
La couverture du livre est volontairement à l’image de cette illusoire immatérialité du numérique qu’on nous vend dans les échoppes immaculées, les journaux parlés et les offres politiques, les salles de classe où les TIC (technologies de l’information et de la communication) semblent la plus grande valeur ajoutée démocratique, cette couverture cache un nom : Congo. Aucune référence d’emblée, en effet, au pays, pour mieux indiquer que le problème est global, comme aucun smartphone, tablette ou câble optique estampillé du nom de l’ancienne colonie belge, pour mieux nous éviter de réfléchir à la production. Non, dans les grandes villes du monde, il n’y a ni sang ni terre qui jonchent les sols immaculés des boutiques Apple. Ici, tout est propre, dans les discours aussi, le « positivisme quant au fait technologique » et « l’étrange oubli (ou l’étonnant silence) de la part de nombreux intellectuels et scientifiques, journalistes et militants au sujet de la matérialité des technologies de l’information et de la communication ». Car autant l’Occident condamne — quand ce n’est pas le fait d’un dictateur à son service — les violations des droits de l’homme dans l’un ou l’autre pays, autant nous ne rencontrons que silence quand il s’agit d’évoquer les conditions qui rendent possible la numérisation du monde. Cela révèle plusieurs vérités. D’abord, qu’il est impossible à ceux qui en tirent profit — toutes les entreprises allant de l’amont, les industries extractives, à l’aval, celles du recyclage, avec le consommateur entre les deux — de stopper une entreprise qui rapporte tant. Ainsi, comme souvent, le besoin intermédiaire du consommateur, indispensable à la rentabilité des opérateurs du numérique, ne crée pas l’offre, mais au contraire répond comme toujours à l’accumulation primitive du capital. Le besoin est donc créé, par le désir et la comparaison, mais aussi par le fait de rendre le numérique indispensable et obligatoire. Si le Congo peut sembler pour certains « un problème lointain », Fabien Lebrun montre a contrario qu’une analyse des technologies numériques en tant que macro-système technique en fait un problème occidental majeur.
Un regard historique permet également de saisir comment mondialisation, numérique et Congo sont entremêlés, passant de l’esclavagisme à l’extractivisme, ce dernier, pilier du capitalisme, prenant la forme inverse d’un sous-développement de l’Amérique latine et de l’Afrique à mesure que l’Occident se développait, ce paradoxe de la richesse qui appauvrit ne s’expliquant que par la domination coloniale. Jusqu’aux guerres et aux viols, utilisé comme « arme de destruction massive », « stratégie militaire à des fins minières ». Il faut lire Barbarie numérique pour comprendre comment le Congo est « un pays sacrifié pour un monde connecté », mettant en jeu nos responsabilités dans le malheur consubstantiel au « bonheur » numérique.
Fabien Lebrun, Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté, L’Échappée, 432 pages, 22€. A. P.


