
Ainsi, le sommet des BRICS s’est tenu du 22 au 24 octobre 2024 à Kazan en Russie. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas fait grand bruit dans la presse et les médias occidentaux. C’était pourtant un événement d’une importance mondiale considérable, eu égard à la présence des dirigeants de la moitié de la population mondiale, qui sont venus débattre et faire progresser cette instance internationale.
Cette cécité et ce désintérêt qui peuvent scandaliser de la part d’organes de presse censés relayer des informations primordiales est symptomatique, hélas, en élargissant le propos, d’un rétrécissement mental qui frise parfois le provincialisme étroit, de nos élites. Les dernières générations de politiques et de journalistes qui fréquentent les mêmes cercles et sont issus des mêmes Alma mater, sont aussi les produits d’un délabrement qualitatif de l’enseignement et d’une culture générale sclérosée. Cette dérive touche également la sphère du renseignement et les centres de recherche ou les think tanks qui doivent analyser, observer, scruter les moindres faits qui ont lieu sur l’ensemble de la planète.
Pourtant, le sommet des BRICS est à maints égards fondateur de ce qui change profondément dans la gouvernance mondiale. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ce sommet s’est déroulé à Kazan, capitale du Tatarstan, au cœur de la Russie musulmane. La symbolique est évidente, étant donné la présence sur place des dirigeants de l’Égypte, de l’Arabie Saoudite, des Émirats ou encore de l’Iran, pour ne citer que les plus importants. Roustam Minnikhanov, le président du Tatarstan, a joué un rôle important de go-between au sein des différentes délégations musulmanes, où les discussions se tiennent plutôt assises par terre sur un tapis que dans de gros fauteuils en cuir. Une attention qui passe complètement au-dessus de la tête des Occidentaux. Pour comprendre l’importance stratégique du dernier sommet des BRICS, il faut se tourner, ni plus ni moins, vers le président russe Vladimir Poutine qui, le 7 novembre 2024, à la réunion annuelle du Club de discussions Valdaï[note], à Sotchi, a déclaré qu’un « ordre mondial complètement nouveau » est « en train de se former sous nos yeux. » Mais, surtout, il précisait que « l’ancien ordre disparaît irrévocablement, on pourrait dire, a déjà disparu, et une lutte sérieuse et irréconciliable se déroule pour la formation d’un nouveau. Irréconciliable, tout d’abord, parce que ce n’est même pas un combat pour le pouvoir ou l’influence géopolitique, c’est un affrontement des principes mêmes sur lesquels les relations entre pays et peuples seront bâties à la prochaine étape historique. »
Pour bien appréhender l’initiative des BRICS, il faut donc davantage se positionner en terme de droit et plus précisément de droit international plus encore que sur le plan économique. La demande du Sud global, que soutiennent les BRICS, concerne une volonté de normalisation des rapports internationaux. Ils ne veulent plus du double standard permanent et souhaitent que leurs pays soient considérés comme des États souverains. Aujourd’hui, le monde apparaît coupé en deux. D’un côté, on retrouve le monde occidental, les États-Unis et leurs alliés, le monde « otanesque » en somme ; de l’autre, le reste du monde soutenu par la Russie et la Chine. La détestation de l’Occident par ces derniers s’explique par le fait que tous ces pays émergents ont été embrigadés dans la mondialisation sans demander leur avis. Or, cette globalisation s’est avérée un échec cuisant. La plupart de ces pays voulaient bien se moderniser, mais pas s’occidentaliser. L’événement déclencheur qui a fondé cette prise de conscience est la crise des subprimes de 2008-2009. Les pays dominants, et en particulier les États-Unis qui contrôlent la finance internationale, se sont avérés incapables d’éteindre l’incendie. Les pays émergents dont la Chine, l’Inde et la Russie ont conclu que le système financier international était non seulement inégalitaire mais en plus, dysfonctionnel. C’est la raison pour laquelle ils ont décidé d’unir leurs forces pour mettre en place un système parallèle fondé, non sur des règles à géométrie variable selon les préjugés d’une force hégémonique, mais sur le droit international.
UN RETOUR DE BOOMERANG
Ceci a de quoi être paradoxal, Les BRICS se réapproprient les principes universels conçus par les Occidentaux dont la France de René Cassin[note], au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et les jettent littéralement à la face des Occidentaux qui ont failli. On le constate de manière évidente dans le communiqué final du sommet de Kazan, les références aux Nations unies (ONU)[note] sont nombreuses et le mythe occidental de l’universalisme qui s’adresse à tous les peuples de la terre survole tout le texte. En somme, le discours se veut plus occidental que les Occidentaux qui ne respectent plus leurs propres règles.
Contrairement à ce qu’écrivent certains, les BRICS ne s’opposent pas à l’ONU ou à la Banque mondiale. Ils continuent à collaborer avec ces institutions. Seulement, ils ne veulent plus être sous la tutelle des États-Unis. La question du dollar s’inscrit dans cette logique. Il ne s’agit pas de supprimer le dollar ou de créer une nouvelle monnaie dont les processus sont extrêmement complexes et longs à mettre en œuvre. Il s’agit simplement de s’en servir le moins possible. Non seulement pour éviter les handicaps liés aux taux de change qui pèsent sur les investissements des pays en développement, mais surtout pour ne pas être sous la coupe inique de la Fed[note] et du DOJ[note], qui supervisent l’usage qui est fait du dollar par les autres pays. Les États-Unis s’arrogent ainsi un droit d’extraterritorialité qui affecte des États tiers qui souhaitent utiliser le dollar dans leurs échanges commerciaux.
La fondation des BRICS remonte à 2009, soit immédiatement après la crise des subprimes. Le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, bientôt suivis par l’Afrique du Sud, se sont rassemblés pour refonder une nouvelle réalité géopolitique. La Nouvelle banque de développement (NDB), créée en 2015, est la principale institution des BRICS. Cette initiative a rencontré un vif succès, a entraîné une force d’attraction indiscutable et de nombreux pays ont frappé à la porte des BRICS. On assiste à une révolution majeure dans la gouvernance mondiale, hors des bras tentaculaires américains.
UNE RÉELLE DYNAMIQUE
En août 2023, les 5 membres se sont entendus sur l’élargissement du groupe à 6 autres pays. Finalement, ce sont seulement 4 pays qui les ont rejoints : l’Iran, l’Égypte, l’Éthiopie et les Émirats arabes unis. L’Arabie saoudite, bien qu’invitée, n’a, à ce jour, pas encore franchi le pas. De son côté, l’Argentine, après la victoire de Javier Milei à l’élection présidentielle, a rejeté l’offre. Cependant, eu égard à l’afflux de nouvelles demandes d’adhésion lors du sommet de Kazan, les BRICS, auxquels on adjoint désormais un signe + (BRICS+), ont décidé de créer une catégorie de pays « partenaires ». 9 États font partie de cette nouvelle catégorie, en en attendant d’autres.
Une réelle dynamique est en route et ne s’arrêtera pas de sitôt. Les structures qui se mettent en place sont désormais incontestablement à vocation universelle. On peut véritablement écrire que les BRICS+, c’est le contraire de l’Union européenne. Le principe de base est la souveraineté des États, dans tous les domaines. Il n’y a pas de monnaie unique, chacun garde sa monnaie. Il n’y a pas de capitale des BRICS+, ni de président. Juste une présidence tournante dont ce sera le tour du Brésil en 2025, après la Russie en 2024. Et surtout, il n’y a pas d’administration pléthorique qui s’arroge de plus en plus de droits, au mépris de tout mandat représentatif.
L’impérialisme occidental se transforme en une forme de nécrose comme un Cronos qui engloutit ses propres populations dans un mouvement de boomerang historique. En outre, à force de refuser le monde tel qu’il est, une partie de celui-ci se dresse contre nous. Alors qu’au départ elle n’était pas hostile. Mais au fil du temps, la liste des griefs contre l’Occident global s’allonge comme un jour sans fin.
Le Sud global n’est pas aveugle et se rend compte parfaitement que les États occidentaux sont minés par le divorce entre leurs élites et leurs peuples. Alors que la notion de démocratie représentative n’a plus aucun sens — ce que la crise du Covid, entre autres, a mis en évidence —, il s’avère bien peu opportun d’aller exiger l’exemplarité chez les autres. Les cris d’orfraie et les postures droits-de-l’hommiste sont totalement démonétisés et ne cachent plus les scélérates interventions, comme tout dernièrement en Géorgie ou en Roumanie, lorsqu’un candidat élu ou en voie d’être élu ne convient pas aux puissances dominantes.
VALEURS FAMILIALES CONTRE WOKISME
Mais le ressentiment touche des strates encore plus profondes et atteint les valeurs fondamentales des peuples du monde. On ne rappellera jamais assez le rôle des structures familiales dans la psyché humaine. La famille, les enfants, les fonctions du père et de la mère au sein du foyer correspondent à des balises, les assises sur lesquelles les individus se reposent pour construire leur vie. En Asie, en Afrique, en Amérique du Sud mais aussi en Russie et dans les populations de l’Est européen, les valeurs familiales sont sacrées. Hélas, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, on assiste dans le monde occidental à un véritable travail de sape deses valeurs. La sécularisation de nos sociétés qui a abouti à une forme de nihilisme global, se transforme en crise morale dont les aspects paroxystiques se retrouvent dans le wokisme, ce délire paranoïaque, la propagande LGBT et la présence pour tout le moins inopportune de Drag Queens dans les écoles. Dans le reste du monde, ce sont des sujets de moquerie, de raillerie, voire de scandale. N’oublions pas non plus, dans un autre domaine, que « l’Église de climatologie » n’attire que très peu d’adeptes en dehors des pays occidentaux.
Le retour au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis, qui n’apprécie pas plus ces incongruités, comme d’ailleurs la plupart des peuples du globe, va sans doute permettre de remiser cet attirail de foires dans les soupiraux de l’histoire et, au moins sur ces aspects, rassembler la communauté internationale.
LE DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN
Restons d’ailleurs aux États-Unis. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la rhétorique du président Trump n’est pas celle d’un pays prospère et sûr de lui, comme c’était le cas autrefois. Pays en déclin, la production industrielle qui représentait 45% de la production mondiale en 1945, ne représente plus que 17%. Paradoxalement, si la puissance américaine reflue dans l’ensemble du monde, son poids sur ses protectorats locaux ou outre-Atlantique progresse. L’Allemagne a accepté sans broncher le sabotage de Nordstream[note], sa source essentielle d’énergie pour faire tourner son industrie, ce qui a mis celle-ci en péril. Dans le cadre de la guerre en Ukraine, on peut s’interroger sur son but réel : défendre l’Ukraine ou exploiter ses alliés et les pousser dans une crise économique majeure ?
Même si l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche augure d’un impérialisme moins conquérant, ce dernier reste lucide et est très inquiet de la perte du magistère impératif du dollar dans les transactions internationales. Toute la presse mondiale s’est évidemment émue des menaces proférées par Trump de relever les barrières douanières, dont la Chine et l’Europe seraient les principales victimes. Il est évident que dans un pays dépendant pour 80% de produits importés, cette décision aurait de graves conséquences pour les consommateurs américains qui verraient l’inflation exploser ou les rayons de leurs supermarchés désespérément vides. Même la production industrielle, des voitures électriques ou des ordinateurs, s’en trouverait gravement atteinte. Car ces industries ont besoin de métaux rares provenant essentiellement de Chine.
Le discours musclé de Trump doit évidemment être replacé dans le contexte électoral en direction des électeurs républicains. L’auteur du best-seller The Art of the Deal[note] est bien conscient des conséquences néfastes de pareilles mesures pour ses concitoyens. Cela veut tout simplement dire que nous sommes au-devant d’une grande négociation commerciale internationale et comme « maestro » des affaires, Donald Trump présente aux prémices de celles-ci des revendications maximalistes. Ce qui est normal au début, car on n’entre jamais en négociation avec des arguments minimalistes. Sachant que de toute manière il faudra faire à un moment donné des compromis. L’une de ses techniques favorites de vente, s’appelle « l’hyperbole véridique », qui représente une manière d’exagérer, de tordre le réel dans un sens ou l’autre, en positif ou en négatif.
UN CENTRE DE GRAVITÉ ORIENTAL
Cependant, un dirigeant, aussi doué soit-il en politique internationale, aura bien du mal à contrôler les événements, car nous sommes véritablement en face d’un mouvement de fond majeur.
L’architectonique de la géopolitique mondiale est occupée à opérer un retournement important. Le centre de gravité s’installe en Asie. Un marqueur important est l’or et sa circulation. Surveiller là où va l’or est significatif d’une tendance prédominante. On a constaté justement ces dernières années des achats colossaux d’or par plusieurs banques centrales asiatiques, dont la principale, la Banque populaire de Chine (BpoC). Entre 2015 et 2024, la Chine a accumulé environ 1.208 tonnes d’or, se classant parmi les plus importants acheteurs mondiaux de ce métal[note].
La Chine est bien devenue le premier acteur économique au monde. Mais elle n’a pas du tout la même rhétorique brutale comme celle des États-Unis. Elle a véritablement la volonté d’instaurer des rapports coopératifs avec les pays amenés à rejoindre soit les routes de la soie, soit à intégrer les BRICS+. La Chine veille bien sûr à ses intérêts. On dit souvent que pour envahir un pays, il y a deux méthodes : soit par les chars, soit par la dette. C’est incontestablement cette dernière qu’a choisi la Chine. Lorsque des pays acceptent l’argent chinois pour construire des autoroutes, des ports ou des aéroports, et qu’à un moment donné, ils ne sont plus solvables, la Chine se rembourse en matières premières.
Avec la Russie, la stratégie est encore différente, car ce pays immense dispose déjà de suffisamment de ressources et n’est pas là pour accaparer la richesse des autres pays. Ce qui peut expliquer les excellentes relations qu’elle entretient avec les pays africains, qui en ont assez de l’arrogance occidentale et en particulier de la France, qui se fait jeter de partout.
UNE EUROPE SUR LA MAUVAISE VOIE
Il est dommage, alors qu’une partie de l’humanité retrouve le chemin de l’espérance dans le cadre d’une communauté internationale pacifiée et respectueuse de chacun, puisque fondée sur le droit westphalien, que l’Europe renâcle à s’y intégrer et, en contradiction de ses intérêts, préfère se morfondre à rester le vassal fragilisé d’un hégémon déclinant. Les peuples du vieux continent, qui pourtant en différents endroits ont déjà rejeté par leurs votes les élites obsolètes, pourront-ils renverser la vapeur et favoriser l’émergence d’une représentation politique plus en adéquation avec leurs réels besoins ?
Vladimir Poutine appelle de ses vœux que l’Europe rejoigne cette communauté d’intérêts. Il a souligné, avec panache, que le projet de connectivité géo-économique chinois devrait être considéré comme une route commune, qui s’étend à l’Asie centrale et à toutes ces jeunes nations souveraines œuvrant pour un développement stable. Pour la Russie et la Chine, il n’y a aucune compétition en « Heartland » : « Nous n’avons que la coopération[note] ». Le résultat définira sans doute ce siècle comme le siècle de l’Eurasie. L’axe Berlin-Moscou-Pékin représentant sa colonne vertébrale. Une idée grecque s’est révélée particulièrement puissante en ce qui concerne l’approche civilisationnelle de la politique : « Les civilisations ne s’affrontent pas. Ce sont les États qui s’affrontent. » D’où la nouvelle devise ludique qui pourrait guider non seulement les BRICS+ mais toute la majorité mondiale : « Créez des civilisations, pas la guerre. »
Bernard Van Damme


