Comme vache qui pisse
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Comme vache qui pisse

Emilie Saitas

Je vais être bien clair à ce sujet : il n’y a pas une once de sérieux dans l’article que je me propose de vous livrer et de vous délivrer. Ni grande vérité, ni gros mensonge, juste une digression que vous jugerez peut-être bienvenue en ces temps aussi lourds que moroses, aussi exaspérants qu’emplis artificiellement d’espoir. 

L’autre jour, au cours d’une formation au demeurant fort sympathique — imaginez deux secondes : être chez soi, à sa table, devant un ordinateur, durant 4 heures presque sans pause ! — une discussion, au demeurant fort opportune, mit sur le champ d’échange une question aussi inattendue qu’intéressante (à vous de juger) : 

« Et vous, vous avez eu votre vaccin ? » 

Oubliez les réfugiés, les guerres au Yémen, au Congo, les attentats terroristes au Pakistan et au Burkina Faso. Négligez la perte d’une série de libertés individuelles et l’oubli des gestes qui font le sel de la vie sociale, et vous obtiendrez cette question formidable qui fait passer ce mot pour le Graal du bonheur, le pinacle de la joie, le paroxysme de la félicité. 

« Et vous, vous avez eu votre vaccin ? » 

Un échange interminable s’ensuivit, au cours d’une aprèsmidi où, par le plus grand des hasards en Belgique, il pleuvait, selon une expression qui est aussi concrète que peu raffinée, « comme vache qui pisse ». C’est alors que, dans un éclair de génie auquel votre journal préféré vous a habitués, je me mis à énumérer dans ma petite tête une série d’expressions ou d’images liées à cet animal aussi pesant que paisible. Il convient d’expliquer le rapport, car dans un premier temps, celui-ci n’est pas évident. Nous prendrait-on pour des animaux prêts à se faire piquer ? Nous considérerait-on comme parties intégrantes d’une basse-cour et d’une ferme urbaines ? Nous rangerait-on comme les animaux sus-nommés dans des grands enclos où on attend — plus ou moins sagement — notre tour ? 

Que nenni. Très prosaïquement, le mot « vaccin » dérive de « uacca, uaccae », en latin, qui veut donc dire « tout bovidé payé à regarder les trains passer et les humains courir pour attraper les trains, les bus, les métros et même les vélos ». En résumé, on apprend, grâce à l’étymologie et à l’histoire de la langue française, que le terme a été utilisé d’abord spécifiquement pour la lutte contre la variole. En effet, le bon savant Jenner, inventeur du vaccin en question, aurait utilisé dans ses expériences du pus tiré de la main d’une malade, qui avait ellemême contracté la maladie au pis d’une vache infectée. Et cela a parfaitement fonctionné : on utilise le virus pour lutter contre le virus. Ensuite, dans une perspective louable, les vaccins se sont multipliés, bien qu’ayant de moins en moins de rapports avec le bovidé préféré de Fernandel dans le film bien connu. Voilà pour le lien (ténu, néanmoins). 

Mais avant, qu’utilisait-on comme mot, me direz-vous, avec la même gourmandise que si vous me demandiez si je suis vacciné (et la réponse sera « je ne parlerai qu’en présence de mon avocat ») ? Le mot « sérum » (déjà bien attesté chez les Romains) qui signifie … « petit-lait ». On en revient à la vache. Pour les moins optimistes, au choix, on pouvait privilégier « uenenum », mot ambivalent signifiant à la fois « le remède » et « le poison », et, pour les autres, une petite prière, une invocation aux dieux, et que vive une forme d’immunité collective en espérant que, d’une part, la maladie épidémique disparaisse (avec un coût certain, en termes de morts, quand même) et que, d’autre part, les dieux entendent les prières et voient les cadeaux offerts dans les temples. Cela n’a pas nécessairement changé. 

Revenons-en à la vache et à tous les dérivés aussi florissants que les affaires de Messieurs Jeff Bezos ou Elon Musk — comme quoi, la crise… mais ce sera pour un prochain numéro. « Nous ne sommes pas des vaches à lait », « Ah, la vache ! », « Ne sois pas vache avec moi », « Il boit du petitlait », « C’est vachement bien le vaccin », « C’est une période de vaches maigres », « Manger de la vache enragée », « Mort aux vaches ! », « C’est une peau de vache », « Il pleut des vaccins comme vache qui pisse », « Adieu veaux, vaches et cochons »… Les expressions en lien avec cet animal paisible quoiqu’un peu lourd et rapide (surtout si ledit animal, pris d’une frénésie soudaine, se met à vous courser alors que vous aviez eu la simple idée de venir dans un champ, SON champ) témoignent d’un rapport à la nature, à la simplicité, à la sobriété heureuse et pas si ennuyeuse, que nous avons malheureusement perdu, même si la ruralité nous imprègne encore beaucoup. 

Ainsi, les vaccins, qui prennent en quelque sorte la succession de nos remèdes de grand-mère et autres panacées naturelles, ne sont plus faits que de produits chimiques et de combinaisons complexes qui sont jalousement conservés avec autant de précautions que le vaccin. Ah, sacré vaccin. Vache à lait des industries pharmaceutiques, produit star des Big Pharma, objet géopolitique à dimensions macro et micro cosmiques autant que scopiques. On se battrait entre voisins, on se bousculerait dans une famille, on jalouserait les autres, en oubliant de se protéger et de renforcer ses défenses immunitaires en attendant que le produit tant vanté nous parvienne. On se ronge dans le doute, on s’énerve de ne pas être un privilégié, on jalouse l’animateur de télévision ou le fonctionnaire communal qui en a bénéficié. 

En définitive, on se fait plus de mal que de bien, et on en oublierait presque que, alors que nous pestons pour obtenir notre « pass vaccinal », notre « couverture vaccinale » obtenue grâce à un passage dans un « vaccinodrome », des milliers, voire des millions de personnes n’attendent plus rien, puisqu’elles sont déjà oubliées depuis longtemps par les pouvoirs et les nantis occidentaux (sauf quand il y a un attentat ou une épidémie à la fois bien localisé et surtout très circonscrit : un article dans Le Monde, un articulet dans Le Soir, des photos dans Paris-Match et une ligne dans La Dernière Heure) et qu’elles crèvent, lentement et silencieusement, au choix, de malaria, de diphtérie, de malnutrition, de sécheresse, des suites de la guerre, d’un lancer de projectiles ou de bombes, d’intempéries, de cancers mal soignés… En proportions infiniment plus redoutables que ce coronavirus qui aura simplement profité de toutes les maladies de la société moderne. Et contre celles-là, hélas, il n’y a pour l’instant ni vaccin, ni remède. 

« Et vous, vous avez eu votre vaccin ? » 

Jean-Guy Divers