Kairos 49
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Chaos

Je vais délibérément et joyeusement clouer le bec à tout ce fatras des degôches, progressistes et frileux bien pensants qui se sont répandus en anathèmes et injures à caractère raciste à l’encontre de ces quelques dizaines de gosses en colère qui, ce fameux samedi 13 mars dernier, ont foutu un formidable et salutaire bordel dans ma bonne vieille ville de Liège, très justement, en cette occurrence, réputée ardente. Bien évidemment et pour faire bonne figure, tout de même, je me dois de regretter que quelques policiers aient eu à souffrir de cette subite flambée de colère dont les causes ne seront jamais parfaitement élucidées, je pense. Toujours est-il que, tout de même, quand on entre dans la carrière on doit savoir que ce n’est pas que pour régler la circulation, place Saint-Lambert ou ailleurs. Le métier de policier, aujourd’hui, est inséparable de celui d’acteur du maintien de l’ordre (De quel ordre, à chacune et chacun d’apprécier la chose ; pour ma part je n’étonnerai personne en disant qu’il s’agit proprement de l’ordre capitaliste et bourgeois qui domine partout depuis quelques centaines d’années – en pensée et en pratique – et qu’aucun combat digne de ce nom n’a jusqu’ici jamais bouleversé). 

Mais qui sont ces policiers, comment et pourquoi se sont-ils (c’est valable pour les dames, mais j’ai en horreur cette pratique de l’écriture inclusive) engagés sous l’uniforme ? On peut supposer qu’un certain pourcentage a vu dans ce métier la concrétisation d’un rêve de gosse ; vous savez bien, poursuivre les malandrins de toutes sortes, les grands criminels et les voyous de bas étage, défendre la veuve et l’orphelin et toutes ces sortes de choses. Quant au reste, il est permis de penser que, pour bon nombre d’aspirants, des considérations plus terre à terre entrent ici en ligne de compte. Entre le chômage et un boulot qui ne demande, au départ, aucune compétence particulière, on peut comprendre que le choix est vite fait. Certes, les candidats sont soumis à une formation qui a toutes les apparences du sérieux ; la sélection se fait aussi en fonction et sur base de données objectives quant à la santé mentale des postulants et, in fine, en principe, ne devrait exercer la fonction de représentants de la loi et de l’ordre que des personnes parfaitement à même de remplir les obligations auxquelles elles sont tenues. Comment et pourquoi, dès lors, certains policiers, dans des circonstances particulières, se comportent-ils de manière parfaitement condamnable vis-à-vis de telle ou telle personne ? Pourquoi les citoyens dont la couleur de peau ou l’apparence générale ne correspond pas à la moyenne sont-ils le plus souvent interpellés, soumis à de ces humiliations et remarques blessantes ou carrément offensantes et traités comme suspects potentiels ? 

On se rappellera des témoignages de très jeunes gens, arrêtés et enfermés arbitrairement dans les cellules d’une caserne de sinistre réputation, à la suite d’une manifestation paisible à laquelle nombre d’entre eux ne participaient pas, qui ont eu à subir insultes et coups de la part de policiers déchaînés. Et on notera, au passage, toutes les difficultés qu’ont rencontrées les parents de ces gosses à pouvoir déposer plainte à la suite de ces malheureux incidents. Bref et pour en finir, des faits de toutes natures ont, petit à petit, créé dans une grande part de la population et chez certains jeunes en particulier, un sentiment de défiance à l’encontre de celles et ceux dont la mission est pourtant clairement définie, à savoir, être au service des citoyens quels qu’ils soient et quelle que soit la communauté à laquelle ils appartiennent. 

Et c’est pour quelques-unes de ces raisons que la racaille s’est donné rendez-vous à Liège ce jour-là. Oui, parfaitement : la racaille ! Voyons voir le Larousse: « Racaille, nom féminin. Péjoratif : ensemble d’individus louches, craints ou méprisés ; personne peu recommandable. Mais aussi : canaille, escroc, vermine, crapule ; et pour finir : populace, lie, rebut, plèbe, tourbe (vieilli) ». Vous voyez le tableau ? Ajoutez-y un peu de noir et il sera complet. On se souviendra de ces épisodes marquants de la grande Révolution de 1789 qui virent se mettre en mouvement des foules qui venaient des faubourgs de Paris et qui, par on ne sait quelles prémisses, s’en vinrent prendre d’assaut la Bastille, les Tuileries et autres lieux emblématiques de l’ancien régime déjà vacillant et sur le point de s’effondrer. Qui étaient ces gens, ces femmes et ces hommes répondant aux cris de quelques meneurs, armés de piques, de bâtons, enfin des maigres armes dont ils disposaient et qui, au mépris des plus graves dangers, montaient à l’assaut de ce qui, jusque-là, représentait un ordre devenu insupportable ? Hé bien, oui : de la racaille illettrée, en guenille, à bout de patience. 

Certes, me dira-t-on, il n’y avait à Liège aucune Bastille à envahir pas plus, sûrement, qu’il n’y avait non plus chez les jeunes insurgés cette « conscience politique » qui aurait pu expliquer à défaut d’excuser cet accès de rage et de fureur. Et puis, n’est-ce pas, parmi ceux qui se sont scandalisés de quelques vitrines éclatées et du vol de quelques paires de baskets, combien sont ceux qui, sur les réseaux sociaux, n’en finissent pas d’agonir de reproches et d’injures ceux qui, « là haut », experts et responsables politiques, briment les citoyens que nous sommes, restreignent les libertés d’aller et venir, de voir leurs amis, de s’attabler aux terrasses, d’aller au théâtre, au cinéma, de se détendre dans les parcs publics ? Combien qui sont, pour les motifs les plus extravagants, contrôlés, verbalisés par des policiers qui, pour certains, se posent aussi des questions quant au bienfondé de ce qui leur est dévolu comme tâches ? Irais-je jusqu’à dire que, par certains côtés, cette part de la jeunesse en colère constitue une espèce d’avant-garde de ce qui se dessine dans l’opinion ? Oui, je le dis. 

On voit, de plus en plus, les gens sortir de chez eux et se regrouper pour les motifs et les prétextes les plus divers ; les uns pour un carnaval improvisé dans les rues de Forest, les autres pour se sustenter et boire un verre sur telle place d’une petite ville des bords de l’Ourthe en région liégeoise et cela au mépris des consignes et ordonnances absconses de décideurs de plus en plus moqués et méprisés. Pour l’heure, les policiers chargés de réprimer en douceur ces coupables excès sont obéis, on se disperse gentiment, on rentre chez soi, satisfait tout de même du pied de nez opposé aux « élites » en presque perdition, mais, on le sait et l’Histoire en témoigne à foison : une petite étincelle est toujours susceptible de mettre le feu aux poudres. Mai 68, mai 2021, même combat ?… 

Jean-Pierre L. Collignon