XIXe siècle, vers un monopole de la santé
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XIXe siècle, vers un monopole de la santé

CHIMIE, PHARMACIE ET MÉDECINE : TROIS HISTOIRES ENCHEVÊTRÉES

À L’AUBE DU XIXe SIÈCLE

Bien que nous soyons plus d’un siècle après Molière, les médecins traitent toujours les malades par des saignées, des vésications, des traitements à l’arsenic, des purges (dépurative, laxative, vomitive) au moyen de remèdes complexes. La médecine[note] est donc toujours brutale et concentrée sur une idéologie de l’extraction : extraire le mal du malade. Les remèdes, préparés par les apothicaires[note], contiennent souvent un très grand nombre d’ingrédients, d’origine végétale et animale (chair de vipères, castoreum[note], racines de plantes, plantes entières, poudre de minéraux, etc.) comme la poudre fébrifuge purgative[note] ou la thériaque[note], deux exemples très représentatifs de l’époque (leurs compositions varient en fonction des lieux, des années et des préparateurs, mais il y a eu par exemple jusqu’à 75 ingrédients différents recensés pour préparer la thériaque !).

À cette époque, l’accès aux médecins et aux pharmaciens est très inégal. Il dépend du rang social et du lieu où l’on réside. Aussi, les situations médicales d’une capitale, d’une simple ville ou d’une campagne très reculée sont incomparables. La médecine du peuple semble être à l’aube du XIXe siècle une pratique encore assez fondée sur des savoirs anciens, hérités des traditionnels monastères du Moyen-Âge où l’on cultivait « le jardin des simples ». L’herboristerie donc, ou l’usage des simples[note], (cf. article Goethe) reste une médecine populaire et courante ; et l’herboriste, celui qui compile les plantes séchées pour les délivrer soit directement aux malades soit aux apothicaires pour leurs propres préparations.[note]

Au XIXe siècle, le chimiste commence seulement à sortir de l’anonymat. Jusque-là, il avait été le savant d’une science qui ne parvenait pas à prendre sa place. Longtemps « bloqué » dans la philosophie alchimique[note], il s’en distingue en tentant d’expliquer les observations empiriques naturelles. De nombreux nouveaux principes sont avancés — les sels, les terres, le phlogistique, les airs, l’union mécanique ou les affinités, les corpuscules, les éléments ou les atomes —, et de nombreux savants européens se disputent des hypothèses émises au départ des avancées techniques et théoriques compilées par les alchimistes avant eux.[note] L’un deux, Lavoisier, semble marquer une rupture claire dans la pratique de la chimie, en écrivant son traité élémentaire de chimie en 1787. Pensé et écrit pour former solidement des chimistes (la formation est encore inexistante à l’époque), dans le même temps, il leur insuffle un but commun : tenter de déchiffrer la Nature et d’en expliquer les processus. En plaçant la balance comme instrument clé de la précision et de la compréhension des lois de la conservation, et donc des réactions chimiques, il permet « [d]’assurer le contrôle du processus de transformation même s’il reste obscur ». En révolutionnant la pensée de la chimie, il amorce indirectement un bouleversement dans les pratiques pharmaceutiques. Celles-ci qui découleront de la naissance de la chimie organique (1840), évolueront vers la standardisation — c’est-à-dire un dosage précis et reproductible — des remèdes qui deviendront progressivement des spécialités puis des médicaments.

Il faut souligner les liens et les querelles qui relient les uns aux autres à cette période : l’herboriste est accusé de concurrence tout en étant souvent assimilé à un charlatan ou à un incompétent par l’apothicaire[note], l’apothicaire double parfois le médecin en soignant et vendant ses préparations sans sa supervision (cf. Flaubert, introduction), les remèdes sont dans leur grandes majorités issus du monde végétal (pharmacopée) et donc des savoirs issus de l’herboristerie, le chimiste est souvent avant tout médecin ou pharmacien car les chaires de chimies sont quasi inexistantes, ou elles existent mais dans les facultés de médecine ou de pharmacie. Les existences même de ces sciences sont intriquées dans leurs commencements et dans leurs évolutions, elles sont toutes interdépendantes.

DÉCOUVERTE DES ESPÈCES PURES ET DÉFINIES

La première moitié du XIXe siècle subtilement vers une simplification des potions compliquées[note]. Elles deviennent progressivement des extraits chimiquement purs. Grâce aux avancées techniques de la chimie, apparaît une nouvelle discipline : la pharmacognosie[note] qui orientera très clairement le développement de la chimie pharmaceutique moderne.

En ce qui concerne la chimie, la théorie atomique n’est pas encore complètement actée. Les savants européens ne sont pas tous en accord et il est d’ailleurs difficile, à ce moment-là, de s’y retrouver parmi toutes les appellations qui se rapportent à la matière : corpuscules, particules, corps simples, équivalents, atomes ou molécules. Mais même s’il faut attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que l’atome soit identifié et permette de comprendre le concept de molécule, coup sur coup, plusieurs découvertes ouvrent la porte d’un changement drastique de paradigme.

La première a lieu lorsque Chevreul, qui étudiait en 1823 la composition des graisses et corps gras par saponification, isole toute une série de sels d’acide gras qu’il nomme successivement : acide stéarique, oléique, butyrique. Il imagine alors le concept d’espèce pure et définie[note] aux propriétés chimiques et physiques qui lui sont propres — ce que l’on nomme aujourd’hui aisément molécule mais que l’on ne comprenait pas encore.[note] Plus ou moins dans le même temps et successivement, la morphine, l’émétine, la strychnine, la quinine, la salicyline[note] et d’autres espèces pures sont isolées, caractérisées et identifiées comme responsables des propriétés médicinales des plantes dont elles sont extraites. Ces multiples avancées (isolations et caractérisations) modifient profondément le paysage et la compréhension des modes d’action : on comprend soudainement qu’une partie (l’espèce pure et définie, la molécule) d’un tout (la matière dans laquelle elle est contenue, graisse, bois, latex, feuille, racine etc..) est isolable et responsable des propriétés.

Le médecin et le pharmacien remplacent alors progressivement les potions compliquées impliquant un grand nombre d’ingrédients entiers, par des extraits d’une plante unique ou un ingrédient unique : l’espèce pure et définie, isolée, purifiée et concentrée que l’on appellera principe actif. Le remède devient progressivement autre chose qu’une potion polypharmaque[note] complexe, et toute l’attention du pharmacien sera portée à rendre plus agréable son absorption : c’est la naissance de la pharmacie galénique.[note] Le laboratoire du pharmacien devient le lieu de production d’extraits végétaux et de création de formes galéniques variées et nouvelles : pilules, dragées, capsules, pastilles, tablettes, pâtes, comprimés, sirops, tous issus d’extraits végétaux de plantes appartenant au codex (pharmacopée), et, fait nouveau, un endroit susceptible de maîtriser la posologie, c’est-à-dire la dose ingérée.

ANATOMIE D’UNE ÉVOLUTION À LA LUMIÈRE DE DEUX SCANDALES PHARMACEUTIQUES

Il est intéressant de s’attarder sur les deux derniers scandales pharmaceutiques en date : les opiacés et l’hydroxychloroquine. Au cœur du tapage médiatique, les molécules actives concernées sont issues de découvertes datant de près de deux cents ans. C’est dire si les racines du XIXe siècle sont toujours bien présentes dans l’histoire moderne de la chimie pharmaceutique !

La crise des opiacés permet d’illustrer le chemin qu’a pris la chimie pharmaceutique. En 1805 et 1835 respectivement, la morphine et la thébaïne sont isolées de l’opium. D’abord utilisées en tant que principe actif, elles seront, au cours du XXe siècle, modifiées par hémisynthèse — transformation chimique d’une molécule naturelle — puis remplacées par des composés synthétiques — obtenus au départ de plateformes moléculaires (bloc de construction) assemblées entre elles. L’oxycontin® (hémisynthèse de la thébaïne) et le fentanyl® (synthétique), au cœur du scandale, montrent cette évolution : de la molécule naturelle à celles modifiées par le chimiste (fig.1). À toute fin utile, notons que les champs de pavots qui existaient encore en Europe pour la production d’huile d’œillette — autrefois huile alimentaire consommée dans le nord de l’Europe avec le colza — ont été réquisitionnés pour la production d’opiacés pharmaceutiques sous l’étroite et secrète supervision de sociétés comme France Pavot ou Francopia, filiale de Sanofi.[note]

Figure 1. On distingue les opiacés naturels (morphine, codéine, thébaine), hémisynthétique (oxycontin®, dérivé de la thébaine) et de synthèse (fentanyl®). Ils sont devenus une part extrêmement importante du marché des analgésiques forts (morphine, oxycontin®, fentanyl®) ou des antitussifs (codéine).[note]

Le scandale de l’hydroxychloroquine illustre bien d’autres choses encore. Ce médicament récemment décrié est un dérivé synthétique de la quinine, isolée en 1820 (fig.2). Il est remarquable de constater qu’elle se retrouve au centre d’une nouvelle controverse scientifique quand elle était déjà le point de départ de l’homéopathie et de son opposition avec la médecine académique (cf. homéopathie). Mais l’histoire de la quinine permet également d’illustrer le modèle extractiviste de notre ère moderne qui semble commencer à cette époque où l’excitation chimique est tournée vers les principes actifs thérapeutiques : il faudra par exemple, 160 tonnes de bois de quinquina pour produire 1,8 tonnes de sulfate de quinine,15 là où la thérapeutique homéopathique permet, au contraire, la production quasi infinie de remèdes au départ d’une simple teinture mère (fig.3). Il est donc troublant de constater que la voie homéopathique ait été si peu valorisée, alors qu’elle permettrait justement une production bien plus soutenable que le modèle pharmaceutique actuel. La fièvre européenne de la quinine permet également d’apercevoir les débuts d’une future mondialisation effrénée. En effet, les importations des colonies espagnoles ne satisfaisant plus assez les demandes, l’arbre est planté massivement dans celles britanniques et néerlandaises pour une exploitation plus productive et rentable.[note]

Alors que l’on assiste à l’industrialisation des procédés d’extraction, d’autres découvertes continuent de bouleverser les savoirs chimiques. Une succession de nouvelles molécules sont isolées et caractérisées non plus au départ de végétaux mais du goudron de houille et du pétrole : naphtalène, benzène, phénol, quinoléine. Ces nouveaux édifices moléculaires conduisent à l’essor industriel des colorants de synthèse.[note] En 1842, lorsque la distillation de la quinine donne la quinoléine (fig.2), déjà obtenue par distillation du pétrole dix ans plutôt, une brèche est ouverte et permet sans doute d’oser un parallèle rapide entre les molécules actives issues des végétaux et celles du pétrole.

Une brique monumentale vient d’être posée : en mettant en évidence la présence, dans le goudron de houille et le pétrole, de plateformes moléculaires identiques à celles des végétaux d’intérêts thérapeutiques, et en élaborant les premières stratégies de la synthèse organique, une voie royale s’ouvre pour les industriels de la pétrochimie.

Figure 2. Découverte de la quinine, de la quinoléine et des dérivés synthétiques chloroquine et hydroxychloroquine

Figure 3. Deux modèles qui s’opposent tant au niveau économique et environnemental qu’au niveau idéologique

VERS LE MONOPOLE DE LA SANTÉ PAR L’INDUSTRIE PÉTROCHIMIQUE

Outre-Atlantique, un autre phénomène couve. Alors qu’en Europe, les chimistes mettent en évidence une panoplie de molécules prometteuses issues de la houille et du pétrole, un homme d’affaires stratégique conquiert le paysage pétrolier américain. Au moment où l’aspirine[note] et l’industrie des colorants deviennent des modèles de réussites, John D. Rockefeller est à la tête d’une société géante qui règne sur 90 % des raffineries : la Standard Oil. Bâti horizontalement (propriété qui rassemble la très grande majorité des raffineries américaines) et verticalement (extraction, raffinage et commerce du pétrole, fabrication des barils et des pipelines), son empire pétrolier contrôle l’entièreté de la chaîne. Dans le même temps et pour adoucir son image, le baron voleur[note] crée une « galaxie d’organisations philanthropiques » : le Rockefeller Institute for Medical Research (1901), le General Education Board (1903) et la Sanitary Commission for the Eradication of Hookworm disease (1909).[note] En 1912, alors que son empire pétrolier est dissous sous l’effet du Sherman Anti-Trust Act qui vise à interdire les pratiques monopolistiques, Rockefeller continue de poser ses pions sur l’échiquier philanthropique et crée la fondation Rockefeller qui devient la plus grande organisation philanthropique en matière de santé publique internationale ; pleuvent alors dons, bourses, subventions, financements exceptionnels — notons celui de la faculté de médecine de l’ULB en 1921.[note] Mais une question se pose : pourquoi ?

Empêché dans ses projets de grandeur, mais toujours à la tête d’un petit empire pétrolier, pouvons-nous croire que les avancées chimiques allemandes au départ du goudron de houille et du pétrole laissent indifférent l’homme de la Standard Oil ? Financer massivement et sous couvert de philanthropie, la chaîne de la santé — de la formation des médecins à la fabrication chimique des médicaments au départ du pétrole —, n’était-ce pas davantage un immense investissement stratégique pour une mainmise globale et horizontale, à l’image de la Standard Oil, d’un secteur très rentable : la chimie pharmaceutique ? N’était-ce pas l’objectif du rapport Flexner réalisé sous l’égide du General Education Board et qui se promet de réformer complètement les études médicales en Amérique et dans le reste du monde ? Notre santé et notre rapport à celle-ci, ne seraient-ils pas encore sous la tutelle de cette stratégie philanthrocapitaliste[note] qui oriente délibérément l’entièreté du corps médical au sens large — médecins, soignants, pharmaciens, industriels, enseignants, gouvernements et même malades — vers une course aux dividendes qui permettent ainsi de réinjecter des sommes considérables sous forme de « dons, subventions, financements » dans un immense réseau philanthropique ?

En d’autres mots, la médecine chimique et technocratique moderne ne serait-elle pas le résultat d’une instrumentalisation des sciences mises au service du philanthrocapitalisme — financer la recherche et le progrès pour produire du capital — et donc du seul choix de l’organisation Rockefellerienne qui aurait monopolisé l’entièreté de la chaîne de la santé, tout en écartant volontairement ce qui présentait un danger économique : les simples, l’homéopathie, les ressources propres de l’individu (Sujet) etc. ?

Marzie Flodienka