Culture de l’annulation : solution finale pour les débats gênants ?
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Culture de l’annulation : solution finale pour les débats gênants ?

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QUAND L’ANTIFASCISME GLISSE VERS SON CONTRAIRE

Pour peu qu’on mette en cause certaines visions dominantes, il devient difficile de trouver des espaces d’expression et de débat. C’est en particulier le cas à Liège, où le monde associatif subit les pressions et influences d’un milieu se disant antifasciste, mais qui, malgré certaines analyses correctes, confond très souvent extrémisme et critiques sociales essentielles. Tout en tombant lui-même dans ce qu’il se veut combattre. L’occasion de pointer ces dérives, mais aussi de réfléchir sur la question de l’attitude vis-à-vis de l’extrême droite.

Plusieurs événements ont déjà été ciblés par les activistes concernés : entre autres une conférence-débat de Michel Weber — qui, en 2021, avait failli être empêchée —, une autre de Bernard Legros, qui, en septembre dernier, a dû, elle, être annulée, tout comme un autre événement réflexif, deux mois plus tard.[note] Deux de ces événements étaient des initiatives de Liège-Décroissance.

Concernant l’annulation de la conférence de Bernard Legros, elle a eu lieu suite à des pressions et menaces sur l’association invitante, Attac-Liège. Pressions exercées sur une dame de 76 ans, d’abord par téléphone, puis en face-à-face. Cette « action » n’a été exécutée que par quelques individus, mais, comme en ce qui concerne les autres événements évoqués, les responsabilités vont bien au-delà. Elles remontent surtout à l’association Front Antifasciste Liège 2.0. Celle-ci n’a pas revendiqué les choses, mais ses publications sont très susceptibles de promouvoir de tels actes. En effet, sans les accuser heureusement d’appartenance à l’extrême droite (ce qu’ont par contre fait les énergumènes évoqués), ces publications présentent les essayistes cités, ainsi que Kairos, comme notamment confusionnistes, conspirationnistes, réactionnaires et, dans le même sens, comme banalisant les mouvements fascistes, ou encore (concernant Kairos) comme relayant leurs discours[note]. Sont visés en particulier le traitement des politiques sanitaires, de ce qu’on nomme le wokisme, ainsi que la critique de l’utilisation de l’extrême droite par les pouvoirs néolibéraux.

Or, comme nous allons l’évoquer brièvement et comme cela ressort de nombreuses publications de Kairos, maintes critiques des politiques autour du covid n’ont rien de conspirationnistes, et mettre en cause le wokisme comme l’instrumentalisation de l’extrême droite peut se faire depuis des points de vue tout autres que ceux des réactionnaires. Liège-Décroissance n’a trouvé pour ses événements qu’une solution provisoire, une salle de concert dont le propriétaire prendra bientôt sa retraite. À noter que celui-ci est justement l’un des fondateurs du mouvement antifasciste liégeois. Cet homme a ainsi sauvé l’honneur de ce courant, dans cette affaire, puisque l’antifascisme devrait évidemment, par nature, défendre le débat et la libre recherche.

JUSTIFICATION D’UN VRAI ANTIFASCISME

Cela nous mène à une précision importante : il ne s’agit pas ici de mettre en cause la légitimité et l’importance d’un véritable antifascisme — point de vue que les essayistes mentionnés partagent pleinement (comme j’ai pu le constater lors d’une série d’échanges avec eux). Certes, des politiques hautement criminelles ou fascistes peuvent pleinement émaner des pouvoirs dits démocratiques, par exemple quand des puissances occidentales renversent ou déstabilisent des gouvernements qui les gênent, en soutenant des rebelles meurtriers ou en plaçant des dictateurs à leur solde, ou encore quand ils imposent des vaccins OGM bricolés à la hâte. Mais une différence importante demeure : puisque ces pouvoirs se disant démocratiques ne se revendiquent pas d’idéologies totalitaires, une partie de leurs représentants ou partisans, soit n’est pas vraiment consciente des crimes concernés — qui sont en général habilement camouflés —, soit les désapprouve. De sorte que l’État de droit est tout de même plus ou moins respecté une partie du temps et à certains niveaux, dans ces systèmes-là. Cela concerne notamment une liberté d’expression, droit précieux. Tandis que dans les régimes ouvertement fascistes, l’État de droit et la personne humaine sont bafoués systématiquement. Pour ces raisons, il est manifestement important de considérer les mouvements ouvertement fascistes, ultranationalistes, racistes, etc., comme des adversaires par excellence.

ANALYSES ET NON-ANALYSES

Voyons d’un peu plus près sur quoi se basent les accusations formulées par Front Antifasciste Liège 2.0., nous limitant à quelques points essentiels. Au sujet des politiques sanitaires, on s’aperçoit vite que ses membres n’ont pas mené d’étude sérieuse de ce sujet. Dans leurs articles qui l’abordent, on lit par exemple : « Ce qui explique les réserves de la gauche par rapport aux “mobilisations covid” est d’abord son attachement à la rationalité et aux sciences ». Et un peu plus loin, on lit qu’il n’y a pas de « doute […] sur l’efficacité des vaccins ».[note] Ces propos impliquent l’idée qu’il y aurait eu un consensus scientifique au sujet des politiques concernées. Ce qui implique à son tour la négation des travaux d’un grand nombre de scientifiques qui, jusqu’à ce qu’ils critiquent les politiques sanitaires autour du covid, étaient soit reconnus, soit très estimés. Comme cela ressort d’une série d’appels et de déclarations[note], ces scientifiques se comptent par dizaines de milliers. Or, dans un autre article de la même association, ils sont réduits à une poignée de personnes et considérés, là aussi, soit comme proches de l’extrême droite, soit comme avides d’argent.[note] Ces scientifiques ne s’accordent certes pas sur tous les points, et certains ont pu faire dire à leurs appels des choses qu’ils ne disaient pas ; mais les chercheurs et signataires concernés se rejoignent sur beaucoup déjà, en particulier la forte exagération de la virulence du virus et, par conséquent, la non-justification de confinements généralisés — avec tout ce que cela implique quant à l’imposition des vaccins.

Au sujet de l’extrême droite et du confusionnisme, les choses sont plus complexes, et, à côté d’une série d’erreurs, les publications concernées contiennent certaines réflexions pertinentes, par exemple : « Ce n’est pas parce que la droite et la gauche acquise au néolibéralisme utilisent le danger de l’extrême droite comme une excuse pour que la population continue de voter pour elles, que l’extrême droite n’existe pas ou qu’elle n’est pas un danger. » Ou encore : « Les extrêmes droites n’arrêtent pas de prétendre qu’elles se lèvent contre le libéralisme (…), alors qu’à chaque fois qu’elles sont au pouvoir elles appliquent les mêmes politiques, mais en pire[note]. » (l’article cite alors plusieurs politiciens, dont Jair Bolsonaro).

La première réflexion semble une évidence, notamment car, à une personne saine d’esprit, le fascisme peut apparaître comme malsain et dangereux d’une manière si patente qu’il peut sembler inutile d’expliciter qu’on le considère effectivement comme tel. Mais il faut se souvenir que des personnalités intelligentes, douées et porteuses d’une certaine forme d’idéalisme, sont déjà pleinement tombées dans les pièges du courant en question, comme le grand poète Ezra Pound, partisan de Mussolini notamment. Ainsi, des explicitations ont souvent tout leur sens. Dans cet esprit, au-delà des événements dont il s’agit ici, le reproche de confusionnisme peut être justifié dans certains cas. Mais il faut être très prudent avec un tel reproche, sans quoi on en arriverait finalement à vouloir proscrire les ouvrages et conférences politiques de la quasi-totalité des philosophes notamment, en débutant avec les plus célèbres, vu la complexité que présentent bien souvent leurs pensées.

LE COURAGE DE LA NUANCE

L’observation qui précède s’applique aussi ici : en effet, un des efforts des essayistes mentionnés est précisément de contribuer à des clarifications ; cela concerne effectivement, entre autres, diverses instrumentalisations de l’extrême droite par les partis classiques (notamment pour détourner l’attention de leurs faillites et méfaits). Et ce n’est pas parce que l’extrême droite constitue un vrai danger (dans le présent ou le futur, en cas par exemple de crise économique plus grave encore) qu’il ne faudrait pas dénoncer ces instrumentalisations. On peut faire une réflexion proche à l’égard de la critique du wokisme : ce n’est pas parce que le respect de toute communauté est essentiel qu’il n’est pas important, également, de dénoncer l’instrumentalisation des revendications légitimes des minorités discriminées, ou encore de critiquer certaines idéologies qui gagnent une partie des mouvements qui militent contre ces discriminations. Plus précisément, des idéologies qui banalisent notamment l’instabilité des orientations sexuelles ou affectives. Défendre la tolérance vis-à-vis de toutes ces orientations et de leurs changements ne nécessite pas d’accepter leur banalisation, voire leur promotion.

Plus généralement, tenter d’introduire nuances et lumière dans les débats politiques et philosophiques est un effort essentiel. En effet, la complexité de notre époque peut notamment faire que des tendances très diverses coexistent chez une même personne ou un même mouvement ; de sorte qu’il peut être important de prendre conscience de chacune de ces tendances, mais aussi de ne pas réduire à certaines d’entre elles la personne ou le mouvement en question. Ce, d’autant plus que c’est très souvent par de telles réductions que les promoteurs d’une pensée unique s’efforcent de disqualifier ceux qui développent de vraies critiques des politiques dominantes. Les clarifications dont il s’agit ne sont donc pas un jeu intellectuel. Bien souvent, c’est d’elles que peuvent dépendre des enjeux essentiels, en particulier celui que des lanceurs d’alertes puissent être entendus et non neutralisés médiatiquement.

Bien sûr, prendre conscience des tendances problématiques des divers courants et mouvements, y compris quand ceux-ci se veulent alternatifs, cela aussi est un enjeu important. Et il est vrai que celui qui lutte contre les méfaits des divers pouvoirs peut l’oublier. Plus largement, celui qui tente d’introduire de la nuance et de la lumière dans la complexité peut commettre des erreurs, mais cela n’ôte rien à l’importance de son effort. Et plutôt que de se braquer sur ses erreurs éventuelles, il convient bien plus de le soutenir, puisque très souvent il s’attire l’hostilité des milieux dominants.

« Le principe de la liberté d’expression a quelque chose de très élémentaire : ou on le défend dans le cas d’opinions qu’on déteste, ou on ne le défend pas du tout. »

Noam Chomsky

ASSAINIR ET PACIFIER PAR LE DÉBAT

Pour en venir à Kairos en général, une des critiques que Front AntiFasciste Liège 2.0 adresse au journal est d’avoir donné la parole à quelques personnes qui, effectivement, sont soit proches de l’extrême droite, soit en font partie[note]. Déduire de cela une proximité avec ce courant est, là encore, inacceptable. Il suffit, pour s’en rendre compte, de considérer le nombre de personnes interviewées par Kairos n’ayant aucun lien avec de telles tendances et, très souvent, leur étant pleinement opposées. Il suffit aussi de considérer les tendances qui se manifestent chez la totalité des rédacteurs de Kairos, et qui, s’il fallait donner une étiquette politique, vont en général dans le sens de l’anarcho-écologie ou de l’anarcho-socialisme, avec une très claire revendication de la justice pour tous les peuples.

Simplement, Kairos ne partage pas le principe de « cordon sanitaire », principe contesté également par des gens comme Noam Chomsky, qui, malgré des erreurs, compte parmi les humanistes au meilleur sens du mot. Celui-ci met en avant le fait que si chacun est intégré au débat public, les positions problématiques ou erronées peuvent être bien plus facilement réfutées[note]. En outre, exclure du débat accroît en général la violence. Tandis qu’écouter réellement, non seulement pour réfuter, mais aussi pour prendre en compte ce qui peut être juste dans tout discours, exerce bien souvent un effet pacificateur. C’est sans doute aussi le meilleur moyen d’affaiblir les mouvements extrémistes (ainsi la meilleure façon de saper les bases du nazisme aurait été de cesser d’imputer à l’Allemagne et ses alliés la totalité des responsabilités de la Première Guerre mondiale, ce qui impliquait le paiement extrêmement lourd des dommages. En effet, les responsabilités en question étaient partagées par l’ensemble des puissances impliquées. Cette injustice était ainsi la plus efficace base d’argumentation des nazis). Sur ces enjeux, Chomsky a dit cette belle phrase : « Le principe de la liberté d’expression a quelque chose de très élémentaire : ou on le défend dans le cas d’opinions qu’on déteste, ou on ne le défend pas du tout. Même Hitler et Staline admettaient la liberté d’expression de ceux qui partageaient leur point de vue…[note] »

À la lumière de tout cela, au lieu de promouvoir l’annulation de conférences-débats, les activistes dont il s’agit ici feraient mieux de venir participer aux échanges concernés. S’ils le faisaient avec un vrai esprit de dialogue, cela pourrait même être intéressant pour les deux côtés. Mais pour cela, la « prétention à l’objectivité intellectuelle », qu’ils reprochent justement à B. Legros, est sans doute trop forte chez eux…

À LA DEGRELLE ?

Pour revenir justement à ces annulations, il est intéressant de faire quelques observations en lien avec une des personnes que, selon les activistes en question, Kairos n’aurait pas dû interviewer — et qui, en l’occurrence, fait effectivement pleinement partie de ce qu’on nomme l’extrême droite : Alain Escada, président de Civitas. Sous des dehors affables, cet homme a en effet manifesté des sympathies extrêmement problématiques, sans les avoir remises en cause jusqu’ici. Précisons au passage que si nous en avions eu connaissance au moment de l’entretien, il est évident que la chose aurait été traitée de la manière la plus insistante. Beaucoup nous reprocheront de ne pas nous être informés davantage ; mais faut-il mener des enquêtes policières sur chaque personne interviewée ? C’est en tout cas maintenant l’occasion d’apporter des compléments d’infos essentiels.

Ce dont il s’agit : en 2016, Escada a donné une conférence apologétique sur Léon Degrelle (1906-1994)[note]. Escada luimême n’est visiblement pas néonazi, mais il est d’une indulgence exorbitante vis-à-vis de personnes qui ont pleinement fait partie du courant politique concerné. En effet, Degrelle était le fondateur du mouvement ultra-catholique Rex. Durant la Seconde Guerre mondiale, il a créé la Légion wallonne, milice fasciste intégrée aux SS, où Degrelle est devenu officier supérieur. Il a ensuite été décoré par Adolf Hitler lui-même[note]. Dans cette conférence, Escada présente le fondateur de Rex comme un homme de foi, de probité et de grande culture, se distinguant soi-disant des nazis car catholique et non paganiste ; le tout, sans dire un seul mot sur son engagement pour le régime hitlérien, comme si c’était un détail qu’il était inutile de rappeler.

À l’intention des personnes qui doutent de ce qu’on nous a enseigné sur les événements de la Seconde Guerre mondiale, comme l’existence des chambres à gaz, il suffit de renvoyer au livre Mein Kampf, de Hitler. À sa lecture, rien de ce que rapportent les historiens classiques sur ce sujet n’étonne. Et mes recherches ne m’ont permis de trouver aucune mise en cause, y compris de la part des néo-nazis, de l’authenticité des éditions de ce livre qui nous sont parvenues. La même réflexion peut être faite à l’égard des ouvrages de Degrelle luimême, d’autant qu’il en a écrit beaucoup, dont certains titres sont déjà très significatifs : Hitler pour mille ans, Le fascinant Hitler, Le Hitler de la paix, etc.[note]

Tout récemment, l’association Artemus s’est entretenue avec Escada[note] en lui posant des questions claires sur ces sujets. L’interviewé se limite à une évocation évasive de l’engagement nazi de Degrelle, exhortant surtout à ne pas juger les gens du passé à partir des connaissances plus étendues dont nous disposons aujourd’hui. C’est juste en partie, maisne change que très peu concernant les partisans du nazisme ; car là encore, pour savoir globalement à qui ils avaient à faire, avec le pouvoir hitlérien, ceux-ci n’avaient qu’à lire Mein Kampf et écouter les discours officiels. Mais au cas où les auteurs des pressions dont il s’agit ici ne l’ont pas encore fait, il serait intéressant qu’ils écoutent cette conférence d’Escada. Ce dernier évoque en effet une pratique de Degrelle qui devrait les faire réfléchir : le fait, précisément, d’empêcher des conférences. En l’occurrence, une série de tentatives de présentations émanant d’un ancien prêtre, critique sur l’Église catholique. Degrelle et ses sbires ont systématiquement saboté ces conférences (là aussi par des pressions et menaces), ce qu’Escada approuve avec enthousiasme, dans son exposé.

AGIR PAR L’EXEMPLE ET LA CONSCIENCE

Donner la parole à tous, y compris à ceux qui approuvent de telles répressions, n’est-ce pas justement ce qui incarne au mieux le refus le plus radical de tels actes ? Et, dans l’esprit de la fameuse exhortation de Gandhi à être soi-même le changement qu’on veut apporter dans le monde, incarner ainsi l’idéal de la libre expression, n’est-ce pas ce qui donne le plus de chance de pouvoir peut-être, par la force de l’exemple, agir sur les extrémistes concernés, favoriser chez eux des remises en question ? Mais les plus extrémistes parmi les prétendus antifascistes concernés ont déjà probablement placé toute une partie de leurs adversaires dans des catégories autres que celle d’êtres humains. À ce propos, ils feraient bien de lire le texte ci-dessous, où Leonard Cohen parle d’Adolf Eichmann, un des grands criminels du régime nazi. Rappelons qu’il serait bien difficile d’accuser Cohen de relativisation de l’horreur de ce régime, car il était juif et, qui plus est, se revendiquait du judaïsme[note]. Et en effet, le texte en question ne vise pas à relativiser au mauvais sens du mot, mais à nous rappeler ce qui sommeille en nous tous (y compris en les activistes mentionnés).

TOUT CE QU’IL FAUT SAVOIR SUR ADOLF EICHMANN[note]

Vue : moyenne. Longueur des cheveux : moyenne. Poids : moyen. Taille : moyenne. Signes distinctifs : aucun. Nombre de doigts : dix. Nombre d’orteils : dix. Intelligence : moyenne.

Qu’attendiez-vous ? Des incisives surdimensionnées ? De la salive verte ?

La folie ?

Daniel Zink