11/09 à l’Ouest, 09/99 à l’Est : les pouvoirs dévoilés ?
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11/09 à l’Ouest, 09/99 à l’Est : les pouvoirs dévoilés ?

LUMIÈRES SUR LES CONFLITS ACTUELS ET LA NATURE DES ÉTATS

Au tournant du siècle, deux ensembles d’événements très proches ont lieu, aux USA et en Russie. Catalyseurs du nouveau conflit Est-Ouest, ces événements jettent aussi des éclairages essentiels sur les pouvoirs concernés. Au-delà, ces faits éclairent probablement la nature des puissances en général, mais aussi peut-être de tout État (en tant que gouvernement central), à notre époque.

Pour éviter les malentendus : de mon point de vue (et comme cela ressort de bien des publications de Kairos, en particulier sur la guerre en Ukraine), les initiateurs de la nouvelle confrontation Est-Ouest sont en Occident, et avant tout aux États-Unis.

La Russie et ses alliés sont plutôt dans la réaction et les politiques défensives. De plus, les crimes commis dans le cadre de ces politiques défensives ne justifient ni traitement inique, ni, en général, rupture des relations (tant qu’on n’est pas face à des politiques génocidaires). Ce, notamment du fait que la nature criminelle est si bien partagée, chez l’ensemble des dirigeants de notre temps. Pensons par exemple à la Syrie : quoi qu’on puisse reprocher à son ancien régime, le choix occidental de l’exclure des négociations, quasiment dès le début de la guerre en 2011, ainsi que de le présenter comme le premier, voire unique responsable de cette guerre, ce choix apparaît plus que jamais dans sa monstrueuse irresponsabilité, avec les massacres qui se succèdent dans ce pays. La situation par rapport à la Russie est différente, mais il y a bien des points de rencontre (entre autres, concernant le risque que des gens pires que les dirigeants actuels y arrivent au pouvoir).

Mais en même temps, le pouvoir russe s’est laissé prendre dans un antagonisme destructeur, qui profite surtout à l’industrie militaire et aux faucons des deux côtés. Certes, on peut voir la lutte de la Russie comme une importante résistance d’un membre des BRICS à l’impérialisme occidental. Mais, pour moi, c’est prendre trop peu en compte le productivisme régnant à peu près autant qu’à l’Ouest, dans les puissances non occidentales, ainsi que le fait que leurs dirigeants ne me semblent pas meilleurs que ceux de l’Ouest. Certes, les États- Unis sont sans doute la plus grande menace, du fait de leur froide et inhumaine volonté de domination globale, volonté qu’un pays comme la Russie n’a pas. Par contre, il existe, dans le pouvoir de cette puissance, une volonté de contrôle tout aussi froide et inhumaine. Pour moi, cela ressort déjà de l’article « Dépasser les unilatéralités » (Kairos, n° 70), et cela va ressortir plus clairement encore du présent texte.

Pourquoi est-il important d’avoir conscience de telles choses ? Notamment, comme évoqué dans l’article mentionné, pour pouvoir dialoguer avec les personnes informées sur les crimes non occidentaux et révoltées par ceux-ci. Mais aussi pour prendre conscience du fait que l’ensemble des pouvoirs étatiques, en particulier ceux d’une certaine ampleur, confirment cette observation de Bakounine : « Prenez le plus sincère démocrate et mettez-le sur un trône quelconque ; s’il n’en descend aussitôt, il deviendra immanquablement une canaille[note]. » Les causes de ce phénomène sont complexes, mais il montre sans doute qu’il s’agit de tenter de progresser vers une vraie répartition du pouvoir sur l’ensemble des sociétés civiles. Or, on peut ne pas voir cet enjeu, si l’on sous-estime la nature criminelle et destructrice de l’ensemble ou de la plupart des pouvoirs actuels. Ce qui ne contredit pas le fait que, tant que les choses sont ce qu’elles sont, il s’agit sans doute de faire avec ces pouvoirs, de négocier avec eux. Mais avec lucidité.

JUMEAUX TÉNÉBREUX

Venons-en aux événements mentionnés. Les premiers sont les attentats de septembre 1999 en Russie (et plusieurs événements connexes). Ceux-ci ont eu lieu vers la fin des mandats du président russe Boris Eltsine marqués par une politique favorisant à outrance les investisseurs occidentaux, au détriment des intérêts nationaux. Comme nous le verrons, ces événements se relient probablement à la volonté de certains milieux du pouvoir russe de reprendre le contrôle sur le pays (et sans doute au-delà). Les autres événements concernés, à l’Ouest, sont les attentats du 11/09/2001, dans leurs relations avec les agressions ultérieures, par les États-Unis, d’une série de pays vus comme proches de la Russie.

Étant donné que les événements du 11/09 sont en général plus connus de nos lecteurs, nous nous limiterons à en rappeler quelques données essentielles. On peut consulter en complément les analyses du professeur D. R. Griffin (voir sa petite synthèse[note]), ou encore cette source très éclairante : un article d’un collectif spécialisé, indiquant des liens vers une série de publications des médias les plus classiques[note].

Publications dont il ressort que la version officielle des faits ne tient pas du tout et — si l’on tire certaines déductions qui devraient d’après moi s’imposer — que les attentats ont dû être organisés essentiellement de l’intérieur.

Les événements de 09/99 seront donc le fil rouge, et nous reviendrons régulièrement à ceux du 11/09. Concernant les premiers, une part essentielle de ceux-ci a eu lieu dans la ville russe de Riazan, peu après les 5 attentats très meurtriers qui, sur une quinzaine de jours, ont frappé la Russie (explosions nocturnes d’immeubles résidentiels). Avant d’en venir aux sources, résumons les choses : une semaine après la dernière explosion, soit le 22/09/99, un habitant de Riazan aperçoit des personnes sorties d’une voiture, dont la plaque d’immatriculation n’est lisible qu’en partie, et qui portent des sacs dans la cave d’un immeuble. Du fait des événements récents, le témoin avertit la police. Celle-ci arrive un peu plus tard. Examinant les sacs, elle y découvre un détonateur et un contenu d’un jaune inhabituel. Des spécialistes des explosifs interviennent et déclarent que les sacs contiennent un puissant explosif, de l’hexogène. 1.200 policiers sont déployés par le ministère de l’Intérieur pour rechercher les malfaiteurs.

Le lendemain, le chef du FSB local et le ministre félicitent les habitants et les forces de l’ordre de Riazan pour leur réaction ayant permis, soulignent-ils, de déjouer un nouvel attentat. Les informations sur ces faits sont diffusées dans le monde entier.

Deux des individus ayant déposé les sacs sont alors arrêtés.

Et, là, grande surprise : le directeur du FSB, Nikolaï Patrouchev, déclare aussitôt, le 24 septembre, qu’il ne s’agissait pas d’une tentative d’attentat, mais d’une simulation. Et il s’avérera en effet que les personnes arrêtées sont des agents du FSB. La version officielle sera telle que les sacs ne contenaient pas d’hexogène, mais seulement du sucre, et que le détonateur n’était pas fonctionnel (ce que contrediront énergiquement les policiers et militaires qui sont intervenus — nous y venons).

L’antenne du FSB de Riazan, le ministère de l’Intérieur lui-même, ainsi que le gouverneur provincial communiquent que ces déclarations de Patrouchev sont pour eux une surprise totale.

Très important : ces événements ont tant fait parler d’eux qu’on en trouve des présentations même dans les médias dominants, en Russie. J’ai choisi de me baser ici surtout, encore une fois, sur le journal Moskovski Komsomolets (MK). Il s’agit en effet d’un média russe des plus classiques et proche du pouvoir, comme cela ressort notamment du fait qu’il a été visé par des sanctions occidentales (on l’apprend sur le site de l’agence étatique russe Tass[note]), ainsi que du fait que, en 2024 encore, sur son propre site officiel, le président russe actuel saluait le travail de ce journal [note]. Rappelons aussi que les traducteurs automatiques donnent un accès suffisant aux articles en langue russe.

On lit sur le site de MK : « Dans la nuit du 23 septembre 1999, des policiers de Riazan ont découvert trois sacs de sucre “contenant une substance cristalline blanche” dans le sous-sol d’un immeuble résidentiel de 12 étages de la rue Novoselov. L’un des sacs contenait un engin explosif composé de trois piles, d’un détonateur et d’une montre électronique. Lors de l’examen de cette substance, la présence de vapeurs d’hexogène a été découverte. Ensuite, les autorités ont signalé qu’un exercice du FSB avait lieu, mais les journalistes expriment encore des doutes à ce sujet[note]. » Extrait d’un autre article très significatif : « L’explosion de Riazan a été miraculeusement évitée. Bien que le directeur du FSB, N. Patrouchev, ait déclaré le 24 septembre 1999 qu’il s’agissait d’exercices destinés à tester la vigilance des citoyens et qu’il y avait du sucre dans les sacs, il s’est avéré qu’une demi-heure avant son discours, le chef d’un autre service des forces de l’ordre, V. Rushailo, […] a déclaré qu’une explosion à Riazan avait été évitée. Et les experts en explosifs de Riazan affirment que l’équipement a montré la présence d’hexogène dans les sacs[note]. » Un autre événement, encore plus frappant, se relie directement aux précédents : l’annonce, à l’avance, en plein parlement national, de l’un des attentats de cette période. Là aussi, l’information se trouve dans MK : « Comment se fait-il que le lundi 13 septembre 1999, jour où des immeubles […] ont explosé à Moscou, le président de la Douma […] a rapporté l’explosion d’un bâtiment à Volgodonsk ? […] Et que c’est 4 jours plus tard seulement qu’un immeuble a explosé dans cette ville ? V. Jirinovski en a parlé ouvertement, le 17 septembre, lors d’une réunion plénière de la Douma d’État. En conséquence, son micro a été éteint et la question est restée sans réponse. À la suite de ces explosions, environ 300 civils russes ont été tués et environ 2.000 autres blessés[note] ». La journaliste russe Masha Gessen explique ainsi la chose : « Apparemment, l’informateur du FSB présent dans le bureau du président de la Douma […] avait fait passer la mauvaise annonce, mais il avait eu connaissance de l’explosion prévue de Volgodonsk[note]. » Rappelons que, comme on l’apprend sur le site de la BBC, un événement très semblable a eu lieu lors des attentats du 11/09/2001[note] : la BBC a annoncé à l’avance l’effondrement d’une tour qui, de plus, n’avait pas été touchée par un avion… On apprend aussi, toujours dans MK, que malgré les risques, des députés et autres citoyens ont demandé l’engagement d’une procédure pénale, contre les responsables du FSB visiblement impliqués dans les événements de 09/99. La demande fut rejetée par le procureur général[note], mais plusieurs personnes, en Russie (en particulier des journalistes et des députés), ont continué à tenter de faire toute la lumière sur ces faits. La plupart d’entre elles ont été emprisonnées pour des motifs peu crédibles, assassinées, ou encore ont péri dans des accidents suspects. Ces faits sont traités par des médias russes critiques comme classiques[note].

Il ne faut pas être conspirationniste pour déduire de tout cela que ces attentats de 1999 ont dû être organisés par les membres les plus haut placés des services secrets russes.

C’était notamment la conviction de l’ancien agent du FSB Alexandre Litvinenko, qui avait quitté la Russie peu après avoir refusé d’exécuter un ordre criminel. Il mourra empoisonné en Angleterre, mais aura encore le temps d’écrire Le temps des assassins[note], où il analyse en profondeur ces attentats et leur contexte. Les informations élémentaires sur Litvinenko et son assassinat se trouvent dans des médias russes très diffusés, notamment, là encore, dans un article de MK[note]. Le temps des assassins fournit de très nombreuses données, basées sur les médias russes officiels : témoignages des policiers arrivés les premiers sur les lieux, à Riazan ; déclarations du chef du FSB de Riazan et du ministère de l’Intérieur, maintenant que des vapeurs d’hexogène avaient bien été détectées ; nombreux détails sur les enquêtes et luttes des députés et journalistes évoqués ; textes juridiques prouvant que si les faits de Riazan avaient été une simulation, celle-ci aurait été conçue d’une manière totalement illégale, à de nombreux niveaux, etc.

SUITES, MOBILES ET VISÉES

Le pouvoir russe attribue les attentats de 09/99 aux indépendantistes tchétchènes. Et peu après ces événements — et donc sans aucune enquête préalable —, Vladimir Poutine, alors Premier ministre, décide de reprendre l’offensive en Tchétchénie, officiellement en représailles. On l’apprend dans Première personne, la biographie officielle du président russe (ouvrage cautionné par lui et dont il est co-auteur)[note], ainsi que sur le site de la Société historique militaire russe, institution étatique, qui précise bien que cette reprise des hostilités, suite des attentats, est le début de la 2ème guerre de Tchétchénie[note].

Rappelons que celle- ci causera, suivant les estimations, de plusieurs dizaines de milliers à plusieurs centaines de milliers de morts (estimations prises au sérieux par Ramzan Kadyrov lui-même[note], très peu soupçonnable de vouloir dénigrer le pouvoir russe). Ces choix politiques et militaires ressemblent donc fortement à ceux du pouvoir états-uniens vis-à-vis de l’Afghanistan, attaqué avant toute enquête sur les attentats du 11/09. Rappelons que le conflit déclenché alors causera, estime-t-on, 165.000 morts[note]. Quant à l’invasion de l’Irak par les États-Unis, invasion prétextée elle aussi par les attentats du 11/09 entre autres, elle causera quant à elle 1,2 million de morts, suivant des estimations élevées[note].

Concernant les motifs, Litvinenko et d’autres ont estimé que le but des attentats de 09/99 était de convaincre la population de voter pour un « homme fort », comme Poutine, qui allait en effet se présenter bientôt aux élections. Étant donné que celui-ci provenait du FSB et que les attentats étaient manifestement le fait de la tête de ce service, l’objectif était probablement de placer quelqu’un du FSB au poste le plus élevé du pays. Au sujet du destin des responsables, N. Patrouchev, une des personnes le plus clairement et le plus directement impliquée, est toujours haut fonctionnaire[note] et a été, jusqu’en 2024, membre du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie[note].

Quant à Poutine, il était encore directeur du FSB moins de 3 semaines avant le début des attentats, et Patrouchev était son bras droit. Ainsi, M. Gessen estime qu’il était probablement au courant de la préparation de ces opérations[note]. (Rappelons que concernant le 11/09, les responsables au sein du pouvoir états-uniens n’ont jamais été inquiétés, eux non plus).

Au sujet du 11/09 encore, rappelons que selon le général étasunien Wesley Clark, ancien commandant en chef des forces de l’OTAN, un mémorandum du Pentagone est apparu quelques semaines après les attentats, et prévoyait le renversement d’une série de gouvernements vus comme proches de la Russie[note], sous prétexte de guerre contre le terrorisme.

Les faits révèlent visiblement le sérieux de ce mémorandum, puisque tous les pays cités ont bien été attaqués, directement ou d’une manière déguisée, par les États-Unis et leurs alliés.

Ainsi, ces attentats visaient sans doute un conditionnement du peuple états-unien à ces guerres impérialistes camouflées.

De même, les attentats de 1999 visaient probablement, au-delà de l’élection de Poutine, à préparer psychologiquement les Russes à la guerre en Tchétchénie, à la lutte pour l’ordre en général, ainsi qu’à la résistance aux États-Unis (face à l’expansion de l’OTAN, etc.). Mais ce point de vue plus défensif et national ne change bien sûr rien à la noirceur absolue qui se manifeste dans ces attentats (tout comme, bien sûr, dans ceux du 11/09). De plus, leurs auteurs ne pouvaient pas offrir un meilleur cadeau aux atlantistes, quant à la justification de leurs politiques expansionnistes et russophobes.

Rappelons que la criminalité dévastatrice ne concerne en rien que les États-Unis et la Russie. Comme le montrent nos publications, une série de pouvoirs européens ont été des responsables essentiels des guerres atroces en Libye, en Syrie et au Yémen notamment, sans parler des politiques extractivistes tout aussi destructrices, pratiquées par l’ensemble de nos États.

Notons encore que si, dans nos médias classiques, on n’ose que timidement interroger le discours officiel sur le 11/09, plusieurs de ces médias prennent très au sérieux, par contre, les conclusions de Litvinenko sur les attentats de 09/99[note].

S’ils étaient cohérents, les wokes devraient réagir et dénoncer là un suprémacisme ou un racisme patent. En effet, ces positionnements médiatiques impliquent cette idée : des dirigeants russes peuvent être assez machiavéliques et pervers pour organiser les monstruosités dont il a été question ici, mais des dirigeants occidentaux ne pourraient jamais aller jusque-là, voyons…