De nos jours, toutes sortes de gens sont accusés d’être complotistes. Le terme complotisme est devenu une idée générique qui sert à discréditer tout point de vue qui explique certains événements politiques d’une autre façon que les médias et que les gouvernements des puissances démocratiques occidentales. Le complotisme est assimilé à un fonctionnement idéologique fascisant. Ce genre d’accusation a acquis une portée radicale, sinon ontologique. Des auteurs, des journalistes sont mis sur la touche au nom de la vérité, de l’objectivité et de la sauvegarde de la démocratie. Ce qui est en jeu, c’est la vérité même. Tout débat dans lequel s’immiscent de soi-disant complotistes porte non sur les valeurs, mais sur la vérité. Ceux qui critiquent la version officielle, médiatique de certains événements y voient souvent un mensonge qui vise à dissimuler tantôt les intérêts, tantôt les objectifs réels poursuivis. En d’autres termes, ils y décèlent des complots ou les agissements d’une organisation. Les États dissimulent toujours certaines recherches ou certaines opérations des services secrets. Ce qui est en cause est l’ampleur des opérations en question. Est-ce que les services secrets sont à l’origine du renversement de certains régimes ? À l’origine de déclarations de guerre ? Est-ce qu’ils ont recours à des amalgames, à des mensonges ?
Contrairement à la situation qui prévaut dans les États non démocratiques, dans toute démocratie l’opinion publique joue un rôle déterminant. C’est ce qu’on intitule le consensualisme. Mais est-ce que les gouvernements démocratiques se servent de cette opinion publique qu’ils manipulent pour atteindre certains objectifs en lui mentant ? Est-ce qu’ils le font systématiquement ? Ils admettent volontiers qu’ils manipulent l’opinion, même si, généralement, c’est après coup. Mais ils récusent toute accusation de mensonge. Les États-Unis admettent que, pour inciter la population américaine à entrer en guerre contre les puissances de l’Axe en 1940-45, ils ont recouru à une campagne médiatique relativement intense. Ils admettent dans certains cas qu’ils ont menti. Mais est-ce qu’on est en démocratie ou est-ce qu’on a de plus en plus affaire à des régimes démocratiques qui procèdent à des amalgames, qui n’ont plus que les apparences de démocraties, qui annulent des élections, qui les faussent systématiquement, qui falsifient ou qui inventent les faits, et si oui dans quel but ? Cette situation seule expliquerait pourquoi tant de gens acceptent ou fournissent des explications différentes de celles qui leur sont données par les médias et les gouvernements. Qui sont les fascistes ?
Quelque chose a changé. De plus en plus souvent pris sur le fait d’inventer des faits ou d’en dissimuler, les démocraties se serviraient de l’accusation de complotisme pour atténuer ou nier le poids et la force des critiques qui concernent leurs explications, leur aspect documenté, les preuves qu’elles parviennent à exhiber. Il s’agirait d’un mode de défense d’un système à bout de souffle. La transformation de l’espace public, autrement dit Internet, la facilité avec laquelle on trouve certaines informations, le devoir de publicité auquel sont astreints États et entreprises, ont tendance à remettre en question des habitudes bien ancrées des États, des gouvernements, et également de grandes entreprises qui consistent à présenter des faits de manière tendancieuse, à en dissimuler une partie, afin de justifier certaines décisions ou de dissimuler les dommages qu’ils ou elles causent, tout en mettant en exergue leurs réalisations. Même les scientifiques seraient concernés par une sorte de rejet de certaines de leurs théories. Des déclarations de guerre sous faux drapeau sont passées au crible de la critique. Le vrai complotisme voit des complots là où il n’y en a pas, mais, dans ce cas, il y a bel et bien complot.
Les démocraties se transforment. C’est fatal. Mais est-ce que cette transformation représente une menace pour ellesmêmes, sans parler de la menace qu’elles représentent pour d’autres groupes humains, peuples ou nations ? Est-ce qu’elles sont en mesure de contrôler cette évolution ? Celle de la liberté d’expression qui en constitue un des fondements ? Cette évolution représente-t-elle une menace pour la démocratie ? Certains pensent qu’elle évolue vers une forme de totalitarisme. Que valent les médias et l’information qu’ils dispensent, que vaut la communication à laquelle ont recours les gouvernements dont certains concernent le choix ou pas de faire la guerre ? Dans les années 1960, la CIA et beaucoup d’autres personnalités avaient traité de complotistes ceux qui critiquaient les conclusions de la Commission Warren. Ce terme devient alors d’usage courant. Pour Wikipédia (francophone), c’est Le Monde qui utilise le premier cette expression au sujet de ceux qui pensent qu’un complot est à l’origine de l’assassinat de John F. Kennedy. Pour Wikipédia (anglais), la première utilisation de ce terme date de la guerre de Sécession et l’explication qui prétend que c’est la CIA qui a commencé par traiter de complotistes certains opposants politiques serait elle-même complotiste.
Mais, en dépit de toutes les études scientifiques de professeurs d’université qui prétendent expliquer les causes paranoïaques et autres des théories qui discréditent la commission Warren, aujourd’hui, les raisons de penser que c’est un ancien directeur de la CIA, Allen Dulles, limogé par JFK[note] qui est à l’origine de son assassinat, et pas un individu, Lee Harvey Oswald, ayant agi seul[note], s’accumulent. Pendant un moment, ceux qui prétendaient qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak furent traités de complotistes. Une fois ce pays totalement anéanti par des bombardements intensifs, il a fallu se rendre à l’évidence qu’il n’y avait jamais eu d’armes de destruction massive en Irak. Le document brandi par le chef d’état-major de l’armée américaine pour justifier une invasion était bel et bien un faux.
Dans le documentaire de Lee Daniels, Billie Holiday, une affaire d’État[note], le FBI s’efforce de dissimuler de la drogue dans les affaires de la chanteuse pour pouvoir l’arrêter, faire pression pour l’empêcher de chanter Strange fruit, un morceau qui met en cause la réputation internationale des États-Unis. Est-ce que ce réalisateur est un complotiste ? Sont encore actuellement traités de complotistes ceux qui considèrent que les deux tours du WTC à New York, le 11 septembre 2001, ont été dynamitées au moyen de l’explosif utilisé en général en cas de démolition contrôlée d’immeubles de ce type, et nullement détruites par des avions entrés en collision avec elles. Après les attentats, le débat à propos de la crédibilité de la thèse officielle a été très vif. Tous ses opposants ont été indifféremment traités de complotistes. Des essais qui ont tenté de faire date les ont même condamnés avec fracas, traités d’extrémistes, alors que ces attentats ont servi de prétextes pour justifier des bombardements massifs, pratiquement des génocides, qui, dans un cas, sont avant tout la conséquence d’une propagande particulièrement raciste, et, dans l’autre, font partie intégrante de la stratégie visant à encercler la Russie[note].
La théorie selon laquelle la Covid est un virus de laboratoire a aussi été taxée de complotiste. Le terme complotiste est même devenu viral parmi les tenants de la thèse officielle concernant la pandémie de Coronavirus qui considère qu’à l’origine du Covid, il n’y a qu’une zoonose. Cette thèse officielle est du reste toujours en vigueur. Mais, comme l’a prouvé Pierre Chaillot dans ses livres[note], la dernière crise sanitaire a fait un usage massif des chiffres pour falsifier la vérité, pour justifier une vaste campagne de vaccination et des mesures de type autoritaire. Et Robert Kennedy Jr, quant à lui, a apporté la preuve que le virus de la Covid-19 avait bel et bien été fabriqué dans un laboratoire chinois subsidié par le NIAID, autrement dit par l’USAID[note]. La déclassification toute récente à la sauvage des archives de l’USAID est censée l’attester. On pensait la question résolue, mais les accusations de mensonge d’État se multiplient. Tandis que la plupart des médias mainstream qui ont systématiquement recours à des experts tendent à faire passer leur découpage de la réalité pour l’expression de la seule et unique vérité et parlent de complots, accusant les tenants d’explications contradictoires de défendre des théories criminelles, des chercheurs et des journalistes indépendants détectent de plus en plus souvent des conflits d’intérêts, des présentations tendancieuses des faits, des amalgames, de la diffamation.
En réalité, la question est plus que jamais ouverte. La vérité officielle est très souvent la même, quel que soit le média que l’on consulte. Comment expliquer cette unanimité dont il découle une sorte de mystique, qui est tout sauf démocratique ? Elle manque souvent de fondement. Des scientifiques, que l’on traite de complotistes quoiqu’ils mènent souvent des enquêtes approfondies, s’évertuent à le démontrer. Mais le pouvoir nie tout en bloc en faisant appel à des experts qui parlent au nom de la science et il exige de plus en plus de chacun un accord de principe. Du consensualisme et de ladite pensée unique en vigueur jusque dans les années 2000, on est passé à un système caractérisé par des mesures de censure de plus en plus concrètes et immédiates, à une sorte d’absolutisme. L’absolutisme moderne, ou contemporain plutôt, c’est cette certitude de détenir la vérité, et le besoin de défendre le caractère officiel de cette pseudo-vérité comme son bien le plus précieux, comme si le sort de la démocratie en dépendait. Historiquement, l’absolutisme est un type de régime qui considère que la volonté du souverain a force de loi. Que son jugement est le bon. Cette aptitude est liée à sa personne, qui fait l’objet d’un culte. Il est souvent considéré d’origine divine. Il a le droit d’user de sa volonté comme bon lui semble, son pouvoir est absolu.
Aujourd’hui, dans les démocraties occidentales, on a affaire à quelque chose de comparable, un pouvoir dont on ne peut remettre en question le point de vue et qui menace ceux qui le contredisent. On menace également notamment de sanctions certains dirigeants du reste du monde dont la politique et les prises de position ne s’alignent pas sur cette vérité dogmatique. Les Anglo-Saxons ont un mot intéressant qui n’existe pas en français et qui est denialism. Les sociétés démocratiques contemporaines se caractérisent par la pratique du « dénialisme ». Mais préférons encore le terme d’absolutisme, ou d’hyperdogmatisme, en tout cas en ce qui concerne les démocraties européennes. Les gens de pouvoir s’efforcent le plus possible d’incarner, de représenter cette vérité dite consensuelle. En fait, ils se révèlent plus dogmatiques qu’autre chose. Pour eux, des vérités établies sont les seules à avoir un sens.
La science elle-même semble en butte à une profonde dérive. Mais pour la philosophe Isabelle Stengers, une telle science justement fait problème. Il s’agit de réactiver le sens commun qui étouffe. Pour elle, les scientifiques, qui ont tendance à fabriquer des théories sur commande pour permettre aux États de justifier leur politique, « doivent cesser de se considérer comme les têtes pensantes de l’humanité, et accepter l’existence de points de vue divergents[note] ». La diplomatie secrète est basée sur le complot. Les États-Unis ont élaboré des plans d’invasion de l’Afghanistan bien avant les attentats du 11 septembre. Le rôle de la CIA dans le coup d’État du général Pinochet est demeuré secret pendant longtemps. Les États-Unis ne reconnaissent toujours pas avoir été à la base du renversement de Salvatore Allende. Mais c’est bel et bien la CIA qui a décidé que les fascistes chiliens élimineraient le général en chef des forces armées avant le coup d’État du 11 septembre 1973.
Le neveu de JFK, qui fait partie de l’équipe de Donald Trump, 47ème président des États-Unis, vient de révéler que, depuis la dernière guerre mondiale, le pays a organisé 83 coups d’État. Tous ont nécessité l’organisation de complots. Des organisations comme les Fondations de l’Open Society de George Soros ou la NED[note] financent et fabriquent des oppositions dans des dizaines de pays. Et la CIA s’en sert pour déstabiliser ceux-ci. Tout ceci a été nié systématiquement pendant des décennies. Le financement de l’Open Society, notamment par l’USAID vient d’être révélé au grand jour. Mais le prétendre relève toujours du complotisme. Une démocratie ne peut pas condamner quelqu’un à cause de ses idées, mais elle peut nier ces dernières, les rejeter, essayer de lui couper les ailes. On peut priver un journal de subventions, licencier massivement des professeurs ou les travailleurs des services de santé qui refusent de se faire vacciner et donc de cautionner les modalités nouvelles de leur mise sur le marché[note]. On peut réaliser des purges. Dans les démocraties d’aujourd’hui, une vérité autre, contradictoire, ne peut plus exister que dans une semi-clandestinité, et pour les dirigeants et d’autres, elle relève du complotisme, d’un mode de pensée erroné. Dans les faits, tout réside depuis longtemps dans un formalisme qui consiste à organiser sur toute chose de faux débats pour imposer un même point de vue unique, mais à ce formalisme s’ajoute désormais une sorte de censure. Ce qui caractérise tout absolutisme est l’existence de deux systèmes de pensée parallèles qui ne communiquent pas réellement entre eux. Les absolutismes ont toujours engendré une contestation virulente.
Paul Willems


