Kairos 60
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Aimez-vous ou n’ aimez-vous pas la cuisine au wok(e) ?

« Le wokisme est un utopisme dont les méthodes sont celles du terrorisme intellectuel à couverture morale[note] »

Pierre-André Taguieff

Élément du discours progressiste : « Puisque les conservateurs sont contre le wokisme, alors nous les progressistes sommes pour ». À se demander si leur vrai maître à penser ne serait pas un certain Mani (219-274) plutôt qu’un certain Marx (1818-1883), ce qui les ferait régresser bien avant l’esprit des Lumières et la dialectique dont ils s’enorgueillissent. À quand un salutaire examen de conscience de leur part ? Comme si leurs prises de position désastreuses pendant la covidiotie n’avaient pas suffi, voilà qu’il reviennent à la charge avec un autre dada[note]. Dans un article du Soir des 4 & 5 mars (p. 17), « Les wokes, épouvantails de prédilection des conservateurs », Marine Buisson et Fanny Declercq veulent remettre de la « nuance » dans le débat. Alors nuançons leurs nuances. 

La première contre-vérité est de laisser entendre que le terme woke ne serait qu’une étiquette péjorative utilisée par ses détracteurs. Or, au départ, ce sont des militants des droits civiques afro-américains qui se sont qualifiés de la sorte dans les années 1960. Que le mot soit devenu une hétéro-désignation, des dizaines d’années plus tard, pour les besoins de la polémique est une autre histoire. Contrairement à ce qu’affirme le politologue Francis DupuisDéri dans le même article, le terme a donc une valeur explicative, fournie par ses pionniers, et prend toute sa place dans le militantisme postmoderniste[note]. Deuxième contre-vérité : le wokisme engendrerait de la « panique morale » chez ses détracteurs[note]. Nous ne paniquons pas, M. Dupuis-Déri, nous questionnons légitimement la chose et avons des objections philosophiques à son encontre, tout simplement. Et cessez l’inversion accusatoire, quand vous écrivez que « il ne faut pas minimiser la capacité de ces polémistes [de droite] de manipuler l’opinion publique ». Ben voyons ! Il est bien connu que les Social Justice Warriors, eux, ne cherchent pas du tout à manipuler l’opinion publique… Troisième contre-vérité venant de Pascal Delwit (ULB) qui prétend que « la perspective anti-woke est nécessairement de droite ». Doit-on en déduire que toutes les valeurs woke — dont la valorisation (excessive) de l’identité individuelle, le solipsisme, le particularisme, le communautarisme — seraient nécessairement de gauche ? Le cas échéant, le diagnostic de JeanClaude Michéa sonne, hélas, parfaitement juste : « C’est [du reste] l’incapacité pathétique d’assumer la tradition conservatrice de [la] critique anticapitaliste […] qui explique, pour une large part, le profond désarroi idéologique (pour ne pas dire le coma intellectuel dépassé) dans lequel l’ensemble de la gauche moderne est aujourd’hui plongée[note] ». Cette tradition de la critique anticapitaliste, Benjamin Biard l’a bien captée : les positions conservatrices peuvent se retrouver dans presque tout le spectre politique, constate-t-il. Eh bien cela devrait justement amener les progressistes à questionner leurs propres inclinations. Mais ils se cabrent. Auraient-ils raison contre tout le monde ? Décernons enfin la palme de la logomachie au syndicaliste Robrecht Vanderbeeken, co-directeur d’une récente étude collective, Debatfiches van de vlaamse elite (les éléments de langage de l’élite flamande), interviewé dans le dernier numéro de Agir par la culture (printemps 2023). Ce serait « des hommes blancs d’un certain âge », de surcroît progressistes qui, en se joignant « avec émotion et vigueur, comme des idiots utiles, à la croisade anti-wokiste imposée par [l]e cadre de droite », contribueraient ainsi à détourner le regard des « inégalités économiques se creus[a]nt à un rythme effarant ». Bon sang, mais qui contribue à détourner le regard des inégalités économiques, si ce ne sont les militants intersectionnels, trans et queer ?! Qui réagit à qui ? La bataille culturelle et la croisade qu’évoque Vanderbeeken sont autant menées par ceux-ci que par la droite nationaliste flamande (mais ce n’est ni la même bataille, ni la même croisade, et l’issue est incertaine). C’est une classique guerre des idées, inhérente à la vie politique dans une démocratie — celle-ci serait-elle même devenue strictement formelle. 

Foutons le manichéisme au bak[note] ! À Kairos, nous partageons cette réflexion de Dany-Robert Dufour : « L’ultra-droite contre la gauche woke : tel est le nouveau spectacle… dans lequel beaucoup (dont moi) ne se reconnaissent pas[note] ». 

Bernard Legros