Big Mother veille sur vous (partie 1/4)
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Big Mother veille sur vous (partie 1/4)

À contre-courant des idées reçues, nous avons autrefois formulé l’idée que la gestion du covid-19 indiquait une attitude moins autoritaire et paternelle qu’une posture « bienveillante » et maternelle prise par un État totalimère[note]. Le travail du psychanalyste Michel Schneider[note] nous aidera, une nouvelle fois, à donner plus de consistance encore à cette hypothèse : non, ne vivons pas sous le joug du patriarcat (celui-ci a depuis longtemps disparu), mais sous l’égide du maternel.


« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde (…). Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs (…) ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »

Alexis de Tocqueville

Afin de l’aiguiller dans les dédales de cette cruciale thématique et d’éviter — si pour peu que cela soit envisageable, tant le sujet paraît sensible — de fâcheuses confusions, il semble nécessaire d’expliciter au lecteur ce que nous entendons par maternel et paternel. Comme Schneider le mentionne, tout humain a été dépendant d’une femme. Ce fait est indéniable, peu importe les cultures et les époques : tout fœtus se développe dans le ventre d’une dame. Il s’est alors passé quelque chose de l’ordre d’un état d’indifférenciation initial entre chaque sujet et son milieu environnant, état qui se prolonge toujours quelque peu après la naissance, le temps que la cruelle désillusion ne s’opère davantage[note].

Bien que bébé rentre très tôt en interaction avec sa mère, celle-ci représente encore pour lui un prolongement de sa personne. Plus tard, l’individu en devenir aura la lourde tâche de prendre ses distances avec l’objet maternant dans le but d’accéder à la singularité, et in fine à la pensée.

Pour que cette laborieuse tentative aboutisse, il est nécessaire que deux éléments s’associent :

1) La mère, en ne se montrant ni trop présente ni trop absente, facilitera chez son bébé la création d’une aire intermédiaire[note] qui permettra au petit d’homme d’apprivoiser le manque pour accéder au désir. Dans un premier temps parfaitement adaptée aux besoins du nourrisson, elle favorisera peu à peu un espace propice à la naissance psychique. Le psychanalyste Donald Winnicott recommandait lui-même aux mères d’être passables, c’est-à-dire suffisamment bonnes et non toutes-puissantes, et dont on doit pouvoir se priver à un moment donné.

2) Il est important que cette dyade mère-enfant rencontre du tiers, c’est-à-dire une instance qui favorisera le « décollement » entre les deux parties de l’ensemble, ce que le psychanalyste Jacques Lacan a nommé le Nom du père ; un « non » qui signifie à l’enfant qu’il lui est interdit de rester fixé à sa mère et de l’avoir tout pour lui, mais aussi un « nom » qui devra être reconnu par la mère comme étant porté par celui qui représente cet autre objet de son désir.

Si ces deux critères ne sont pas réunis, il est possible que l’enfant se maintienne dans un état d’indifférenciation. Refusant la castration[note], une part de son psychisme demeurera fixée à l’idée qu’il est possible d’avoir « tout, tout de suite ». Il restera dès lors plus tard arrimé à une forme d’intolérance à la frustration incitant une recherche effrénée de Jouissance[note].

Malgré les tentatives de divers courants bienpensants à faire croire le contraire, il existe a minima une différence notoire entre l’homme et la femme, dans la mesure où aucun homme n’a jamais porté d’enfant dans son ventre. De ceci découle deux fonctions, maternelle et paternelle. Le mot n’étant pas la chose (sauf dans le registre de la psychose) ces fonctions ne sont pas à confondre stricto sensu avec les personnes — c’est-à-dire qu’il existe une fonction paternelle et maternelle aussi bien chez l’homme que chez la femme (il est néanmoins difficile de nier que la faculté purement organique à recevoir à l’intérieur de soi un petit être est susceptible d’engendrer certaines dispositions psychiques particulièrement propices à cet accueil).

L’une des plus importantes besognes de la fonction maternelle est d’apaiser l’angoisse. C’est ainsi que, par le portage et les soins prodigués à son petit, la mère relie les différentes parties du corps entre elles. Elle n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de porter assurance, sécurité et assistance et entend en quelque sorte « l’enfant avant qu’il ne sache parler »[note]. Le rapport de proximité qu’elle entretient avec celui-ci est par conséquent particulièrement aigu.

Au contraire, le principe premier de la fonction paternelle est de séparer et de fixer des limites. Le père[note] joue en somme le rôle de tiers nécessaire à tout projet d’individuation. En mentionnant « tu ne peux pas », il préfigure le principe de castration oedipien qui signifie à l’enfant — garçon ou fille— qu’il n’est pas en droit de garder la mère tout pour lui. Il est opportun de préciser qu’un simple « tu ne peux pas » ne permet pas au complexe de castration d’être symboligène[note]. Au contraire, un « non » énoncé sans nuance pourrait avoir pour effet de châtrer le désir et de maintenir le sujet dans l’infantile, au lieu de l’élever. Ceci veut dire que les deux fonctions que nous tentons de décrire ne peuvent se réduire à ce que l’on a énoncé à leur sujet ; une mère dont la dévotion est totale sera infantilisante, tout autant qu’un père entièrement interdicteur.

Une mère trop bonne en effet — c’est-à-dire une mère « toute-là » — ne laissera que très peu d’espace psychique à son enfant. En répondant aux besoins de ce dernier avant que le désir ne se fasse sentir, les bras qui enlacent étouffent au lieu de protéger. C’est ici que Big Mother rentre en scène au niveau sociétal.

Nous pensons en effet que la civilisation bourgeoise qui est la nôtre — à savoir celle qui est cultivée par le libéralisme, le système technicien, la société de croissance ainsi que par le capitalisme, les 4 dimensions étant intimement reliées entre elles — n’est plus de l’ordre du patriarcat mais que c’est, au contraire (et bien que la plupart des grands PDG ou politiciens de ce monde soient des hommes), la fonction maternelle qui domine désormais.

À la lecture de ces lignes, le lecteur aura peut-être tôt fait de considérer nos propos avec une compréhensible méfiance, tant l’idée formulée paraît saugrenue. Il sera bien entendu nécessaire de la développer dans les prochaines parties de ce texte afin de réussir à gagner sa confiance. Mais avant cela, qu’il nous soit permis de citer quelques exemples afin de tracer concrètement notre hypothèse : • Pas de publicité pour un soda sans cette doucereuse recommandation : « pour votre santé, mangez 5 fruits et légumes par jour ».

• Pas de publicité pour une boisson alcoolisée sans cette assertion : « l’abus d’alcool est dangereux pour la santé ».

• Les réclames pour abonnements de téléphonies illimités sont complétés par la prescription de limiter l’usage du téléphone.

• La SNCB n’est pas en reste quand il s’agit de donner de bons conseils de savoir-vivre à ses navetteurs : « laisser sa place, ça c’est classe ».

• Tout politique qui se respecte promet le Bonheur à sa population.

• Des panneaux le long des autoroutes convient le conducteur à se concentrer sur la route au risque d’un accident mortel.

• Chaque période de froid devient source d’angoisse et est assortie d’une missive réconfortante : « couvrez-vous ».

De même, toute élévation du thermomètre au-dessus des 30° C est commentée d’un ton grave — comme s’il fallait dorénavant s’étonner qu’il fasse chaud en été —, complétée par ce précieux conseil : « En période de chaleur, buvez de l’eau ».

Ces directives étaient autrefois réservées aux mères qui les formulaient dans la sphère privée du foyer à leur enfant. Elles ont aujourd’hui 4 caractéristiques communes : elles visent à prémunir du danger ; elles se sont généralisées à la sphère publique et colonisent l’entièreté des espaces physiques et psychiques ; elles sont infantilisantes ; elles sont paradoxales et constituent un effort (inconscient) pour rendre l’autre fou.

Eh oui !, quelque peu siphonnée, Big Mother protège tout en asphyxiant, indice d’une psychotisation d’un monde en perte de (re)pères depuis qu’il est interdit d’interdire le plus-de-jouir (et qui n’est pas sans évoquer la posture adoptée par les Images les plus « illustres » de notre époque : journalistes, politiques, présentateurs TV et autres publicités en têtes).

La suite au prochain numéro…