Colette Braeckman est une journaliste-reporter belge dont l’audace dépasse l’imagination. Sillonnant depuis longtemps l’Afrique centrale, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages sur la République Démocratique du Congo (RDC) et les évènements qui, depuis deux générations, ont bouleversé cette région du monde. Grâce à son grand cœur, elle n’est pas devenue, comme tant d’autres, la simple propagandiste d’une pensée unique et de ses sempiternels colportages. Nous avons abordé succinctement avec elle les deux décennies qui précèdent directement la période actuelle, en procédant par touches successives, traitant surtout du développement de la démocratie en RDC.
LES AMÉRICAINS ET L’UDPS[note]
Dans votre dernier livre[note], vous parlez d’un lobby américain prodémocrate qui aurait soutenu l’UDPS dans les années 1980…
C’était le Rainbow lobby. La dame s’appelait Nancy Ross. C’étaient des gens très actifs qui venaient régulièrement à Bruxelles pour prendre contact. Ils donnaient beaucoup d’informations, soutenaient à fond l’UDPS contre Mobutu. Dès que Tshisekedi[note] ou les autres se faisaient arrêter, ils faisaient des communiqués, se mobilisaient, c’était un lobby militant. Comme c’était pour la démocratie ou pour libérer les gens de l’UDPS, on était en très bons termes. Après, il y a eu le Rwanda et ils ont disparu complètement.
Des organisations américaines, comme le New Endowment for Democracy (NED), ont joué un rôle dans des révolutions, comme le printemps arabe. Elles sont considérées comme des extensions de la CIA. Et le Rainbow lobby ?
Je n’ai jamais eu la preuve qu’ils étaient de la CIA, mais ils étaient quand même très bien introduits aux États-Unis. J’y suis allée, je ne sais plus à quelle occasion, à la fin des années 1980 et j’ai été tout de suite reçue par des gens du Haut département d’État, qui suivaient de très près le Zaïre de Mobutu, qui posaient des questions pointues, qui savaient qui était qui. C’était une attention insolite. L’UDPS a été créée en 1979, avec la lettre des 13 parlementaires à Mobutu. L’UDPS ne demande pas la démocratie, ou le multipartisme, mais l’autorisation de créer un deuxième parti. Ce n’était pas une revendication pour créer une démocratie, mais c’était un pas en avant. Ce sont des dissidents du MPR de Mobutu qui ont créé l’UDPS. Le Rainbow lobby était à côté d’eux dès le début, ils n’étaient pas tout seuls. Quand il y avait des gens emprisonnés et battus, il y avait toujours des protestations américaines. Les Américains étaient beaucoup plus rapides que les Belges. La Belgique en était encore à se demander qui était qui, qui étaient ces gens. Ce n’est qu’après la chute du mur de Berlin qu’ils ont été reçus à l’ambassade. Les Américains ont pris leurs distances avec Mobutu à partir de 1985.
Il y a eu un rapport américain important sur le Congo de Mobutu à ce moment-là…
En 1982, il y a eu le rapport du FMI, le rapport Blümenthal, qui a démoli le Zaïre de Mobutu sur le plan économique. C’est un très bon rapport qui a dénoncé la corruption institutionnalisée, les détournements effectués par le régime. Après cela, Blümenthal est retourné en Allemagne et n’a plus mis les pieds au Zaïre. Que Blümenthal, un haut fonctionnaire du FMI, ait mené cette enquête, qu’il ait été autorisé à la publier, et qu’elle ait eu un tel écho dans la presse, ça veut dire quelque chose.
Tshisekedi a-t-il créé cette opposition dans le but de soutenir indirectement Mobutu, qui était très critiqué à un moment donné, pour donner l’impression que le Zaïre se démocratisait ?
Tshisekedi a toujours gardé le contact avec Mobutu, jusqu’à la fin de sa vie. Il faisait de grandes déclarations tonitruantes, mais c’était un ami de la première heure de Mobutu. Il a rédigé les statuts du MPR. C’était un juriste. Mobutu devait lâcher du lest. Est-ce qu’ils n’ont pas mis ensemble cette stratégie au point ? C’est possible. Ils ont interdit les autres, dont les lumumbistes qui étaient toujours persécutés. L’UDPS a pris des coups aussi. C’étaient des Kasaïens. Ils n’ont pas été mis en prison, mais ils ont été relégués dans leurs villages d’origine, ce que les Belges faisaient déjà. Une vieille pratique coloniale consistait à renvoyer les gens dans leur village, à 1.000 km de la capitale, en leur disant de cultiver la terre.
KABILA[note]
Quand Kabila père est venu à Bruxelles, je ne sais pas si tu te souviens ?…
… Il s’est retrouvé dans la fosse aux lions. Il était déconcerté par l’accueil glacial de la Belgique. Il a été reçu par Hervé Haskin et par Armand De Decker. Le dispositif belge était nul. On l’a traité comme un chien. Et trois mois après, il était mort. On savait qu’il allait mourir. J’étais révoltée. Je ne voulais pas être obséquieuse, mais j’essayais d’être cordiale avec lui. Oh, c’était horrible !
Quand on pense que Kabila a déclenché une guerre internationale…
Un combattant, hein. Et sur place, sur le terrain, il a rameuté les Maï-Maï, les vieux de la vieille, et tout le monde y est allé.
L’Angola, le Zimbabwe, la Libye…[note]
La population de Kinshasa s’est soulevée. Elle a empêché les agresseurs de réussir leur coup. Les gens ont été héroïques ! Ils se sont défendus contre des envahisseurs. On ne parle jamais de cela. Au contraire, une campagne de presse a dénoncé la chasse aux Tutsis.
Alors que Kabila a mis les Tutsis de Kinshasa en lieu sûr pour les protéger.
Il a chargé son fils Joseph et Okitundu qui était ministre des droits humains de faire un répertoire de Tutsis qui vivaient à Kinshasa, d’aller les chercher et de les mettre en sécurité. Et on a dit : « Quand même, Joseph, le fils du président, il a l’autorité. » En fait, il a obéi aux instructions de son père ! Ensuite, des gens ont fait courir des rumeurs : « Oui, mais Joseph est un Tutsi. »
Laurent-Désiré Kabila avait affaire à une campagne de presse internationale qui cherchait à le salir. On a inventé toutes sortes de choses.
Alors qu’il essayait d’arrêter les militaires de Paul Kagame.
Qui a transporté les soldats rwandais au Bas-Congo ? Est-ce que ce sont les Américains ?
Ce sont des avions rwandais. L’opération qui a consisté à mener les Rwandais jusqu’à Kinshasa était une opération à haut risque menée par Kabarebe avec un avion rwandais qui a atterri à Kitona. Le Zimbabwe est intervenu. Et ils ont dû se replier à pied dans des conditions difficiles vers l’Angola. Ils ont marché à travers le Bas-Congo. Ils se sont retrouvés au-delà de la frontière angolaise, dans un ancien camp de Savimbi. Et là, les Américains ont envoyé un avion pour les ramener au Rwanda.
ET LA GUERRE A CONTINUÉ…
Cette guerre s’est enlisée. Les femmes sont violées. Les hommes, torturés, tués, les femmes, parfois aussi. Il en est ainsi depuis plus de 20 ans. Justine Masika a écrit un livre sur les souffrances de femmes et les tortures à Goma. C’est un classique.
GOMA
Que peux-tu me dire à propos de la variole du singe à Goma ? L’explication officielle, c’est que c’est une zoonose.
Si au moins, il y avait un système de distribution d’eau et des égouts corrects ! Il n’y a même pas d’évacuation des rejets. Bukavu est devenu une poubelle à ciel ouvert. Il y a des maladies. C’est normal.
Le MonkeyPox est né à Kamituga, une localité du sud-Kivu où il y avait une mine d’étain qui marchait du temps de la Belgique etdeMobutuetquifutundespremiersobjectifsdelaguerreen 1996. Les Rwandais ont occupé Kamituga et se sont emparés de la mine d’étain. Ils se sont rendu compte qu’il n’y avait pas que de l’étain, mais d’autres minerais. Il y a eu un directeur d’origine rwandaise. Ensuite, il y a eu, je crois, une compagnie américaine qui a pris possession de Kamituga et puis qui a tout revendu. Et, enfin, sont venus des Chinois. Kamituga a aussi été occupé par les rebelles. Tout le système social et le système sanitaire se sont écroulés, c’est devenu un des pires endroits du point de vue sanitaire à cause des viols, de l’occupation. Les conditions de vie des mineurs artisanaux, les violences sexuelles, c’est un terrain idéal pour tous les virus, comme la variole qui, bien que n’étant pas une maladie mortelle, va vite et est très invalidante.
C’est 5% de létalité quand même…
Ah ? C’est beaucoup. À Goma ?
À Goma, au Congo, même en Europe.
J’ai reçu un coup de fil hier de Médecins du monde qui a une équipe à Goma qui m’a alertée en disant que c’était terrible. Ils ont plein d’infos sur le MPox[note]. À Goma, les conditions d’hygiène dans les camps de déplacés – ils sont 3 millions – sont déplorables.
J’ai lu qu’il y en avait un million et demi à Goma.
Dans tout le Kivu, Nord et Sud, il y en a 3 millions. Les gens descendent des montagnes et se rassemblent dans des camps au bord du lac. Ils sont coincés avec le lac d’un côté et les rebelles de l’autre. Ils sont chassés par les combats. Leurs maisons sont détruites. Sur les rives du lac Kivu, ils sont dans des huttes, des blindés comme ils disent, dans des conditions d’hygiène indescriptibles. Médecins du monde et Médecins sans frontière travaillent là. Ils ont des équipes sur place comprenant des locaux. Dans tout ça, le Monkey Pox, c’est la cerise sur le gâteau. Il ne peut qu’y avoir une épidémie de quelque chose. Rappelez-vous : avec l’exode des Hutus du Rwanda, il y a eu le choléra. Les gens mouraient par milliers.
LE M23
Par qui est dirigé le M23 ?
Ce sont des réfugiés qui sortent des camps d’Ouganda avec une ligne de commandement du Rwanda.
Mais ils sont sortis de ces camps dans les années 1990…
Non. Toutes les guerres au Kivu, avec Laurent Nkunda, tous ces Tutsis, toutes ces rébellions, chaque fois ça se termine par un accord de paix, les combattants sont retirés et on les met dans des camps en Ouganda. Vous avez toute une zone en Ouganda avec des camps de réfugiés. J’ai visité ça, un jour, avec la ministre de la Coopération. Il y a des réfugiés d’autres pays aussi, mais il y a toute une zone avec des réfugiés d’origine congolaise, logés, nourris, avec des écoles. Ils suivent un entraînement sportif.
Logés et nourris ?
Oui. La coopération belge paie pour ça. Il y a toute une ligne budgétaire. On forme des jeunes gens. On les éduque. On leur apprend un métier. Les combattants du M23 ont grandi dans les camps de réfugiés, soutenus par l’aide internationale. Par l’UE, par la Belgique. C’est de la coopération. L’UE le fait aussi ailleurs. Les soldats du FPR[note] étaient réfugiés en Ouganda. Ils ont été formés, éduqués.
Est-ce que le FPR a été subventionné par les Belges ?
C’était le Haut-commissariat aux réfugiés (HCR). Si la Belgique donnait de l’argent, c’était via l’ONU. Mais ça c’est normal. C’est le HCR. Ces gens avaient parfaitement le droit d’avoir la qualification de réfugiés, apatrides même. Et ils avaient des documents de l’ONU, des cartes de réfugiés de l’ONU. Leur principale revendication, qui était légitime, était de rentrer dans leur pays, d’obtenir une carte d’identité nationale rwandaise et de ne plus être des apatrides qui ont des problèmes quand ils voyagent dans le monde. Les gens du FPR ne voulaient plus voyager avec une carte de l’ONU. Ils voulaient une carte de citoyen rwandais. C’était leur principale revendication dans toutes les réunions de l’OUA[note]. En Belgique, il y avait toujours un type qui se levait et qui prenait la parole dans les années 1980 et qui demandait : « Et qu’est-ce que vous faites avec les réfugiés rwandais qui sont apatrides ? Nous sommes les plus anciens réfugiés d’Afrique. » Ce qui était vrai. Ça remonte aux années 1960. Il faut régler le problème, disait-on. Et le régime rwandais disait : « Vous voyez bien qu’il n’y a pas de place chez nous. » Et ça a généré le FPR qui s’est battu pour le retour. Le M23 et tous les rebelles venus d’Ouganda, eux, se battent pour retourner au Kivu. Est-ce que ce sont tous des gens qui sont nés dans le Masisi, à Rutshuru, au Kivu, comment le savoir ? Est-ce qu’il y a des jeunes Rwandais qu’on a injectés dans l’équipe ?
Ces réfugiés-ci, c’est le HCR, la Belgique, l’Union européenne ?
C’est la Belgique qui soutient l’UE et qui travaille avec le HCR, conjointement. Ce sont des opérations internationales de soutien des camps de réfugiés qui sont très bien organisées. Ils ont un statut, un titre de réfugiés internationaux, accueillis officiellement par l’Ouganda, et l’Ouganda a concédé des terrains au HCR pour qu’il construise là des villages, des écoles, des hôpitaux, des services, pour que ces gens puissent vivre décemment. Mais ils ne sont pas chez eux. Là-dedans, il y des gens d’Afrique australe aussi. Des anciens réfugiés des guerres d’Afrique australe.
Des gens de l’UNITA, des gens comme ça ?
Oui. Il faudrait vérifier. La question qui se pose avec l’Ouganda, c’est que le régime ougandais n’accepte jamais de naturaliser ces réfugiés. Ce sont des gens de la deuxième génération de réfugiés d’origine congolaise, mais ils ne peuvent pas obtenir la nationalité ougandaise. Et donc ils restent réfugiés. La deuxième et la troisième génération continuent à prôner le droit au retour, puisque dans le pays où ils vivent, ils ne peuvent jamais s’intégrer pleinement ni avoir accès à certains emplois. On pérennise le problème et donc l’instabilité. C’est le germe de nouvelles guerres. Ça, c’est l’Ouganda. Il suffit de demander à la coopération belge. Ils ont des dossiers là-dessus. La Belgique paie le HCR, ou l’UE. C’est officiel.
Là, ils ont des écoles, ils sont bien logés, mais au Kivu, par contre, ce n’est pas le cas.
Au Kivu, ce sont des déplacés, pas des réfugiés.
Je savais que Laurent Nkunda allait et venait en Ouganda, mais je ne savais pas qu’il avait le statut de réfugié, qu’il avait une carte du HCR, qu’en Ouganda, il était logé, blanchi.
Lui était de Goma. Mais il y en a d’autres. Il y a des jeunes gens, logés, nourris, blanchis. C’était un Tutsi du Nord-Kivu, qui avait rejoint le FPR et avait combattu au Rwanda comme officier. Mais il est d’origine congolaise, Tutsi du Nord.
Un Banyamulenge ?
Non. Les Banyamulenge sont des Tutsis du Sud-Kivu. Il était intégré dans les troupes rwandaises. Et quand il a mené des opérations au Nord-Kivu, on a vu qu’il était originaire de je ne sais plus d’où[note]. C’est compliqué hein ?
LA RÉSISTANCE
Qui combat ces paramilitaires ?
Les Forces armées congolaises. Mais ces troupes ne sont pas très efficaces.
Les Américains et les Belges ont beaucoup insisté pour former des policiers. Ou des militaires.
Les Belges ont formé la 6ème brigade, je crois. À Kitona. Ces soldats sont considérés comme de bons militaires, bien formés, patriotes. Les Belges se désolent un peu d’avoir formé une bonne unité, alors que, souvent, ils quittent l’armée, car ils ne sont pas bien payés. C’est un classique. La Belgique a formé plusieurs fois des unités d’élite et puis ces soldats se sont volatilisés, ils ont disparu dans la nature.
Comme les trois sportifs congolais, sur six, qui se sont volatilisés à Paris, juste avant la cérémonie de clôture des Jeux olympiques.
Les Français ont formé des officiers supérieurs. Il y a une espèce de grande académie militaire à Kinshasa. C’est SaintCyr quoi ! Ce sont des Français qui l’ont créée. En sortent des gens intelligents, bien formés, mais pro-Français, évidemment.
Les soldats qui ont des idées révolutionnaires sont plus efficaces que les soldats formés par les Belges, les Français ou les Américains qui sont avant tout là pour défendre les multinationales, les intérêts occidentaux.
Qui sont les soldats qui ont des idées révolutionnaires ? Ils sont où ?
Il n’y en a plus. Ils se forment dans les révolutions, dans les guerres. Il y a eu l’AFDL. Il y a eu le maquis de Kabila. Il y a eu Mulele, tous les Simbas et les… lumumbistes. Il y a eu des générations de révolutionnaires dont certains étaient militairement bien formés.
Au Kivu, ils ne se montrent pas. Mais il y a encore des gens qui ont cette idéologie. Les Maï-Maï savent se battre. Ils sont vilipendés, critiqués. Je pense que ce courant-là n’est pas perdu, il est toujours là.
Avec des curés de paroisse, des gens de la base, cet élan patriotique congolais est toujours là, mais pour le moment ils ne se montrent pas. Ils tiennent à la vie. Les gens transmettent oralement. Aujourd’hui, il y a aussi les fameux combattants Wazalendo. Les enfants du pays, comme on dit. À l’étranger, on les déblatère, on dit que ce sont des tueurs. Ce sont des milices. Je ne suis pas beaucoup allée au Kivu, mais j’en ai quand même rencontré. Ce sont des étudiants d’université, qui font le droit ou l’histoire, et qui se sont un jour dit qu’ils allaient aller se battre pour leur pays. Ils s’expriment très bien en français. Il y a peut-être de tout, il y a peut-être des coupeurs de route, mais il y a aussi une génération de jeunes qui ont 20 ans et qui se battent pour leur pays : les Wazalendo. Mais ce sont aussi ceux-là qu’on met en première ligne.
Ils meurent parce qu’on les localise facilement ?
Leurs officiers sont corrompus.
Ce sont des officiers de l’armée congolaise ?
Oui. Les Wazalendo sont des groupes d’irréguliers, un peu comme les Maï-Maï, mais qui sont dans l’armée congolaise et d’après ce que je sais, l’armée congolaise les met toujours au premier rang. Donc les premiers qui meurent face au M23, c’est eux. Est-ce qu’il y en a qui restent à l’arrière pour se préserver, c’est difficile à savoir.
LE CONGO ET LA DÉMOCRATIE
Est-ce que les Congolais parviendront à préserver leur démocratie, leur unité ? Qu’est-ce qui va se passer aux prochaines élections ? Est-ce qu’un protégé du FMI comme Martin Fayulu va finir par passer ?
Les Congolais sont focalisés sur la guerre avec le Rwanda. C’est la grande priorité. Ils dénoncent. Mais il n’y a pas que ça. Il y a la corruption, la mauvaise gouvernance.
Qu’est-ce qui est important ? Quel biais, quel angle d’attaque utiliser pour préserver la démocratie ? Comment aborder la question de la démocratie au Congo, dans le tiers-monde ?
Tshisekedi[note] a une légitimité. Que ça plaise ou non. Il n’a peut-être pas eu les 73% dont on le crédite. Kagame n’a pas eu 99,9% non plus. Mais les gens ont voté pour lui à cause des petites mesures sociales qu’il a prises. Il a pensé à la gratuité de l’enseignement primaire et de la maternité. Pour les gens, c’est énorme. Il y a pensé. Les soins ne sont pas bons, mais il a posé le principe de cette gratuité. Normalement, toute femme enceinte a le droit d’aller à l’hôpital et d’accoucher gratuitement. Tout le monde a dit : « Oui, mais les services ne sont pas bons, les docteurs ne sont pas formés, elles doivent quand même payer pour toutes sortes de choses. » D’accord, mais le principe est posé. Il est inscrit dans la loi. Et le prochain devra tenir compte de ça. Le principe de la gratuité de l’enseignement primaire est acquis également. Évidemment, il y a encore toutes sortes de mesures à prendre.
On paie encore les professeurs. Il y a encore des professeurs ?
Oui. Les professeurs ont droit à une petite paie, un petit salaire ridicule. Et il y a la contribution des parents. Les gens ont voté pour ça. Ils doivent encore payer. Ce n’est pas parfait. L’État n’a pas d’argent. Le salaire des enseignants n’est pas suffisant pour qu’ils vivent. Il faut leur donner quelque chose. Mais le principe est posé et cette année-ci, les gens ont payé moins que les années précédentes. J’ai suivi la campagne. Les gens ont dit : « Les Blancs, vous pouvez dire tout ce que vous voulez, il a quand même pensé à nous. » Il a pensé à ce droit à l’enseignement, à sa gratuité. On peut dire : oui, c’est démagogique ! Mais il y a quand même pensé. Il a été élu grâce à ça, mais aussi sur une base patriotique, contre la division du pays, contre l’invasion rwandaise, sur cette base nationaliste et patriotique. On dit que c’est un régime « ethniste ». Mais les gens ont aussi voté pour l’unité du Congo. Et Tshisekedi doit faire attention, parce que s’il ne tient pas ses promesses, ils vont se retourner contre lui.
Qui choisit les candidats ?
Les gens ont voté pour l’unité du pays. Et pour le reste, ils ont voté pour des candidats corrompus.
S’il n’y a plus de Tshisekedi aux élections suivantes, que fait-on ? Ça fait deux mandats déjà, quand même…
Ce ne sera plus lui. C’est fini. Il ne peut plus se présenter.
Et après lui ? Il y a des gens qui parlent de Katumbi. Dans certains milieux, il n’a droit qu’à des éloges.
Le temps est passé. C’est un suppôt des Américains.
Je ne savais pas si c’était les Américains ou les Français.
C’est américain. C’est une créature.
Martin Fayulu, c’est le suppôt de qui, lui ?
C’est français.
Je l’aurais juré. Qui peut se présenter à la place de Tshisekedi ? Joseph Kabila ne peut plus se présenter, lui ?
Il pourrait. Il ne s’est pas représenté. Il a laissé passer les tours. Mais légalement il peut.
La BBC a publié un article sur Kabila. On a essayé de savoir pourquoi il ne s’était pas représenté, pourquoi le PPRD n’avait pas fait campagne.
Les prochaines élections, il peut.
Enfin, ce n’est pas forcément une solution. Il devient vieux aussi, il n’est pas éternel.
Il a 50 ans, est en état de diriger. Il a un diplôme universitaire. Mais on ne peut pas dire qu’il ne soit pas corrompu. Ils sont tous corrompus.
Mais cette corruption, est-ce que ça sert à faire fonctionner une organisation, un parti, à payer des gens, des journalistes, à mener campagne, à préparer des élections ?
À payer des permanents. Et il fait tourner ses affaires. Il a un parc naturel proche de Kinshasa dans le Bas-Congo. C’est un grand lieu d’attraction. Tous les gens de Kin sont très contents. Ils ont quelque chose du même genre que nous ici avec Pairi Daiza qu’ils ont pris comme modèle. Les gens, tous ceux qui ont un peu d’argent, y vont avec les enfants et sont très contents. Il se sert d’un vieil avion de l’armée, qu’il a posé au milieu du parc. À l’intérieur, c’est un restaurant.
Pourquoi pas ?
Il gagne de l’argent et il fait tourner son affaire. A-t-il des ambitions, je ne sais pas. Il y a quand même des choses qui sont intrigantes, comme la persécution dont il fait l’objet pour le moment. Les gens de Tshisekedi l’embêtent, l’empêchent de venir au pays, attaquent sa résidence. C’est qu’ils ont peur de lui.
Ils ont déjà éliminé pas mal de monde.
S’ils ont peur de lui, c’est qu’ils le soupçonnent de… Et lui, comme il est, il ne dit pas un mot.
Est-ce qu’au sein de l’UDPS, il y a quelqu’un qui pourrait succéder à Tshisekedi ?
Comme toujours, il y a la famille. La maman joue un rôle, elle aurait sûrement quelqu’un pour remplacer Félix, pour que ça reste dans le clan. Vous avez Kabuya qui est secrétaire du parti, mais qui est un peu persécuté maintenant. Vous avez l’UDPS parti, formation politique qui veut garder le pouvoir globalement, qui a sûrement des candidats au sein du parti. Ils doivent se heurter à la famille biologique de Tshisekedi.
Kabila ne dit rien, il est discret, il ne dira jamais rien. Il reçoit des gens. Mais il est prudent. Il ne vit pas dans le pays. Il est au Zimbabwe ou en Afrique du Sud. Et il a raison. Parfois je me dis : « Joseph, il a gagné. » Bon, il a de quoi vivre, il a sécurisé sa famille sur le plan matériel et tout. Mais quand il voit ce désordre, peut-être se dit-il qu’il devrait faire quelque chose. Mais dans l’armée, est-ce qu’il y a encore des gens de son côté ? Dans la réorganisation de l’armée, ses partisans ont été écartés, mais aussi des officiers qui venaient du Rwanda, qui étaient liés à Kigali. Mais ceux-là, ils ne pouvaient pas rester. Ils ont bien fait de les obliger à démissionner.
Est-ce qu’il y a la peur d’un coup de force ? Cela signifierait la liquidation de toute une série de gens, quand même. Je pense à Joseph Kabila et aux gens de son parti. Ceux-là risquent de se faire éliminer s’il y a une prise de pouvoir par des gens comme Fayulu.
Bah, ils sont prudents, hein.
Heureusement. Mais il a encore beaucoup de gens sur place. Ils n’ont pas tous pu aller vivre en Afrique du sud.
Ils se taisent. Ils cachent leur jeu.
Aujourd’hui, c’est quand même difficile de bien se cacher.
Si, le général Numbi, mais qui est poursuivi. Enfin, c’est quand même un tueur !
Oui, mais bon, tous les gens qui exercent ce genre de responsabilité sont des tueurs.
Pour le moment, ils n’apparaissent pas. C’est le Congo. Il y a des mouvements souterrains, mais le contexte est tel que comme Tshisekedi vient d’être réélu, ils ne vont pas aller se manifester. Et puis vous avez tout ce mouvement, ce réservoir de jeunes militants, certains sont pro-américains ou militent pour les droits de l’homme, Filimbi, tous ces mouvements, sociaux, etc. Il y en a qui sont certainement pris en main par les Américains. Comme autrefois. Mais il y a des nationalistes aussi, qui se font tuer. Mais il y en a quand même beaucoup, issus de cette nouvelle génération des 18-20 ans.
Des jeunes Congolaises, même en Belgique, manifestent, écrivent des trucs incroyables. Très actives.
Propos recueillis par P. W. en direct, septembre 2024.


