Kairos 56
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Cordon sanitaire et strangulation

« Si les sociétés démocratiques aujourd’hui (ou ce qu’il en reste) ne sont pas tant menacées par le caractère totalisant de la contrainte idéologique que par le risque d’une indifférenciation généralisée des croyances, des pratiques et des expériences, reste que le “monde” fictif qui se dessine avec l’émergence de la post-vérité travaille à la ruine de la faculté de juger, cette faculté qui nous permet à la fois de différencier et d’organiser le réel et de configurer le “commun” en partageant nos expériences sensibles. »[note]
Myriam Revault d’Allonnes 

Une particularité de la politique belge — au départ flamande — est d’avoir inventé la notion de cordon sanitaire, comme une prémonition, avant même toute survenue d’une épidémie ! Il s’agissait, au moyen de cet accord sans force de loi, de se prémunir contre la « peste brune » dont la percée électorale, à partir de 1989, menaçait de rompre les équilibres politiques acquis[note]. Elle se décline en deux volets : politique et médiatique. Nous ne développerons pas le premier dans cet article ; bien qu’il soit l’objet de critiques parfois fondées, il serait difficile de le délégitimer, et il ressortit de la liberté de s’allier, ou non, avec d’autres groupes politiques. Nous nous concentrerons par contre sur le deuxième, plus discutable dans son principe : les médias du service publics sont incités à boycotter tout délégué d’un parti extrémiste — dans les faits, la droite — tant que ledit parti n’a pas de représentation parlementaire — ce qui est le cas en Wallonie, contrairement à la Flandre. Pour ses défenseurs, c’est justement grâce au cordon sanitaire que la région a pu jusqu’à présent éviter des séismes électoraux comme le nord en a vécu. Pour ses détracteurs, le cordon sanitaire est contre-productif car il maintient l’extrême droite dans une position victimaire, ce qui augmente son capital de sympathie auprès de certains. À la RTBF, on ne voit jamais de « fachos », mais, depuis les années 2010, la chaîne a fini par inviter le PTB au vu de ses succès électoraux, non sans malice d’ailleurs, mettant ses représentants sur le grill à chaque occasion. Alors qu’il était le porte-parole du parti, Raoul Hedebouw en a fait les frais, surtout au début, comme aucun autre représentant politique[note]. Du service public, le concept s’est subrepticement étendu aux autres médias. Ainsi, il fut reproché à notre confrère Wilfried d’avoir interviewé Tom Van Grieken, le président du Vlaams Belang, en 2020. 

Quels sont les rapports entre le cordon sanitaire et la censure ? Un média réellement libre ne peut tolérer la censure de l’État qu’à doses homéopathiques et dans des limites strictement définies, histoire d’éviter le fait du prince. Il doit d’abord respecter la loi[note] : ne pas relayer les appels à la haine, les propos racistes, antisémites ou pro-nazis[note]. Ces précautions étant prises, le boulevard est ouvert à la circulation des idées. Si le cordon sanitaire peut se justifier en politique, il ne devrait pas être d’application dans le débat idéologique[note]. Selon Jürgen Habermas, la démocratie suppose l’agir communicationnel et l’éthique de la discussion. Mais le vieux philosophe allemand, né en 1929, appartient à l’ancien monde de la modernité, celui où les idéologies s’entrechoquaient mais ne cessaient pas pour autant de dialoguer[note]. Un penseur aussi poussiéreux n’a plus la cote auprès de nos actuels moralistes qui rétablissent la censure avec entrain et prêchent l’intolérance face aux opinions divergentes. Deux lecteurs suisses nous ont récemment admonestés pour avoir offert une tribune (n° 55) à Piero San Giorgio, « homme d’affaires et militariste sulfureux, aux idées nauséabondes, qui a fait fortune grâce au système techno-capitaliste et qui a pu se payer un chalet (sa « BAD ») pour ensuite critiquer ce même système pour mieux vendre ses conseils et bouquins survivalistes. Un personnage qui, de surcroît, avait des sympathies pour les régimes autoritaires et affichait ouvertement son mépris de classe ou son darwinisme social sur le web », selon leurs termes. San Giorgio était interviewé sur le thème spécifique de la décroissance, ce qui constitue déjà une première balise, et les quatre autres ci-dessus ont été évidemment respectées, à commencer par l’interviewé. Rien de sulfureux, donc. À partir de là, que chacun se fasse son opinion, notamment sur base de ce que San Giorgio a déclaré dans d’autres interviews sur la Toile (auquel nos lecteurs suisses font allusion). 

Les médias doivent-ils avoir une vocation « pédagogique », comme on l’entend souvent ? Autrement dit, doivent-ils éduquer leurs lecteurs, en les voyant comme des arriérés ou des enfants ? Ou bien les considérer comme des adultes libres et responsables ? Monique Canto-Sperber indique que « la censure est toujours pire que le mal causé par la parole et, quand elle est nécessaire, elle doit être minimale, justifiée et circonstanciée[note] ». On se souviendra aussi du raid dont ont été victimes notre confrère La Décroissance à Bure à l’été 2019, mené par une bande d’activistes woke, qui ont agressé leur stand à trois reprises, volant et brûlant leurs journaux ! Un autodafé de nos jours en république française, voilà à quoi peut mener la rage de censurer. 

Là où nos postmodernes moralistes se rattachent à une bribe de modernité, c’est quand ils visent une aussi illusoire que dangereuse pureté idéologique. Les marxistes staliniens d’antan[note] et les militants woke actuels ont un point commun : il faut forcer le réel à coller à leur idéal respectif. Si cela ne marche pas rapidement, alors on rompt le dialogue, on tourne le dos à ses contradicteurs et on cherche éventuellement à leur nuire à distance (merci le Web !). De temps en temps, des lecteurs nous annoncent tout de go arrêter de nous lire, et des distributeurs, de nous distribuer, parce qu’un seul article leur a déplu, voire une seule phrase, un seul terme ou un seul nom ! Une librairie engagée bruxelloise n’a pas supporté qu’Alain Gaillard parle plutôt positivement de la thèse de Samuel Huntington[note], et que nous ayons cité Michel Onfray sans dire du mal de lui ! Et hop, nous ne vous distribuerons plus, fut la sentence[note]. Toujours cette pureté idéologique qui amène au refus de l’échange, à la tyrannie des opinions, au non-respect des faits et des évidences, à la certitude d’être dans le juste, le bien et le vrai, à l’esprit pointilleux à l’extrême, à l’intolérance portée à incandescence, à la haine larvée ou au mépris affiché… On est loin des conditions pour reconstruire un « nous » démocratique pourtant indispensable en ces temps tourmentés. Pouvons-nous au moins converger sur les constats ? Pour certains, c’est déjà une trop grosse concession faite aux réactionnaires, aux fascistes, aux « confusionnistes », aux « rouges-bruns ». Jadis, on faisait dire aux antifas hexagonaux : « Si Le Pen affirme que le ciel est bleu, eh bien rétorquons qu’il est blanc ! ». La lutte contre un adversaire politique exige-t-elle de faire fi du réel ? Le monde commun est par définition commun à tous, de la gauche à la droite. À partir de là, les choix éthiques et politiques des uns et des autres peuvent se déployer et s’opposer. 

Comme l’écrit le politologue Philippe Bénéton, « […] les hommes en désaccord doivent s’accorder sur des procédures qui leur permettent de vivre en commun dans le désaccord[note] ». Une de ces procédures est d’organiser les conditions concrètes de la liberté d’expression dans l’espace public. « On ne peut pas à la fois se dire démocrate et vouloir diaboliser et/ou interdire les courants qui vous font peur, même s’ils vous font peur pour de bonnes raisons[note] », précise la philosophe Chantal Delsol. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ? Le débat est loin d’être clos… C’est sur un cordon (sanitaire) raide que nous devons apprendre à marcher, au risque de tomber. Puis de se relever. 

Bernard Legros