Abrégé de Novlangue
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Abrégé de Novlangue

« La langue ne se contente pas seulement de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle. Et qu’arrive-t-il si cette langue cultivée est constituée d’éléments toxiques ou si l’on en a fait le vecteur de substances toxiques ? Les mots peuvent être comme des minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir »

Viktor Klemperer[note]

La Novlangue est connue comme le dialecte des habitants d’Oceania, pays totalitaire imaginé par l’écrivain George Orwell dans son roman 1984. Son principe est élémentaire : travestir le sens des mots et simplifier la langue afin d’asseoir la domination du régime sur l’ensemble des couches de la société. Plus ce procédé est appliqué, plus le langage s’appauvrit. Les gens deviennent dès lors inaptes à penser. La captation totale de la langue par le pouvoir sert un objectif précis, à savoir la destruction des consciences afin de conformer les citoyens à l’idéologie du Parti.

Nous pensons que le capitalisme et le modèle technoscientiste qui lui est intimement lié sont d’essence totalitaire dans la mesure où, même si nous avons la possibilité d’écrire ces lignes sans devoir nous inquiéter d’être un beau jour jeté au goulag[note], ils étendent le procès de réification et de maximisation des Jouissances sur la totalité des strates du vivant et du social d’une manière pleinement automatisée. Une Novlangue – parfois euphémisante, souvent paradoxale – se développe dès lors dans les interstices de notre civilisation. Nous proposerons dans cet article un tour d’horizon de ce nouvel idiome qui épouse les discours communs.

1) AU QUOTIDIEN

• Accompagnateur de train : la Novlangue est particulièrement marquée par l’euphémisation du discours, dimension que chacun peut constater au quotidien. De cette manière, un contrôleur de la SNCB – terme jugé négatif – n’est plus nommé tel quel, mais voit son aura rehaussée par la positive attitude du système ; bien que la fonction reste la même, le substantif change. Le mauvais contrôleur devient le bon accompagnateur (envers lequel il faut se montrer poli et dire « merci de m’avoir contrôlé accompagné »).

• Malvoyant : de la même manière, il sera plus approprié de dire d’un aveugle qui ne voit pas qu’il voit mal.

• Partir : même si la tendance n’est pas encore généralisée, il sera apprécié de dire de quelqu’un qui est mort qu’ « il est parti ».

• Personne du troisième âge : euphémisme qui remplace le terme beaucoup moins scintillant pour les esprits chagrins de « vieux ».

2) GUERRE

• Bombe sale : pléonasme qui consiste à suggérer qu’il existe des bombes propres, c’est-à-dire des armes explosives qui ne sont pas destinées à faire des dégâts. L’emploi de ce vocable témoigne d’un manichéisme qui réduit drastiquement toute possibilité de penser : il existerait d’un côté les gentils résistants qui pratiquent une guerre propre (voir infra) et de l’autre les méchants envahisseurs qui rendent le conflit crasseux. Tout analyste sérieux sait que la réalité est bien plus complexe que cela et que les protagonistes d’une guerre sont comme le couple exhibitionniste-voyeuriste (ou sadique-masochiste) : l’un ne peut exister sans l’autre.

• Guerre propre : oxymore qui insuffle la fallacieuse idée que l’on peut mener une guerre sans tuer (alors que toute guerre mène le procès de réification des âmes et des corps déployé par le capitalisme à sa quintessence, c’est-à-dire à la mort de l’Homme).

3) POLITIQUE

• Démocratie représentative : oxymore créé par la bourgeoisie « révolutionnaire » au XVIIIe siècle[note] qui consiste à faire croire que le pouvoir du peuple se définit par la délégation de celui-ci dans les mains de quelques-uns au travers d’une croix inscrite sur un bulletin de vote tous les 5 ans.

• Gauche/droite : en réalité, les deux mouvements sont éminents procapitalistes et comptent parmi les plus fervents acteurs de la Société du spectacle[note]. Notons par ailleurs que, selon le philosophe Jean-Claude Michéa, la droite était historiquement liée à l’aristocratie et au clergé, tandis que la gauche représentait les intérêts de la bourgeoisie industrielle. Il existait à l’époque un troisième groupe politique : celui des prolétaires qui a donc finalement été absorbé par l’insatiable Ogre bourgeois.

• Parti socialiste : par le renversement de ce vocable, les différents partis progressistes de la gauche traditionnelle ont réussi un tour de passe-passe particulièrement étourdissant : faire croire que la lutte pour le pouvoir d’achat – notion spécifiquement bourgeoise visant à réunir le plus grand monde dans le merveilleux cercle des consommants – émane du socialisme (lequel, selon Karl Marx, correspond à la phase transitoire entre le capitalisme et l’avènement du communisme caractérisée par la dictature du prolétariat). Ne vivrait-on pas dorénavant au contraire dans une forme de dictature de la consommation autour de laquelle les prolétaires de tous pays se sont unis ?

4) RÉVOLUTION

• Acte engagé : le slogan des magasins Delhaize est limpide : consommer bio dans un de ses supermarchés constitue un choix engagé. Ou quand le petit colibri (qui est plus narcissique qu’il n’en a l’air[note]) s’incruste chez le roi Lion.

• Antisystème : le fait qu’un magnat de l’immobilier tel que Donald Trump ou qu’un ancien banquier de chez Rothschild (Macron) puisse être qualifié d’antisystème devrait en faire gerber plus d’un. Ils sont pourtant beaucoup à applaudir ces fils de pub[note].

5) ÉCOLOGIE, ENVIRONNEMENT

• Aliment biologique : pléonasme visant à occulter que la nourriture est un des constituants de la vie. Son emploi généralisé devrait être perçu comme un drôle d’aveu de la part du système capitaliste. Il n’en est rien. Au contraire, vorace, ce dernier se délecte tant et plus au travers du désormais célèbre label.

• Béton vert : oxymore visant à faire croire que la destruction des espaces verts pour laisser place au bitume constitue un acte écologique destiné à « sauver le climat ».

• Développement durable (ou capitalisme vert) : oxymore inventé par le technocapitalisme qui indiquent d’une manière trompeuse qu’il est non seulement possible, mais également souhaitable, de croître à l’infini pour une période indéfinie, le tout dans un monde fini.

• Qualité de l’air : il vaut mieux dire de nos jours que l’on mesure la qualité de l’air afin d’éviter de prononcer une phrase ô combien plus fâcheuse : « On va mesurer le taux de pollution dans l’air ».

• Voiture propre : oxymore qui laisse à penser que les SUV électriques roulent (et sont fabriqués) à partir de pets de licornes arc-en-ciel.

6) NUMÉRIQUE

• Apéro-skype : oxymore apparu en l’an 1 de l’ère Covid qui consiste à faire croire qu’il est faisable de se réunir pour un moment convivial derrière un écran.

• Influenceur : personne qui influence l’opinion d’autrui afin de le rendre plus libre dans ses choix.

• Intelligence artificielle : oxymore qui rapproche fantasmatiquement l’homme de Dieu en lui faisant miroiter qu’il est capable de créer l’intelligence à l’aide de techniques artificielles.

• Réseau social : oxymore qui suggère qu’un utilisateur de Facebook peut faire l’amour en cliquant sur un bouton « j’aime ».

7) SOI ET L’AUTRE

Autonomie : faculté d’un employé d’une entreprise (oups, d’un collaborateur pardon – voir infra) à s’impliquer librement pour son patron qui l’exploite en devenant l’auto-entrepreneur de son capital humain (voir infra).

Autre : s’il était autrefois sujet de rencontres, l’autre est devenu objet de Jouissance. De fin en soi[note] il est considéré aujourd’hui comme un moyen dans une optique plus que louable : encourager les vices privés afin de garantir la vertu publique[note], c’est-à-dire la bonne santé économique du modèle libéral.

8) MONDE DU TRAVAIL,
DE L’ENTREPRISE (CAPITALISME)

• Capital humain : oxymore qui désigne l’ensemble des connaissances, techniques, aptitudes, talents et qualités accumulés par une personne prête à s’investir sur le Marché. Ce mot, apparu dans le courant du XXe siècle, parachève la transformation de l’homme en Chose afin qu’il épouse le monde de l’entreprise comme il se doit.

• Capitaliste philanthrope : contrairement aux apparences, il ne s’agit pas d’un oxymore, mais d’un pléonasme qui stipule que les exploiteurs ont la main sur le cœur. En réalité, tout philanthrope s’adonne au travers d’une fausse bonne conscience typiquement bourgeoise[note] à une abnégation frelatée pour l’homme, non pas par amour du prochain, mais par (pseudo) amour de soi.

• Capital-santé : terme inventé par l’OMS (Organisation « monstrueuse » de la santé) pour laquelle la santé repose tout à la fois « sur la santé physique, la santé mentale et la santé sociale et constitue non pas une absence de maladie, mais un état de complet bien-être » (y compris au travail). Le but ? Que chacun atteigne un niveau de performance optimal dans tous les domaines de l’existence. En d’autres termes, ce concept signe l’intromission des préceptes du capitalisme jusque dans les sphères les plus privées de l’homme (ne parlons même pas de l’EVRAS[note]).

• Collaborateur : anciennement, le terme avait un sens péjoratif (collabo des camps de concentration par exemple). De nos jours, sa portée a été renversée et désigne d’une façon pompeuse l’employé d’une entreprise.

• Demandeur d’emploi : concept venant remplacer le mot « chômeur » afin de faire penser que tous sont demandeurs d’un emploi à l’endroit où on voudrait les obliger à en avoir un pour survivre.

• Plan social : anciennement plan de sauvegarde de l’emploi. Il s’agit d’un licenciement massif du personnel d’une entreprise afin de préserver les emplois de celle-ci (oui, ça rend fou).

• Remercier un membre du personnel : licencier un membre du personnel.

• Ressources humaines : c’est en 1980 que les ressources humaines sont venues se substituer aux services du personnel dans les entreprises. C’est ainsi que l’individu humain, avec toute sa lourdeur corporelle et psychique, tend à disparaître au bénéfice d’un terme faisant épouser à l’homme des substances telles que le pétrole ou le charbon.

• Technicienne de caisse et technicienne de surface : système technicien oblige, tout devient faussement technicisé de nos jours afin de ne pas vexer ceux que l’on exploite.

9) CULTURE WOKE

• Animal non humain : terme issu de l’antispécisme qui vise à occulter les différences que l’on peut retrouver entre le cochon et l’homme (bien qu’il existe, il est vrai, quelques ressemblances notoires entre ces deux êtres).

• Autodétermination : droit inaliénable d’un enfant de 1 an à poser ses propres choix indépendamment de l’avis de ses parents.

• Égalité : terme trompeur, d’autant plus lorsqu’il est employé au sujet de l’égalité entre les hommes et les femmes au parlement (la représentativité égale des sexes genres est, il est vrai, plus alléchante pour l’imaginaire bourgeois que la représentativité égale des revenus – on ne retrouve que très peu de « pauvres » dans les hautes sphères du pouvoir. Il n’est dès lors pas étonnant que les béni-oui-oui de la gauche bienpensante s’acharnent à défendre tel type d’égalité au détriment d’une autre, ce qui rend la lutte pour l’égalité quelque peu inégalitaire).

• Parent 1, parent 2 : mots masculins venant se substituer aux termes désormais surannés de « père » et « mère » afin de garantir l’égalité des sexes, ainsi que le respect de toutes les diversités familiales au sein de l’administration. Bien qu’il permette a priori d’annuler toutes formes de discriminations, son emploi provoque d’interminables disputes au sein des couples qui n’arrivent pas à décider qui aura la chance d’être désigné parent « number one » et lequel sera le détestable « number two ».

• Racisé : mot qui désigne toutes les personnes victimes de discrimination (sauf, bien entendu, les mâles cisgenres blancs). • Réunion non mixte : réunion de laquelle sont exclus les « blancs » afin de lutter contre les discriminations.

10) COVID-19 (POUR NE JAMAIS OUBLIER. ET PARCE QUE CETTE FUNESTE PÉRIODE A ACCÉLÉRÉ L’ENTRÉE DE L’HOMME DANS L’ÈRE ULTRA-NUMÉRIQUE QUE NOUS CONNAISSONS).

• Altruisme : attitude typiquement bourgeoise ayant envahi les discours et les actes lors de la pandémie. Elle consiste à se donner la fausse bonne conscience que l’on agit pour les autres, alors que c’est la garantie des Jouissances qui guide en réalité l’action. Elle se résume par ce discours paradoxal : « Ne sois pas égoïste, pense à moi et fais-toi vacciner, afin d’obtenir ton pass’ sanitaire et de satisfaire tes envies égoïstes[note] ».

• Bien essentiel : marchandise considérée comme bon objet qui peut être écoulée sur le marché. À y regarder de plus près, l’emploi de ce concept constitue tout de même un drôle d’aveu de la part du modèle capitaliste.

• Clapping : anglicisme qui désigne les applaudissements quotidiens (et remplis de pathos) aux balcons pour soutenir le personnel soignant (ceci, bien entendu, avant qu’une partie d’entre eux ne refuse l’odieux chantage à la vaccination orchestré par le gouvernement).

• Covid négatif : personne considérée comme bon objet, mais qui peut, à tout moment, glisser dans la catégorie des mauvais objets.

• Covid positif : personne considérée comme mauvais objet et priée de ne pas infecter les bons objets par l’intermédiaire d’une mise en quarantaine obligatoire librement consentie.

• Covid safe ticket : en Belgique, passeport qui permet de s’agglutiner en discothèque ou au café afin de limiter la propagation d’un virus respiratoire.

• Distanciation sociale : geste de solidarité.

• Égoïsme : attitude qui consiste à rejeter le chantage à la Jouissance du gouvernement et à décliner les avances d’un vaccin expérimental potentiellement mortel. • Geste barrière : geste de solidarité.

• Geste de solidarité : temps 1 : rester chez soi. Temps 2 : aller en discothèque et boire un verre au café à l’aide d’un passeport. Enlever son masque une fois à table et le remettre quand on se lève pour pisser. Temps 3 : accepter l’injection d’un produit peu éprouvé dans le corps.

• Non-vacciné : paria que le président du pays de la fraternité (sic) avait promis en son temps d’emmerder jusqu’au bout. • Politique sanitaire : offrir des concerts de DJ’s pour les jeunes dans des vaccinodromes afin de les inciter à se faire vacciner.

• Traçage : procédé hautement technique qui permet de suivre à la trace un agent invisible.

Il nous reste, pour conclure, à paraphraser notre très cher Orwell : « La guerre (contre le virus et pour l’Ukraine) c’est la paix ; l’ignorance (des limites, de la pensée et de l’inconscient) c’est la force ; le passeport sanitaire, l’obligation vaccinale et le droit au travail c’est la liberté ».

Kenny Cadinu

Philippe Debongnies