Ardente censure. Sur la culture de l’annulation à Liège
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Ardente censure. Sur la culture de l’annulation à Liège

« Liège, terre d’antifascisme », « Pas de fascistes dans nos quartiers ! ».
Au-delà des slogans destinés à galvaniser la troupe, comment certaines forces idéologiques s’imposent-elles au mépris de la démocratie dans la cité ardente ?
Kairos a enquêté.

À Liège, la ligne éditoriale de Kairos n’a pas bonne presse auprès d’une minorité active qui cherche à orienter l’opinion. « Confusionniste », « complotiste », « flirtant avec l’extrême droite » sont les charges à son endroit. Les deux premières catégories n’ont rien de sociologiquement pertinent[note] ; signifiants flottants, leur usage rhétorique et immodéré (surtout le second) témoigne d’un esprit sectaire et paresseux, avec les méthodes problématiques qui l’accompagnent, anti-démocratiques quand elles ne sont pas immorales ou stupides : diabolisation de l’adversaire, avec qui on refuse de débattre et de dialoguer ; sur les réseaux (a)sociaux, harcèlement, insultes, diffamation, raids numériques et signalements « vertueux » ; chantage ; menaces ; terrorisme intellectuel ; en dernier recours, voies de fait. À cela s’ajoutent les infiltrations dans les manifestations.

Quant à l’accusation de dérive extrême droitière, Kairos est loin d’être le seul à en « profiter », il la partage entre autres avec le Mouvement réformateur, auquel il s’attaque pourtant régulièrement dans ses colonnes. Vous avez dit « confusion » ? Depuis des décennies, la ville est dans la main du parti socialiste, soit la gauche sociale-démocrate au départ, qui a mis en place un système clientéliste d’une solidité à toute épreuve. Le lynchage politique y est érigé en véritable culture. Tirer dans le dos est une pratique habituelle et acceptée. Le réseautage est efficace : ayez des ennuis quelque part, et vous courez le risque d’être ostracisé partout (sauf si vous êtes en capacité de faire chanter). Listes noires et interdictions professionnelles.

Souvent, la seule solution pour éviter la mort sociale est l’exil volontaire. L’important secteur associatif est divisé entre les grandes institutions culturelles (Théâtre de Liège, Orchestre philharmonique royal de Liège, Opéra royal de Wallonie, Cité Miroir, Les Grignoux) et plusieurs petites et moyennes associations entretenues à coups de subventions par la Fédération Wallonie-Bruxelles et la commune, celle-ci fidélisant ainsi sa base électorale et s’assurant d’un vivier de militants.

Liège, et plus généralement la Wallonie, s’enorgueillit de son exceptionnalisme politique — à l’échelle nationale et même européenne —, avoir jusqu’à présent « fait barrage » à l’extrême droite grâce à son « cordon sanitaire » et à la vigilance constante de la classe politique et de ses relais médiatiques, associatifs, militants et syndicaux. Ainsi, c’est tolérance zéro pour tout ce qui s’éloignerait un tant soit peu du consensus extrême centriste. La guerre préventive est menée contre tout producteur d’opinions divergentes, d’idées dissidentes, d’analyses originales, accusé de « faire le jeu des fachos », de « banaliser » leurs idées et de « souffler sur les braises de la haine ».

La ville est recouverte d’un immense filet dérivant. La gauche impose son prêt-à-penser et se réserve le monopole du commentaire politique, qu’elle a fini par affadir, à cause de cette « tentation de consentir au point de vue le plus socialement désirable, sans réfléchir une seconde à ce qu’on dit vraiment[note] ».

Elle souffre de cette mélancolie dont parlait le philosophe Walter Benjamin, soit la « préférence donnée à l’attachement, aux raisons et aux passions “de gauche”, aux condamnations et aux analyses “de gauche”, plutôt qu’à la confrontation à la réalité du monde actuel, à l’examen d’un présent que nous pourrions éventuellement transformer[note] . » Cela s’observa durant la « pandémie ». À l’automne 2020, des opposants à la dictature sanitaire avaient mené une action en plein jour, anonymement déguisés en zombies blancs qui déambulaient lentement dans les rues piétonnes du centre en récitant des passages du roman d’Orwell 1984. Voulant réitérer l’action un peu plus tard, ils eurent alors affaire aux exaltés du Front antifasciste liégeois (FAL)[note] qui, ayant été pris de court la première fois, se mobilisèrent cette fois sur la Toile et au sein de l’institution pour les dissuader de remontrer le bout de leur nez, prétextant leur appartenance à l’extrême droite, sans preuve aucune. Devant la menace d’une contre-manifestation potentiellement violente, les hommes blancs annulèrent leur seconde sortie… et l’ordre covidiste « démocratique », « de gauche » put continuer à tranquillement régner sur la ville (muselières en plein air, interdiction des rassemblements publics, couvre-feu, Covid Safe Tickets et autres saloperies liberticides). Lors d’un rassemblement populaire qui brava ces mesures, dans le parc de la Boverie, une jeune militante du FAL gâcha l’ambiance en annonçant gravement au micro la « présence d’individus d’extrême droite » dans la foule. Pourtant, pas la moindre croix gammée, celtique ou sigle KKK, pas les moindres treillis, combat shoes ou crânes rasés à l’horizon, que des gens heureux de se retrouver, de revoir des visages entiers, de refaire du lien social. Scénario similaire un peu plus tard lors d’un rassemblement de plusieurs centaines de personnes sur la place Saint-Léonard, où le secrétaire politique du Setca- FGTB — lui-même en treillis — prit le micro pour idéologiser la manifestation. À coups de menton et d’un ton sentencieux, ce diplômé en histoire rappela que l’ancienne prison Saint-Léonard ayant été un haut lieu de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale, il n’était pas question de laisser des fachos, des complotistes et des anti-vax salir aujourd’hui ce lieu de mémoire par leur présence. Il évoqua à peine la raison même du rassemblement, exprimer son ras-le-bol des absurdes et liberticides « mesures covid ». Des broutilles, probablement, en regard de la double priorité de « faire barrage aux fascistes », et de « prendre soin des plus fragiles d’entre nous », comme nous y enjoignaient les très libéraux et anti-gauchistes Sophie Wilmès, puis Alexander De Croo. Sa harangue lui fut vertement reprochée par plusieurs participants. En voulant garder à tout prix le contrôle de ce qui se passe dans la société civile, la gauche liégeoise a soutenu la dictature hygiéniste. Mais mieux valait celle-ci que le fascisme, n’est-ce pas ? Il n’y a pas que Kairos qui déplaise à la petite politique locale. Les associations Liège-Décroissance (LgD) et Arckadia ont aussi eu droit à leur part d’ennuis. Pour la première, cela commença en août 2021 avec la conférence-débat de Michel Weber « Covid 19(84), la vérité politique du mensonge sanitaire ». Prévue pour la manifestation, la salle du Beau-Mur lui fut retirée la veille (!), suite à des pressions diverses, ce qui obligea l’organisateur à trouver dare-dare un autre lieu, finalement dans le quartier de Coronmeuse. M. Weber parvint à parler sans incident devant une centaine de personnes. Le lendemain, le gestionnaire de la salle signifia à LgD qu’il ne poursuivrait pas sa collaboration, suite à une volée d’appels et de courriels de braves citoyens indignés que l’on ait laissé s’exprimer un auteur « confusionniste » sur cette « terre d’antifascisme ». Originaire d’outre-Atlantique, la culture de l’annulation (Cancel Culture) venait d’être inaugurée en grande pompes à Liège. Autrement dit, la censure[note] s’abattait et se répandit comme un méchant virus : LgD fut ensuite virée de l’asbl Barricade, sous prétexte de diffusion de fake news sur le covid sur son site. Réfugiée au Centre régional d’initiation à l’environnement (CRIE), elle en fut exclue après une 6ème et dernière conférence-débat durant laquelle l’essayiste Bernard Legros alerta sur le regain d’autoritarisme de l’État. CQFD ! Le comble fut atteint avec l’invitation de la pédo-psychiatre Sophie Dechêne, membre de l’Observatoire de la petite sirène, à réinformer à propos du guide Evras, qui faisait polémique au début 2024. Elle fut d’abord interdite à l’auberge de jeunesse Georges Simenon, avant de l’être dans une salle à Herstal, sous la pression du Planning familial. In extremis, elle se tint à l’association L’Élément-Terre, sur la commune de Visé[note]. Nul incident ne fut à déplorer, bien que des appels à la « casserolade » et à aller « bordéliser » la conférence aient été lancés sur le web[note] . LgD put enfin trouver refuge au Blue-Sphère, une petite salle de concerts située dans le quartier d’Outremeuse. Son propriétaire[note] ayant pris sa retraite en juin 2024 et le lieu aujourd’hui fermé, l’association n’a plus aucune possibilité d’organiser ses conférences à Liège-ville à des conditions financières abordables.

Elle se retrouve comme Boualem : sans salle. L’État profond a bien fait son job ! En novembre 2023, l’asbl Arckadia invita le docteur Denis Agret et la chercheuse indépendante Senta Depuyt à parler des projets totalitaires de l’OMS. Là encore, la salle qui était réservée à l’Université de Liège lui fut retirée 10 jours avant l’événement, la vénérable alma mater ne « souhaitant pas être liée à ce débat et aux intervenants ». La conférence eut lieu à Herstal.

La liste n’est pas close. Attac-Liège est une association de gauche ayant eu maille à partir avec la gauche. Bizarre ? Voyons cela. À la rentrée 2023, l’association avait l’intention d’inviter Bernard Legros pour une conférence-débat intitulée « L’évolution politique en Occident : le néolibéralisme, la gauche et l’extrême droite ». A priori, rien de « nauséabond » dans le titre, pas de quoi s’alarmer. Mais le gros défaut de Legros, c’est d’être une des principales plumes de votre journal. Le harcèlement commença : coups de fil et courriels insistants et intimidants à l’organisatrice, avant l’envoi par la poste d’un dossier prouvant (sic) le confusionnisme et la complaisance du conférencier envers l’extrême droite (re-sic). Dans un premier temps, elle tint bon en leur rappelant le principe démocratique de la liberté d’expression[note]. Mais les opposants passèrent à la vitesse supérieure en envoyant un « commando » de 3 jeunes wokes agressifs et butés au stand d’Attac lors de la manifestation « Retrouvailles ». « Attention ! Si vous persistez à inviter Legros, votre association va avoir de sérieux ennuis par la suite ! ». Des pressions furent également exercées sur le lieu d’accueil, le cercle Leonardo da Vinci à Seraing. Face à la brutalité de ces méthodes que l’on peut sans hésitation qualifier de mafieuses, Attac annula la conférence, et la gogôche jubila sur les zéros sociaux. Attac avait pourtant là une occasion de défendre la liberté d’expression, qui plus est celle d’un essayiste qui n’a jamais écrit ni tenu aucun propos tombant sous le coup de la loi et n’a donc jamais été condamné ni poursuivi pour délit caractérisé. Mais ils n’ont pas osé la saisir, bien que des désaccords internes soient survenus, les « prudents » (ou les sectaires) ayant finalement eu gain de cause. Une nouvelle idée germa dans la foulée : après le cordon sanitaire, déjà décliné dans les versions politique, médiatique et éducative, il fallait aussi mettre en place d’urgence un cordon associatif pour empêcher tout fasciste ou confusionniste de s’exprimer publiquement à Liège. Car venant déjà d’avoir la peau d’un plumitif de Kairos, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Tous ensemble, camarades ! Venons-en à la mésaventure de Michel Nejszaten. Né en 1946, ce Liégeois a milité dans le parti communiste depuis sa jeunesse jusqu’en 1988, année à partir de laquelle il devint un « franc-tireur », selon ses propres termes. Ses parents étaient des juifs résistants en armes, sa famille a été décimée par le nazisme. Il a écrit Comment les Juifs de Belgique ont affronté le nazisme (2017). En février 2024, il se rendit à une soirée-débat organisée à la Cité Miroir (CM), où il se retrouva fort naturellement dans l’entre-soi du petit monde progressiste habituel.

Durant le débat, pour avoir seulement commencé à critiquer le guide Evras, la politique covidiste et avoir parlé positivement de Kairos, il fut viré manu militari par les organisateurs, après avoir été insulté par une « transfemme » en colère. Ceux-ci rétropédalèrent dans les jours suivants, mais le mal était fait.

Une telle scène aurait-elle été imaginable il y a 20 ans ? Quand la passion de faire taire se déguise en « antifascisme »… Comment tout cela est-il possible ? Les antifas sont bien organisés quand il s’agit de filtrer les opinions admises, d’occuper l’arène politique et d’en exclure tous ceux qu’ils jugent « infréquentables ». Armés de leur bonne conscience inentamable, ils chassent les sorcières en meute, distribuent des « contraventions idéologiques » (Mathieu Bock-Côté, 2019) après avoir décrété le scandale. Néanmoins, reconnaissons que tout n’est pas négatif. La motion « Liège, ville antifasciste », résentée au conseil communal à l’initiative du groupe Vert Ardent en 2023 est juste, équilibrée, tous les mots sont pesés, et on ne peut qu’y souscrire (si on est démocrate). Remarquons plutôt ce qui y manque. Primo, les conseillers auraient pu définir préalablement ce qu’est (devenue) l’extrême droite, à partir de quelle ligne, une fois franchie, elle devient indiscutable. Prenons cette analogie : entre de l’eau froide — la démocratie — et de l’eau qui bout — l’extrême droite —, il y a toute une gradation de chaleur. À partir de quelle température exacte peut-on parler d’extrême droite ? La réponse ne peut être que subjective. Deuxio, pas une allusion à la période covidienne et à son mouvement totalitaire rampant. Rien d’étonnant, c’est bien trop délicat vis-à-vis d’un pouvoir communal qui s’était montré bon élève des mesures sanitaires, et depuis lors n’a jamais fait son examen de conscience (comme personne dans les cercles du pouvoir, d’ailleurs).

La motion a ensuite inspiré l’élaboration d’une « charte antifasciste » qui fut proposée à la signature tous azimuts. Est-il besoin de préciser que personne, à notre connaissance, n’a refusé ? « Qui n’est pas antifasciste ? Levez la main… ». Cette stratégie astucieuse a permis d’unifier toutes les associations, ou presque, et de les engager les unes envers les autres. Là où la motion se contente d’arguments politiques classiques, la charte rajoute une épaisse couche de « DEI » (diversité, équité, inclusion), histoire d’être à la mode : « Toute forme de discrimination (propos, idées, actions) qui reproduit et/ou encourage une quelconque forme de domination (racisme, sexisme, homophobie, xénophobie, transphobie, grossophobie, classisme, âgisme, validisme, colonialisme, antisyndicalisme…), sera combattue au sein du Front Antifasciste de Liège 2.0[note] ». Attention, marchez droit, bonnes gens, car on vous tient à l’œil ! Vous avez bien lu : même les idées — relevant de l’intériorité, par principe inviolable — doivent être combattues quand elles sont jugées discriminantes ! Nous sommes là dans un cas avéré de criminalisation de l’opinion qu’Orwell appelait « Arrêtducrime ». Nous n’avons pas la place ici pour commenter cette liste à la Prévert où sont amalgamées des réalités qu’il faut combattre (racisme, sexisme, homophobie, classisme, validisme, colonialisme) avec d’autres, à clarifier, préciser, expliciter, contextualiser…[note] Le puissant syndicat socialiste Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) joue un rôle important dans les annulations.

Il semblerait qu’en dernier recours c’est lui qui tranche, particulièrement sa centrale Setca, où un antifa rabique (cf. supra) exerce des responsabilités politiques. Julien[note], un militant antifasciste actif depuis les années 1990, déplorait auprès de moi que ce syndicat ait récupéré cette lutte en l’institutionnalisant (tout en maintenant la grande majorité de ses militants dans l’anonymat, pour de soi-disant raisons de sécurité).

Le dernier scandale en date (automne 2023) fut l’annulation de la conférence-débat de Michel Collon sur la situation à Gaza, initialement prévue à la Cité Miroir qui se présente pourtant comme un « lieu de débat, d’éducation et de culture ». Le débat, c’est l’annulation, aurait dit O’Brien à Winston dans 1984. Cette fois, il s’agissait bien d’un orateur estampillé de la gauche radicale, d’obédience marxiste, toutefois accusé des forfaits habituels (complotisme, rapports douteux avec l’extrême droite) et de « manquer d’objectivité journalistique ».

Mais, fondamentalement, son « tort » est de prendre ses aises avec la stricte doxa sociale-démocrate antifasciste et d’oublier d’arborer le triangle rouge sur le revers de son veston. Avec Investig’action, M. Collon cherche avant tout la vérité au travers des faits, même si elle fait mal à entendre. Dans un second temps, il ne cache pas sa sympathie pour la cause palestinienne — personne n’étant neutre dans cette affaire.

Cette fois, c’est le Centre d’action laïque (CAL) qui est intervenu pour l’annulation. Les deux autres parties prenantes de la Cité Miroir — les asbl Memna et Territoires de la mémoire — se sont bien sûr alignées. La centaine de citoyens présents au Centre culturel arabe de la province de Liège à Grivegnée, où la conférence a été finalement abritée, ne comptaient pas en rester là et adressèrent au directeur de la CM un courrier de protestation, resté sans réponse à ce jour. Mépris du camp du Bien pour celui du Mal ? En janvier, nous avons commémoré le 10ème anniversaire de l’attentat à Charlie Hebdo. Que reste-t-il de l’immense élan populaire d’alors en faveur de la liberté d’expression ? Combien parmi ceux qui manifestèrent[note] descendraient-ils à nouveau dans les rues contre la culture de l’annulation ? Les a-t-on d’ailleurs massivement investies, ces rues, pendant la covidémence pour défendre les experts indépendants censurés et traînés dans la boue, et ce seulement 5 ans après la tragédie ? Entre autres avec l’aide paradoxale des réseaux sociaux (qu’ils adorent), les auto-proclamés « progressistes »[note] ont voulu et organisé cette régression, voire cette interdiction de la parole vraie, la parrhesia. Ils ont perdu leur âme et leurs racines. Esprit de Charlie, réveille-toi[note] !