ, ni Zelensky ni Poutine ne voulaient faire la guerre. Expliquez-nous un peu ça…
Vladimir Caller : Pour étudier ce dossier, j’ai commencé par regarder les séries TV intitulées « Serviteur du peuple » du comédien Zelensky. Ce dernier est arrivé au pouvoir pratiquement sans programme électoral ; son programme était contenu dans trois feuilles et demie de papier A4, suscitant des commentaires moqueurs de la part du journal français Libération. Mais son vrai programme était dans le script de sa série TV, dont l’esprit et le message étaient qu’il fallait en finir avec les affrontements entre russophiles et russophobes et lutter contre la corruption. Concernant Poutine, on oublie trop vite que, pendant les premières années de son mandat, il était très apprécié de l’Occident. En 2000, il suggéra même à
Bill Clinton de permettre à la Russie d’adhérer à l’OTAN. C’est lorsqu’il a compris que les États-Unis, et en général l’Occident, méprisaient son pays et ne voulaient que le dominer pour profiter de ses ressources, qu’il est devenu un nationaliste endurci[note].
Comment alors en sommes-nous arrivés à cette guerre ?
Excellent communicateur, mais piètre politicien, ultralibéral (à côté de lui, Margaret Thatcher aurait l’air d’une étatiste), Volodymyr Zelensky décide de faire de son pays un terrain de jeu du business international, il voit les choses de la même manière que Trump. Mais il ne se soucie pas de « progressivité » et ignore la méthode du « pas à pas ». C’est ainsi que, moins d’une semaine après son accession au pouvoir, il procède à plus de 500 privatisations et commet la gaffe de sa vie : il élabore un projet pour privatiser également les terres agricoles. Or, en Ukraine, pays largement agricole, le rapport à la terre est sacré, depuis bien avant la révolution russe. La terre est, par définition, pour les Ukrainiens, un bien commun[note]. Résultat : un soulèvement spontané de la population. Pas seulement des paysans. Grandes manifestions, blocage des routes…
Quel rapport entre cette révolte, ces manifestations et la guerre ?
Le rapport est indirect et progressif. Tout commence par une chute vertigineuse de la popularité de Zelensky. Après avoir été élu avec un taux inédit de suffrages (73,2 %) aux élections présidentielles de 2019, sa popularité tombe à moins de 30% en 2021. Il est d’abord sauvé par le covid et par son confinement obligatoire, mais, le 5 octobre 2021, une association internationale de journalistes d’investigation publie les fameux « Pandora Papers », un rapport accablant sur l’étendue de la corruption de haut vol dans le monde. Zelensky et ses associés y sont mentionnés. Élu pour combattre la corruption endémique en Ukraine, Zelensky est indiscutablement compromis. Pour lui, la situation politique devient intenable.
D’accord, privatisations des terres agricoles et corruption sont des pratiques courantes. Mais pourquoi la guerre ?
Le conflit intérieur entre russophobes et russophiles va subitement s’aggraver pour une raison bien simple : pour les Américains, en 2021, il faut donc tout faire, tout essayer, pour sauver le soldat Zelensky. Et, ici, le mot soldat est plus que symbolique. Les raisons de cette attitude sont historiques et géopolitiques. Depuis que Poutine a rompu avec la Russie soumise de Boris Eltsine, le duo États-Unis/Royaume-Uni s’est promis de tout faire pour le faire tomber et, si possible, pour affaiblir durablement son pays. C’est devenu une urgence stratégique pour les États-Unis à cause de l’influence grandissante de la Russie dans la vie économique et politique internationale. Pétrole et gaz d’un côté et, de l’autre, l’activisme international de la Russie et la mise sur pied des BRICS menacent l’hégémonie du dollar, autrement dit, l’hégémonie américaine. Dans cette perspective, s’implanter politico-militairement en Ukraine, dont la frontière avec la Russie fait presque 1.600 km, alors que l’Ukraine et la Russie ont une longue histoire et une culture en commun, n’a pas de prix. L’Ukraine représente un enjeu stratégique exceptionnel. Fin 2021, Washington prend donc le taureau par les cornes et oblige le président ukrainien à changer de cap à 180 degrés par rapport à la guerre. À oublier son pacifisme et à lancer une offensive militaire très violente contre les populations russophones rebelles du Donbass, soutenues par Poutine. Résultat de cette tactique, qui confine au stratagème : d’un côté, les citoyens ukrainiens oublient la privatisation des terres et la corruption et, de l’autre, le président russe, pour empêcher un massacre, tombe dans le piège qui lui est tendu en lançant ses troupes à l’assaut de l’Ukraine.
C’est une offensive militaire ukrainienne dictée par les ÉtatsUnis qui sert donc, selon vous, à tendre un piège à la Russie ?
Le piège est politico-militaire. Le mot piège fait partie du titre de mon essai. C’est un des axes de ma démonstration. L’analyse du calendrier, des tensions entre russophiles et russophobes, ainsi que sur la ligne de front, démontre l’existence d’une provocation. Chiffres à l’appui, selon les rapports quotidiens de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), chargée de surveiller l’évolution du conflit, le 15 février 2020, il y eut 174 violations du cessez-le-feu et 41 explosions dans le Donbass. Ces chiffres augmentent jour après jour jusqu’à devenir, 6 jours après, le 21 février, 2.158 violations et 1.100 explosions[note]. Ce jour-là, dans la soirée, Poutine reconnaît l’indépendance des républiques séparatistes. Trois jours plus tard, ses troupes traversent la frontière ukrainienne. Les tensions politiques commencent bien avant. Notamment, lorsqu’en février 2021, le gouvernement de Kiev ferme les 3 chaînes de TV les plus populaires du pays, liées à des oligarques pro-russes, favorables à des relations d’affaires avec Moscou. Sans ces chaînes et sans d’autres médias, il devient impossible de critiquer la politique belliciste du gouvernement.
Le « pacifisme » de Zelensky était donc faux ? Ce n’était qu’une farce pour se faire élire ?
Paradoxalement, non. Une de mes hypothèses est que Zelensky est un otage des circonstances qu’il a lui-même créées, et du contexte politique dans son pays. Il est un peu comme Trump. D’origine modeste, il est devenu millionnaire avant de se lancer en politique, en exerçant le métier de comédien. Il n’a pas fait de service militaire. La comédie a représenté pour lui ce que l’immobilier a été pour Trump. En arrivant au pouvoir, il rêvait de faire du business avec l’UE et avec la Russie. Mais, comme je viens de vous le dire, il est tombé en disgrâce. Et il a été acculé à la fois par la diplomatie étasunienne et par les pressions intimidantes, bien réelles, même si soigneusement cachées par les médias dominants, des mouvements d’inspiration ouvertement « bandériste » (du nom de Stepan Bandera, chef ultranationaliste qui collabora avec l’occupant nazi lors de la Seconde Guerre mondiale). Ces derniers l’ont très dangereusement menacé lorsqu’il a fait des démarches pour tenter d’apaiser les rapports de l’État avec les populations russophones.
Et alors, la guerre est devenue inévitable ?
Non, elle aurait pu être évitée si les pressions des États-Unis et de l’OTAN, et celles des forces bandéristes avaient été contrées, par exemple par l’Union européenne. Mais non seulement cela n’a pas été le cas, mais, l’Union européenne, au contraire, a tout fait pour faciliter le projet étasunien. Au début de la guerre, au cours des mois de mars-avril 2022, des négociations officielles eurent lieu entre Kiev et Moscou en Biélorussie et en Turquie. Les deux parties étaient en train de conclure la paix lorsque l’ancien premier ministre britannique Boris Johnson et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen sont allés à Kiev et ont enjoint à Zelensky d’arrêter de négocier. Le quotidien Die Welt, The New York Times, Le Monde diplomatique ont évoqué ce fait l’année passée. (Je l‘avais signalé en octobre 2022). Et la politique européenne n’a, hélas, pas changé. Dans mon livre, je détaille, sources et calendrier à l’appui, comment chacune des tentatives, même mineures, d’apaisement, ont été sciemment sabotées par l’UE. Aujourd’hui, Trump essaie de trouver un accord de paix, de conclure un cessez-le-feu, mais Macron propose l’envoi de troupes en Ukraine et l’UE exige des pays membres d’augmenter substantiellement leurs dépenses militaires.
Et l’opinion publique européenne suit comme un seul homme. Elle ne réagit pas. Tous ces agissements lui semblent normaux, sinon justifiés. Pourquoi ?
Vaste question ! Il n’est pas simple d’y répondre. Je crois que la passivité des opinions publiques, notamment en Europe, s’explique par la victoire du modèle civilisationnel « américanisé ». Ainsi, l’Europe des lumières s’est éteinte peu à peu avec l’essor de l’individualisme sans frontières. Et la gestion organisée de la communication est devenue l’instrument indépassable servant à façonner les opinions publiques. Les opinions concernant la guerre sont à la fois élaborées, développées, et préservées par cette gestion de la communication. Dans les pays avancés, les grands journaux sont achetés ou contrôlés par de puissants hommes d’affaires, et ce, malgré leur manque de rentabilité. Ici, en fait, ce n’est pas le pognon qui les intéresse. Il s’agit pour eux de contrôler l’opinion publique, de façonner l’opinion sur la « menace russe » pour booster l’industrie militaire et pour finir le job, autrement dit affaiblir la Russie. Il leur suffit de relayer les déclarations de Macron et de von der Leyen. Et ça marche !
Pourquoi alors, dans votre livre, critiquez-vous Poutine ?
Je crois que le président russe porte une part de responsabilité dans le terrible drame que vivent aujourd’hui les populations russes et ukrainiennes. En particulier ces dernières. Sa démarche consistant à opter pour une « solution » militaire au problème créé par l’expansionnisme de l’OTAN et par le gouvernement ukrainien est irresponsable. C’est une mesure destinée à suppléer les graves déficiences de sa gestion diplomatique et communicationnelle du dossier. Pendant de longues années (car ce problème a cours déjà bien des années avant la guerre), il a permis que germe la menace otanienne autour de l’Ukraine, et il l’a laissée grandir. Il a réagi discrètement et mollement, s’est contenté de faire des communications à mi-voix à ce sujet sans avoir le moindre impact sur un plan diplomatique. Or, cette affaire, les dangers qu’elle comporte et auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, réclament qu’ils soient portés devant l’opinion publique mondiale, que les choses soient dites. Dans mon livre, je signale le cas, difficile à comprendre, des interventions de Poutine lors de l’assemblée générale des Nations unies. Il n’a pris que deux fois la parole devant ce forum politique et médiatique mondial. La première en septembre 2015 et la deuxième et dernière en septembre 2020. Dans son premier discours, il consacra 2 minutes à l’Ukraine, sans, par exemple, dénoncer le coup d’État des bandéristes à Maïdan. Dans le deuxième, il ne parla même pas une minute de l’Ukraine : zéro ! Il passa la plupart de son intervention à parler du covid et des mesures à prendre pour y faire face. Pourtant la guerre était déjà en préparation. Les accords de Minsk avaient déjà été largement sabotés par les autorités de Kiev avec la complicité de François Hollande et d’Angela Merkel ; complicité dont ces derniers ont eu le culot, dernièrement, de se vanter. L’historien et diplomate israélien Eli Barnavi a signalé dans un de ses articles que « …de nos jours, les guerres ne se gagnent plus dans les tranchées, mais au moyen de la communication ». À la différence de son homologue ukrainien, le président russe ne semble jamais l’avoir compris.
Propos recueillis à distance par Paul Willems, mai 2025.



