« À la place des brillants princes qui nous gouvernent, je m’inquiéterais ! »
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« À la place des brillants princes qui nous gouvernent, je m’inquiéterais ! »

ENTRETIEN AVEC JEAN-CLAUDE MICHÉA

Pour la première fois, le philosophe Jean-Claude Michéa (né en 1950) s’exprime dans nos colonnes, une lacune désormais corrigée. Car depuis une vingtaine d’années il est considéré comme l’un des plus fins analystes et critiques impitoyables de l’idéologie libérale. Son nouvel essai, Extension du domaine du Capital, vient de paraître aux éditions Albin Michel.

Julie Dall’Arche

L’extension du domaine du capital se poursuit implacablement depuis 3 ou 4 décennies. L’épisode du covid a-t-il joué un rôle d’accélérateur, et si oui, comment ?

« Accélérateur » est le terme exact. Ce qu’on peut expliquer, entre autres, par le fait que les nouvelles règles de « distanciation sociale » que la plupart des États sont parvenus à imposer durant toute cette période à leurs différentes populations coïncidaient presque toutes, par ailleurs, avec celles qui définissent selon Marx une société libérale et capitaliste entièrement développée. À savoir une société atomisée, reposant sur la croyance que l’homme est par nature « une monade isolée et repliée sur elle-même » (ces « robinsonnades » d’Adam Smith et de Ricardo qui annoncent le self made man du capitalisme américain et l’individu intégralement autoconstruit de l’idéologie « trans ») et qui trouve donc sa vérité ultime dans ce que Marx appelait « l’homme séparé de l’homme et de la communauté ». Qu’est-ce, en effet, que cette « atomisation du monde poussée à l’extrême » (l’expression est d’Engels) qu’engendre par définition la logique libérale sinon, en dernière instance, ce confinement de chacun dans sa sphère privée – le Droit abstrait et le Marché « auto-régulé » apparaissant dès lors, pour reprendre une formule de Guy Debord, comme les deux seules instances capables de « réunir le séparé en tant que séparé » ? Ou le « geste barrière », sinon la matérialisation quotidienne de cette séparation ontologique de chacun avec tous ? Si l’on ajoute que la mise en œuvre de cette politique sanitaire impliquait simultanément un contrôle et une surveillance accrus des individus, le développement massif du « télétravail » et de l’enseignement à distance (autrement dit de tout ce qui permet de dématérialiser – et ainsi de déshumaniser encore un peu plus – les relations humaines de base) et, d’une façon générale, le remplacement systématique du lien social par la connexion technologique, on comprend donc sans peine que cet « épisode du covid » a pu effectivement offrir au système capitaliste une occasion privilégiée d’étendre son emprise économique et culturelle sur des secteurs entiers de la vie humaine qui lui échappaient encore. Sans même parler de ces désordres psychiatriques et de cette brutalisation de la vie quotidienne qui constitueront autant d’effets à retardement – on va s’en apercevoir très vite – de cette accélération insensée du rythme capitaliste.

Voyez-vous l’oligarchie comme plutôt incompétente ou plutôt malveillante ? Comment comprendre ce qui se joue sous nos yeux ? Stratégie du chaos ou ordre néolibéral plus robuste que jamais ?

Le degré d’inculture et de médiocrité intellectuelle qui caractérise de nos jours les nouvelles élites politiques du capitalisme mondialisé – tout comme celui, les deux sont évidemment liés, de leur pléthorique domesticité médiatique et « universitaire » – est en effet devenu proprement stupéfiant. Deux facteurs, selon moi, y concourent. D’une part, la déconnexion croissante de ces élites libérales du monde où vivent les gens ordinaires (déconnexion qui n’est elle-même qu’une des conséquences logiques de la « métropolisation du monde » et de la scission géographique et culturelle qu’elle induit de plus en plus entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas »). Et, de l’autre, le fait – déjà relevé par Christopher Lasch en 1979 – que « l’éducation de masse, qui se promettait de démocratiser la culture, jadis réservée aux classes privilégiées, a fini par abrutir les privilégiés eux-mêmes ». C’est donc avant tout cette paupérisation intellectuelle continue des élites libérales contemporaines (paupérisation qui n’exclut évidemment pas les progrès parallèles de leur cynisme) qui explique leur pathétique incapacité à prendre philosophiquement conscience du type de monde violent, culturellement « déconstruit » et écologiquement inhabitable auquel leur théologie de la « croissance » illimitée – au besoin repeinte aux couleurs de la « transition écologique » – conduit désormais l’humanité moderne à grands pas. Et par conséquent l’allure de « fuite en avant aveugle et immaîtrisable » – ou, si l’on préfère, de « processus sans sujet » – que revêt de plus en plus, depuis la crise de 2008, ce « mouvement de la valeur se valorisant elle-même » qui définissait, selon Marx, l’essence même du capitalisme. Nul besoin, dans ces conditions, de convoquer ici le fantasme d’un « comité invisible » regroupant d’hypothétiques intelligences « supérieures » (sauf, bien sûr, à tabler sur les « exploits » futurs de l’Intelligence artificielle) et décidant dans le plus grand secret de la stratégie planétaire à suivre pour sauver à chaque instant le capitalisme de lui-même (sans compter, comme Robert Kurz et les théoriciens de la Wertkritik n’ont eu cesse de le rappeler depuis 20 ans, qu’en personnifiant ainsi à l’excès la dynamique du capital – songeons, par exemple, à la réduction nuit-deboutiste de la lutte des classes à un simple face-à-face entre le 1% et les 99% – on risque surtout de renforcer encore plus l’antisémitisme systémique de la nouvelle extrême gauche terranovienne et libérale/woke des grandes métropoles). C’est qu’il y a déjà bien longtemps, en effet, que les élites dirigeantes de cette planète ne sont plus en état d’engendrer en leur sein le moindre Thucydide, le moindre Machiavel ou le moindre Sun Tzu. Pour piloter l’extension continuelle du capital, elles ne peuvent plus compter, en réalité, que sur des Trudeau, des Macron ou des Ursula von der Leyen. Ce qui, au passage, explique bien des choses !

Où se situe l’extrême droite actuellement ? Quelle différence, finalement, avec le libéralisme autoritaire d’un Emmanuel Macron ou d’un Justin Trudeau ?

Le concept d’« extrême droite » – déjà assez flou sur le plan théorique puisqu’il s’applique aussi bien aux différents fascismes européens qu’aux nostalgiques de l’Ancien régime ou aux ultralibéraux du Tea Party – doit désormais être manié avec d’infinies précautions, au moins pour deux raisons. D’abord, parce que, depuis la chute du mur de Berlin, la nouvelle gauche post-mitterrandienne (souvenons-nous ici, entre autres, de l’essai pionnier de Daniel Lindenberg sur les « nouveaux réactionnaires » publié en 2002 dans le cadre de la très libérale Fondation Saint-Simon) en est progressivement venue à instrumentaliser ce terme afin de discréditer par avance toute critique un tant soit peu cohérente des implications culturelles de la dynamique du capital et de masquer ainsi sa propre réconciliation sans gloire avec cette dernière. Et ensuite, parce que depuis que le système capitaliste est entré dans son stade « néolibéral » (c’est-à-dire dans l’ère du « capital fictif »), il est devenu en effet beaucoup plus difficile, sauf à verser dans le délire idéologique, d’occulter le fait que la froide logique du libéralisme économique – business is business – trouve précisément ses conditions de développement les plus favorables dans le néolibéralisme culturel de la nouvelle gauche « intersectionnelle » et woke. Soit, en d’autres termes, dans l’idée post-foucaldienne selon laquelle toutes les valeurs morales et culturelles issues de la tradition occidentale – et donc susceptibles, à ce titre, de faire obstacle à l’expansion « axiologiquement neutre » du capital – devraient se voir « déconstruites » comme autant de formes « invisibilisées » de cette domination « blanche » et « hétéro-patriarcale » dont le « Juif » est censé incarner la forme accomplie (c’est en ce sens qu’on a pu dire à juste titre – comme le confirme du reste amplement l’exemple des riches campus de la bourgeoisie américaine – que l’antisémitisme constituait désormais le stade logique ultime du wokisme). Comment ne pas voir, en effet, que c’est bien « en même temps » et en toute cohérence politique, qu’Emmanuel Macron a pu, par exemple, décider de supprimer l’impôt sur la fortune et de légaliser la « PMA pour toutes » (en attendant la GPA) ? Tout comme c’était bien sûr aussi « en même temps » et de façon tout aussi cohérente, que Mitterrand avait donné le signal de départ, en 1984, des réformes économiques néolibérales et mis sur pied SOS-Racisme. Il y a donc de moins en moins de sens, d’un strict point de vue philosophique, à se demander si ce libéralisme autoritaire, ou « post-démocratique », dont la France macronienne est effectivement en train de devenir le meilleur modèle, procéderait plutôt du wokisme ou plutôt de l’« extrême droite ». Qu’on l’aborde, en effet, par le biais du pouvoir grandissant des marchés financiers et du capital fictif – pouvoir qui conduit logiquement à vider peu à peu de son sens l’idée même de « souveraineté populaire » et de démocratie – ou, au contraire, par celui de la sinistre et fascisante cancel culture de la nouvelle gauche (autrement dit, de l’appel à « déconstruire » physiquement et socialement tous les opposants à la « culture » capitaliste), l’important est en réalité de comprendre qu’un capitalisme intégralement développé – celui, en somme, qu’Obama et ses amis de Wall Street célébraient fièrement sous le nom de « capitalisme inclusif » – ne peut plus, désormais, espérer prolonger longtemps sa survie que s’il parvient à prendre appui « en même temps » sur les deux. Ce que je résume habituellement ainsi : pas de Hayek sans Foucault, pas de Foucault sans Hayek !

Les activistes woke clamant leur anticapitalisme, mentent-ils ou se leurrent-ils sur eux-mêmes ?

Il s’agit bien sûr de cette manière très spécifique de se mentir à soi-même en toute bonne conscience qui n’a pu véritablement prendre naissance, si l’on suit Orwell, que dans le cadre historique particulier de la révolution russe et du totalitarisme stalinien (et on comprend, au passage, que l’ENS de la rue d’Ulm – l’un des temples parisiens, avec Science Po, de la nouvelle idéologie américaine – ait récemment ressenti la nécessité d’assurer ses arrières en organisant un « séminaire » intitulé Oublier Camus, Oublier Orwell !). On sait en effet que pour l’auteur d’Animal Farm, la perversion stalinienne de l’idéal socialiste trouvait son origine à la fois dans le « désir de s’emparer à son tour du fouet » qui caractérise par définition l’intelligentsia « radicale » des nouvelles classes moyennes urbaines (celle que Bourdieu considérait comme la « fraction dominée de la classe dominante ») et dans la nécessité corrélative où se trouvait donc une telle intelligentsia de se dissimuler à elle-même la contradiction qui existe en permanence entre son « désir secret » de régenter en totalité la vie des autres (un désir que le wokisme a aujourd’hui porté à l’absolu) et sa prétention officielle à édifier une « société sans classe ». De là, selon Orwell, l’apparition logique, sous le règne de Staline, d’un nouveau type de régime mental de nature « schizophrénique » – basé à la fois sur la technique de la « double pensée », l’adoption d’une « novlangue » spécifique et la pratique continuelle de la cancel culture envers toute forme de dissidence réelle ou supposée – qui, seul, pouvait en effet permettre aux intellectuels staliniens de s’aveugler sur leurs propres contradictions et de continuer à se vivre comme « plus égaux que les autres ». On comprend dès lors à quelle gymnastique mentale plus complexe encore l’intelligentsia woke se trouve du coup condamnée. Car non seulement – dans la continuité de l’idéologie stalinienne et maoïste dont ses premiers théoriciens étaient encore issus – elle doit sans cesse se mentir à elle-même sur son propre rapport au désir de pouvoir (un Mélenchon est une caricature de ce point de vue !). Mais – depuis la conversion de la gauche, dans les années 1980, aux mantras du libéralisme culturel – il lui faut, en plus, travailler en permanence à dissimuler sous un masque « anticapitaliste » sa propre collaboration au système capitaliste ! Si l’on ajoute que cette nouvelle gauche académique et métropolitaine ne dispose évidemment plus de la moindre base populaire et donc du moindre garde-fou moral et intellectuel, on comprend alors également ce qui devait conduire cette nouvelle intelligentsia woke à repousser toujours plus loin les limites de la pathologie mentale. À tel point qu’aujourd’hui les anciens délires staliniens et maoïstes en paraîtraient presque, par comparaison, décents et rationnels !

Du côté des masses, pas de révolte en vue. Certains pensent que le mouvement des Gilets jaunes est définitivement mort, d’autres pensent que le feu couve toujours sous la cendre. Sans vouloir faire de prophéties à bon compte, quel est votre pronostic personnel ?

Je n’ai pas de boule de cristal ! Mais habitant depuis plus de 7 ans au cœur de cette Gascogne rurale qui a été l’un des berceaux du mouvement des Gilets jaunes, je peux déjà vous dire deux choses. D’une part, que je n’avais jamais vu, autour de moi, une telle unanimité des « gens ordinaires » pour décrire le monde que Paris et Bruxelles leur imposent comme « marchant de plus en plus sur la tête » (c’est une expression qu’on entend ici absolument partout). Et d’autre part, que dans cette région de chasseurs chevronnés, tous les clubs de tir, depuis un à deux ans, se voient pourtant débordés, jusqu’à devoir parfois refuser du monde. À la place des brillants princes qui nous gouvernent, je m’inquiéterais !

Propos recueillis à distance par Bernard Legros en novembre 2023.