Belgique, épicentre de la 5ème révolution industrielle ?
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Belgique, épicentre de la 5ème révolution industrielle ?

QUAND LA HEALTH AND BIOTECH VALLEY SUPPLANTE LA CHIMIE BELGE ET FAIT DE L’ŒIL À LA SILICON VALLEY

Biotech est le diminutif branché de biotechnologie défini par l’OCDE[note] comme « l’application de la science et de la technologie à des organismes vivants, de même qu’à ses composantes, produits et modélisations, pour modifier des matériaux vivants ou non-vivants aux fins de la production de connaissances, de biens et de services ». La biotechnologie regroupe toutes les techniques qui permettent de produire, modifier, amplifier, modéliser les biomolécules ou le vivant : protéines, lipides, cellules, bactéries, champignons, tissus biologiques, gènes, virus et bien sûr ADN et ARN. Le terme « biotech » était encore récemment relativement réservé aux scientifiques ultra-spécialisés, mais aujourd’hui il est connu d’à peu près tout le monde. Ce qui l’a intronisé dans le langage populaire ? Les vaccins à ARN messager. 

La biotechnologie diffuse dans tous les axes de recherches scientifiques et certaines techniques sont déjà bien ancrées dans notre quotidien : on peut citer par exemple les OGM (organismes génétiquement modifiés) et plus récemment les NTG (nouvelles techniques génomiques) dans le secteur agricole, également l’immunothérapie, les cellules souches ou encore les vaccins dans le secteur médical. Et s’il y a encore 20 ans les diplômes de l’enseignement supérieur étaient quasi inexistants en biotechnologie, ils sont nombreux à afficher aujourd’hui l’étiquette « biotech » comme une promesse d’avenir. Cela s’explique très simplement. Le progrès emporte avec lui la société bien malgré elle, mais surtout une donnée importante impose une révolution dans le paysage de la société moderne, ce que l’industrie sait. Les révolutions industrielles ne sont que le fruit des révolutions techniques et énergétiques des époques. Ainsi, l’économie du XVIIIe siècle fondée sur l’agriculture paysanne explose avec l’arrivée du train à vapeur, de la mécanisation industrielle et de la production de masse textile, sidérurgique, minière, etc. Puis le XIXe siècle apporte l’électricité et la pétrochimie, révolutionnant à son tour les fondements de la société. Le XXe siècle détonne avec les techniques de communications satellitaires, et certains parlent de quatrième révolution avec l’usage des smart, technologies dites intelligentes et connectées. Mais une autre révolution couve par le simple fait que la pétrochimie s’essouffle et qu’il va falloir la remplacer, alors qu’elle est omniprésente dans les secteurs indispensables de la vie moderne : carburant, plastiques, pesticides, herbicides, et bien entendu les médicaments. Le règne de la chimie organique, chimie du carbone et par extension du pétrole, qui avait gagné ses lettres de noblesse au sein des plus grands groupes industriels s’achève alors que sa petite sœur, la nouvelle petite princesse des sciences, entre en scène : la biotechnologie. Présente en coulisses depuis une quarantaine d’années déjà[note], c’est elle maintenant que tout le monde regarde. Sont apparus d’ailleurs de nouveaux mots instillés en premier lieu dans la littérature scientifique puis progressivement dans la presse : les biothérapies, les biomédicaments – versus ceux obtenus par chimie de synthèse –, les bioindustries, la biopharmacie, etc. Bien que les philosophes et autres penseurs des sciences aient pu à de nombreuses reprises exprimer leurs craintes au sujet de cette technologie qui joue à Dieu[note], la biotech, au départ l’exception, s’est envolée pour devenir la règle. La période covidienne l’a installée bien confortablement tout en haut des envolées boursières et des préoccupations industrielles (et donc gouvernementales). 

Où se trouve l’épicentre de cette 5ème révolution industrielle qui ne dit pas encore son nom ? Tout porte à croire qu’il se situe précisément sur notre sol, et cela n’a rien à voir avec notre fleuron brassicole[note]. Alors qu’une biotechnologie en phase d’expérimentation était soigneusement injectée dans le bras d’une grande partie des citoyens occidentaux, un réseau incroyable a été déployé pour faire exploser cette industrie au cœur de notre pays. Le dernier Forum économique mondial de Davos s’est d’ailleurs vu accueillir toute une délégation belge de première importance lors d’une conférence intitulée Challenges and opportunities for Europe’s biopharma sector. What role for Belgium ?Alexander De Croo, P.Hudson (Sanofi), M. Demaré (AstraZeneca), J. Spencer (MSD, anciennement Merck), T. Van Hooland (bio.be/Essenscia)[note] et T. Mundel, (Global Health, Fondation Bill & Melinda Gates) s’y sont retrouvés pour défendre l’écosystème belge, berceau, selon les mots du premier ministre, de la Health and Biotech Valley. La fédération des industries chimiques et des sciences de la vie, bio.be/ Essenscia, a d’ailleurs publié récemment un memorandum s’intitulant « La biotech belge pour un monde meilleur »[note], tout un programme ! Programme par ailleurs d’une précision remarquable digne des plus fins stratèges. Tout y est minutieusement considéré. Absolument tout. Des réseaux interconnectés de la finance, de la fiscalité et des investissements aux modifications de la loi de décembre 2008 relative à « l’obtention et à l’utilisation de matériel corporel humain destiné à des applications médicales humaines ou à des fins de recherches scientifiques »[note], en passant par la mise à jour du cadre réglementaire de l’utilisation des OGM pour simplifier les mises sur le marché des nouvelles technologies (s’autoriserait-on à penser aux NTG qui font débat ?)[note], jusqu’au soutien inconditionnel de la Deep Tech[note], des nanotechnologies et même – attention ça pique – de la livraison des médicaments par drone. Ce n’est pas un fake. C’est écrit et envisagé dans le plan d’action, les industriels ne badinent pas avec le temps. Mais bien entendu, là où ils investissent le plus d’effort, c’est dans l’enseignement. 

Pour continuer à faire vibrer cette Biotech Valley afin qu’elle rayonne sur l’Europe et sur le monde, il faut des mains et des cerveaux tout entiers dévoués à la croissance et au progrès. L’artillerie lourde est déployée pour que tout converge vers cet objectif : point par point, classe par classe, tout est écrit. Développement des STEM (Science, Technology, Engineering & Mathematics) dès la primaire et surtout chez les enseignants, double apprentissage (alternance) et durée de stage allongée, développement du numérique, orientation professionnelle au plus tôt, formations professionnelles plus courtes, nouveaux organismes de formations en biotechnologie (Forem, ViTalent, Aptaskil, ASBL spécialisées dans la formation professionnelle en biotech, EUbiotech Campus). 

À l’heure où ces lignes sont écrites, l’EUbiotech Campus, infrastructure géante, se construit à Gosselies (BioPark). Les briques ne sont pas toutes posées qu’une collaboration est déjà annoncée avec Univercells, usine de fabrication des vaccins anti-covid-19[note]. Généreuse, celle-ci proposera ses dernières technologies en matière de production d’ARNm pour les futures formations. La société belge semble tout entière instrumentalisée pour faire de Gosselies et de son BioPark l’épicentre de cette 5ème révolution qui outrepasse les objectifs de la société industrielle 4.0[note]. À présent, l’intelligence artificielle (IA) et la biotech semblent accompagner l’Homme dans sa volonté de toucher aux écritures divines, aux écritures du vivant. Ensemble, IA et biotech prônent fièrement les valeurs idéologiques du transhumanisme, avec insolence, devant le Grand Tout. 

On sait aujourd’hui que beaucoup de cadres de la Silicon Valley, conscients du désastre de l’enseignement numérique, retirent leurs enfants des écoles traditionnelles en cours de digitalisation et les inscrivent dans des écoles sans écran, seules garantes de l’éveil cognitif optimal d’un enfant[note]. Que feront ceux de la Health and Biotech Valley sur la question des biotechnologies ? 

Marzie Flodienka