Votre mission, si vous l’acceptez…
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Votre mission, si vous l’acceptez…

(IN)CERTITUDES POLITIQUES FRANÇAISES LE 11 JUILLET 2024

Cassou

Notre mission, si vous l’acceptez, consiste à lire ce message. Comme toujours, si vous étiez pris en train de le lire à la lettre, je nierais l’avoir écrit. Ce message s’autodétruira dans 5 jours (?), 5 semaines (?), 5 mois (?). C’est pourquoi je suis obligé de le dater du 11 juillet. Peut-être qu’il aura perdu toute pertinence le 12 juillet. Cela pour dire que la situation politique française est éminemment instable. Et grosse de surprises, sans doute plus mauvaises que bonnes.

Dans l’océan actuel d’incertitudes, voici 3 certitudes (je prends des risques fous en les énonçant).

1. Le macronisme, gonflé à l’hélium médiatique en 2017, n’en finit pas de se dégonfler. Il recueille entre 15% (européennes) et 20% des voix (législatives). Il vient de perdre une centaine de députés et ne peut plus gouverner. Les 160 députés que la macronie vient d’obtenir ne reflètent pas le rejet massif (pour ne pas dire la détestation) dont Macron, médiocre exterminateur-bordelisateur, fait l’objet dans le pays : 80% des Français ne veulent plus de ce praticien zélé du coup d’État permanent, fomenteur de chaos. Fomenteur ? Faux menteur ? Ou vrai menteur ? À la proportionnelle, l’exterminateur de la paix sociale et des services publics aurait dû obtenir une centaine de députés, pas plus. S’il en a 160, cela est dû au seul « front républicain » (barrage anti-extrême droite) qui a bien fonctionné dans le sens : Front Populaire ⁃⁃ Macronie (et moins bien dans l’autre sens). L’exterminateur de la paix sociale, qui est aussi le fanatique du fric-flic, joue double jeu : le dimanche il appelle à faire barrage à l’extrême droite, le reste de la semaine (on l’a appris récemment) lui et ses complices en fanatisme financier (dont l’ancien Premier-Sinistre Édouard Philippe) dînent avec Marine Le Pen dans un discret appartement parisien. Ils élaborent ensemble la tactique permettant à Le Pen de prendre la succession de l’exterminateur décrédibilisé afin de perpétuer le règne du fric-flic. « Plutôt Hitler que le Front Populaire ! »

2. Le Nouveau Front Populaire (NFP) a « gagné ». Avec 28% des voix et 190 députés, il arrive en tête, devant l’extrêminable Macron et devant l’extrême droite. Mais sa victoire est courte et très fragile. Ce n’est pas un Front révolutionnaire, c’est un Front social-démocrate au sens de la « social-démocratie » des années 1920. Il ne prétend pas sortir du capitalisme industriel, il cherche seulement à éviter que le plafond capital-fasciste nous tombe sur la tête. Le NFP est précaire d’abord extérieurement parce que sa victoire est courte et qu’il n’a pas de majorité absolue au Parlement pour appliquer son programme (la droite et l’extrême droite sont majoritaires ensemble et assez fortes [environ 350 députés] pour rejeter toutes les lois proposées par le NFP). Il est précaire ensuite à l’intérieur parce que le Parti Socialiste (PS) a presque comblé son déficit de députés par rapport à La France Insoumise (LFI). Le PS a environ 60 députés, LFI 70. Or, ce rééquilibrage est de mauvais augure, car, avec une image un peu surréaliste, je dirai que le PS est le ventre mou du front ! Quant à LFI, sans nier ses problèmes de démocratie interne, il faut aussi reconnaître que ses militants et députés sont les plus déterminés à appliquer le programme du NFP. Or le rééquilibrage de la gauche au profit du PS affaiblit relativement LFI et donc la puissance dedéterminationduNFP.Dureste,lesfinanciersetladroite ne s’y trompent pas : leurs manœuvres et déclarations vont déjà bon train pour tenter de scinder le NFP et appeler le PS à rejoindre une grande coalition « centrale ». Ce qui serait le plus sûr moyen de ne rien changer, c’est-à-dire de perpétuer le désastre social, écologique et économique, et de faire gagner l’extrême droite la prochaine fois. 

3. Pour l’extrême droite, la situation (de sous-représentation) est inverse de celle (de sur-représentation) des macronistes : avec 30% l’extrême droite a le vent en poupe – elle aussi gonflée à l’hélium médiatique (le patronat et les médias, qui disaient hier « Plutôt Hitler que le Front Populaire » disent aujourd’hui « Plutôt le fric-flic et le racisme que le Nouveau Front Populaire »). L’extrême droite est la première force en voix et la troisième au Parlement : elle a environ 140 députés – à la proportionnelle, elle devrait en avoir 200. Si elle n’en a que 140, c’est, je l’ai dit, parce que le « front républicain » a relativement bien fonctionné. À la date d’aujourd’hui (le 11 juillet 2024), l’extrême droite est donc apparemment battue, mais ce n’est qu’une apparence, car si rien ne change bientôt en profondeur et en mieux, elle sera au pouvoir dans 1 an (?), 3 ans (?), 5 ans (?). Pourquoi ?

Parce que les causes profondes de la montée de l’extrême droite sont toujours là : insécurité socio-économique, atomisation de la société sous l’effet du sadisme financier de l’oligarchie patronale, sous l’effet aussi de la brutalité venue des cinglés de la technologie (réseaux dits « sociaux » ou dissociaux, remplacement des humains par des écrans), destruction néolibérale des services publics de santé et d’éducation, racisme et xénophobie propagés par les ministres et les médias, amplification médiatique des problèmes d’insécurité de rue (on vote parfois à 45% pour l’extrême droite dans des villages pyrénéens où personne n’a jamais vu un musulman de sa vie et où l’insécurité de rue n’existe pas).

Il va de soi que l’extrême droite ⁃⁃ le flou de son programme en témoigne – n’a pas la moindre intention de prendre des mesures contre le déferlement de l’insécurité socio-économique ou pour la réparation des services publics. Mais 30% des électeurs lui font confiance. Cela tient au fait que, quand on a vu pendant 40 ans la gentille droite-et-gauche « entrepreneuriale » glorifier les milliardaires et les gadgets électroniques, quand soi-même on n’a plus de quoi manger au 10 du mois et que les gadgets commencent à coûter trop chers, eh bien on se sent trahi par la droite-gauche – mais comme on est imbibé de « valeurs » de droite (fric et gadget), on cherche une « meilleure » droite que la droite : et c’est l’extrême droite ! Et comme les écrans ne nous présentent que des technomilliardaires « gentils », il faut bien que le « mal » vienne de quelque part. Les « méchants » sont bien sûr les étranges et les étrangers. L’extrême droite entrepreneuriale hypermoderne fait jouer le réflexe archaïque du bouc émissaire.

Il y a des penseurs ex-communistes qui « crachent » sur la gauche en faisant mine de croire que la droite est encore faite de conserva-tories. Comme si la droite actuelle avait encore l’intention de conserver le monde et l’humain, comme si elle n’était pas fascistoïde, « fascisatrice », techno-plouto-exterminatrice. Quant à la gauche, il faut s’entendre. Je ne mets pas le PS ou les écolos dans la gauche. Dans la gauche il reste La France Insoumise (LFI). Je n’aimerais pas travailler avec Mélenchon. Pour moi, dont l’idéal est l’autonomie telle que la pense Castoriadis et telle que la pratiquent vaille que vaille les zadistes de Notre-Dame-des-Landes, le programme du Front-Populaire-LFI est loin du compte. Mais si ce programme s’applique et permet à des gens de retrouver un peu d’énergie politique, je signe. En écoutant des déclarations ici et là, je note que certains Insoumis, pressentant leur impuissance, en appellent à l’esprit d’initiative et d’autonomie des gens du peuple. Je regrette que LFI, qui pendant un bref moment, un peu avant le mouvement des Gilets Jaunes, annonçait qu’elle n’était plus de gauche parce qu’elle estimait plus important d’unir le peuple de gauche et le peuple de droite contre l’oligarchie – je regrette que LFI n’ait pas maintenu cette ligne. Mais peut-on nier que LFI tente de résister au nihilisme ? Non, on ne peut pas le nier. Ses tentatives laissent-elles parfois à désirer ? Oui. Mais qui sommes-nous, nous les intellos radicaux, qui résistons gentiment avec nos papiers (ce qui n’est pas rien), qui sommes-nous pour donner des leçons de résistance à LFI ?

Au fond, malgré toutes les complexités et les incertitudes, la situation est simple : on ne peut pas sortir de l’hétéronomie capitaliste-industrielle par le haut, c’est-à-dire par la Présidence, la Chancellerie, le ministère, le Parti, le Parlement ou LFI. On ne peut en sortir que par un vaste mouvement d’autonomie-collective-en-bas. Que faisons-nous pour cette autonomie concrète ? Que fais-je pour elle ? Pas grand-chose. Donc je ne « cracherai » pas sur la gauche-LFI qui essaie tant bien que mal de desserrer l’étau nihiliste par en haut en nous disant : « Profitez-en pour prendre vos affaires en main ! » Là où LFI est placée, en haut, elle déploie un petit esprit de résistance, elle ne peut pas faire plus. Le reste nous appartient. Personne ne nous rendra autonomes malgré nous : ce serait une contradiction dans les termes.

Marc Weinstein