De Chat’ l’enfoiré aux métavéreux
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De Chat’ l’enfoiré aux métavéreux

La technique est-elle vraiment neutre ?

Signe des temps, il ne se passe plus une seule journée sans que les médias de masse ne jacassent sur l’intelligence artificielle ainsi que sur le monde de demain[note] qui s’esquisse à l’abri de tout débat démocratique. Dans cet article, nous proposerons tout d’abord aux lecteurs de survoler sommairement les infos qui excitent avec une ardeur toute singulière les journalistes de plateaux, avant de penser plus sérieusement la prétendue neutralité de la technique[note].

Lancé en novembre 2022, « l’agent conversationnel » ChatGPT n’en finit pas de surpasser ses performances, au point d’alerter Elon Musk lui-même. En mars 2023, le directeur général de SpaceX mettait ainsi en garde le monde sur les dangers de l’intelligence artificielle — et de ChatGPT en particulier[note] —, demandant une pause de six mois dans le développement de la machine[note]. Quelques semaines plus tard, le milliardaire déclarait pourtant travailler à la création d’un concurrent à ChatGPT par l’intermédiaire de X.AI, sa nouvelle start-up[note]. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le lecteur se retrouve ici confronté de plein fouet à un modèle édifiant de discours propre à rendre l’autre fou[note] (c’est-à-dire schizophrénogène), qui envahit des sociétés de plus en plus flexibles, et au travers duquel est véhiculée l’absurde idée que A = non A[note] : l’intelligence artificielle représente un danger qu’il faut mettre en pause (discours A) ; il faut développer présentement l’intelligence artificielle (discours non A). Un peu plus tôt (juillet 2022), une autre prouesse technologique voyait le jour : Midjourney. Ce programme fonctionne selon les mêmes principes que ChatGPT et permet à son utilisateur de produire des images sur base de simples descriptions textuelles. Il suffit d’une demande orale (par exemple : « je voudrais une photo d’Emmanuel Macron enlaçant un retraité ») pour que la machine s’exécute. Le résultat est à tel point bluffant que la RTBF s’est récemment sentie obligée d’appeler ses légendaires fact-checkers en renfort afin de ramener ses fidèles lecteurs/auditeurs sur les vertueux sentiers de la Vérité[note]. Pourchassant avec bravoure les fake news depuis le début de l’ère covid, les détenteurs autoproclamés de la bonne parole se retrouvent à présent confrontés à un ennemi de taille qu’ils n’avaient pas vu venir et s’en arrachent par ailleurs d’ores et déjà les cheveux. 

Quelque peu labiles, ces mêmes médias n’hésitent pas à faire la publicité d’une autre technologie en vogue : le métavers. Mais qu’est-ce au juste ? Il s’agit d’un double univers du monde physique dans lequel on peut s’immerger avec un casque de réalité virtuelle. Le concept séduit désormais les plus solides multinationales du grand Capital, McDonald’s projetant d’ailleurs d’y ouvrir un restaurant dans lequel il sera possible d’acheter de la nourriture virtuelle (sic), mais aussi de commander son menu — réel pour le coup — et de se le faire livrer à domicile[note]. Le directeur général de Facebook — entreprise rebaptisée pour l’occasion Meta, et dont le nouveau logo représente un 8 horizontal, tout un symbole… —, Mark Zuckerberg, développe lui-même un métavers (dénommé Horizon worlds) qui, s’il ne rencontre pas le succès escompté pour le moment, n’en laisse pas moins dubitatif par son slogan : « Le métavers est certes virtuel, mais l’impact sera réel ». Il semblerait bien qu’entre l’intelligence artificielle de Musk et le métavers de Zuckerberg la guerre des trans(humanistes) soit lancée pour de bon. 

Mais il y a plus préoccupant encore. La plateforme Somnium space entend développer un mode dénommé Life forever — ici aussi, tout un symbole — qui permettrait aux utilisateurs de communiquer avec les morts et de s’engager, à titre personnel, dans la vie éternelle. On apprend en effet que « cette initiative propose aux internautes de stocker leurs conversations, leur gestuelle et leur personnalité sous la forme de données. La technologie de la firme collecte notamment la façon dont vos doigts, votre bouche, vos yeux et votre corps entier bougent. Cet avatar continuera à fonctionner après la mort de l’internaute. Les proches du défunt pourront alors communiquer avec cet ersatz de l’être aimé par le biais de la réalité virtuelle[note] ». À deux doigts de déjouer la mort, l’humanité s’apprête à pousser un (ultime ?) ouf de soulagement. 

Retenons enfin qu’une journaliste artificielle (dénommée Fedha[note]) vient de présenter son tout premier journal télévisé au Koweït. Journaliste artificiel : n’est-ce pas là un pléonasme particulièrement perceptible depuis le début de la crise du Covid-19, tant sont peu nombreux ceux qui osent s’engager dans le journalisme réel (nous invitons le présentateur de l’émission QR code de la RTBF, Sacha Daout, à répondre à la question) ? Ayant terminé ce petit tour relativement déconcertant de l’information au sujet des nouvelles technologies, il est temps désormais de penser la question de la non-neutralité de la technique au travers de 7 arguments majeurs 

« Croire que la technique est neutre c’est sûrement passer à côté de l’enjeu du siècle. » 

Jacques Ellul 

TECHNIQUE ET EFFICACITÉ 

C’est d’ordinaire une conception essentiellement instrumentale de la technique qui fait dire au croyant que celle-ci est neutre. Pourtant, force est de constater que, quelle que soit l’utilisation qui en est faite, la technique s’inspire d’une valeur distinctive, à savoir l’efficacité. Le sociologue français Jacques Ellul définit à ce titre la technique comme « recherche de la méthode la plus efficace ». Cette quête de rendement s’acharne sans réserve au sein du Capitalisme, système qui ne doit sa survie qu’à la stricte condition que les bénéfices soient maximisés tout en procédant à un minimum de dépense. Toute technologie élaborée dans les interstices du modèle le sera donc en tant que facteur d’efficacité optimale. 

Comme le mentionne le philosophe et psychanalyste grec Cornelius Castoriadis : « une technique nucléaire est bonne si elle produit à bon compte des mégawatts ou des mégamorts, mauvaise dans le cas contraire[note] ». Étant aiguillonnée par la quête de rendement, la technique ne peut que difficilement prétendre à la neutralité. 

TECHNIQUE ET VOLONTÉ DE PUISSANCE 

D’une manière générale, l’homme use de la technique dans le but de se rendre « comme maître et possesseur de la nature »[note]. Les technologies qu’il déploit le sont dans l’espoir de caresser cet ultime objectif. Derrière cette démarche se tapit quelque chose de l’ordre d’un fantasme d’omnipotence infantile nutritivement utile au bon fonctionnement de la machinerie capitaliste, ce modèle s’étayant pour une grande part sur une volonté de croissance exponentielle et infinie. Ce fait n’a, lui non plus, rien de foncièrement neutre. 

TECHNIQUE ET NARCISSISME 

Toute technologie adoptée à grande échelle affectera la construction psychique des individus qui composent la société. Le téléphone portable par exemple, et peu importe la manière avec laquelle il est employé, octroie au sujet la possibilité d’être connecté, en tout temps et en tout lieu, à l’absent — il s’agit, en somme, d’une forme inédite de cordon ombilical. Selon le philosophe allemand Anselm Jappe[note], l’avènement de la technologie constitue un facteur responsable de l’ancrage narcissique (en d’autres mots de l’ancrage dans l’enfance) que les psychanalystes constatent chez beaucoup de leurs patients. En effet, chacun a dorénavant le loisir d’exercer au quotidien un pouvoir colossal à l’aide d’un simple « clic ». Là où il fallait autrefois faire preuve de patience et d’abnégation pour éclairer la pénombre ou pour réchauffer les corps (en coupant par exemple le bois nécessaire à l’allumage d’un feu), il suffit aujourd’hui d’une simple pression exercée sur un bouton afin de jouir d’effets similaires (quête d’efficacité oblige, le « clic » tend de nos jours à s’effacer au profit d’une méthode moins coûteuse en temps et en énergie, à savoir le digital que l’on retrouve notamment sur les Smartphone). Sont ravivés ici les fantasmes inconscients de toute-puissance infantile des temps passés (qui s’actualisent du coup dans les temps présents). 

Par le digital, le sujet peut en effet dès à présent épouser la matière, se fondre littéralement en elle (c’est-à-dire entrevoir la possibilité de retourner dans le Sein maternel), avant que celle-ci ne se fonde en lui grâce aux fabuleux savoir-faire développés par Elon Musk et sa clique pour le « bien » de l’humanité[note]. 

TECHNIQUE ET SOCIALISATION 

Dès lors que l’on admet que la technique agit sur la construction psychique des individus, il nous faut logiquement reconnaître qu’elle possède une incidence sur le type de rapport que les individus tissent entre eux. La technique induit en effet des modes de fonctionnement sociaux et de travail distinctifs (il n’est en substance pas similaire de se déplacer en train ou en voiture individuelle — quoiqu’il soit désormais possible de se couper en tout lieu du monde extérieur grâce aux prodigieuses prothèses numériques mises à disposition sur le Marché). Dans la mesure où chacune d’entre elles implique une méthode, un type de rapport social ainsi qu’un type de savoir spécifique, Castoriadis mentionne qu’aucune technique ne peut être considérée comme neutre. Elles sont investies par des centaines de millions d’êtres humains et beaucoup impliquent des effets massifs (notamment sur la biosphère) que personne ne contrôle, bien que tout le monde prétende le contraire dans une illustration parfaite de cécité. Pis, les moyens utilisés aujourd’hui afin de limiter les fâcheuses conséquences produites par la technique sont issus du spectre technologique lui-même. Dans ce cas, écrit Castoriadis, parler de neutralité ou de liberté de choix dans l’utilisation de la technique n’a strictement aucun sens. Seule une révolution totale au travers de laquelle l’ensemble de la société poserait explicitement la question de la transformation consciente de la technologie pourrait convoquer une telle liberté. Et encore, même dans ce cas précis, le questionnement de la société sur la technologie serait, d’une manière ou d’une autre, conditionné par la technologie qu’elle désirerait transformer. Mais ce n’est pas pour cette raison que l’homme doit abandonner le projet d’autonomie radicale. C’est peut-être, au contraire, justement pour cette raison qu’il ne doit pas y renoncer. 

TECHNIQUE ET PENSÉE 

L’épisode Covid-19 aura dévoilé que la Science évolue en tant que signification imaginaire centrale de nos sociétés. C’est dès lors l’ensemble des dimensions du social qui s’oriente au travers du prisme technicien. Avec la chute des grands récits[note] et l’essor du langage informatique, la binarité se substitue au tertiaire, de telle façon que la fonction paternelle[note] se retrouve de plus en plus discréditée par le collectif. Il est à ce titre particulièrement infondé de prétendre que l’homme vit encore sous le joug du patriarcat. Au contraire, le sujet contemporain n’aspire quasi plus qu’à une seule chose : téter les mamelons de Big Mother[note] au travers de la Jouissance de la Marchandise et d’une hypersécurisation de son environnement permise par la technique (ce que la crise du Covid-19, mais aussi la prévention contre le terrorisme déployée par L’État depuis plusieurs années, démontrent d’une manière apparente). La langue elle-même se mécanise sous couvert de lutte contre les discriminations[note] sans que beaucoup de béni-oui-oui de la gauche moralisatrice ne s’en émeuvent[note]. Le langage, technicisé, évolue dès lors en tant que pur outil d’information au service de la communication instrumentale et se vide de sa poésie. Il devient opératoire et la pensée lui embraye logiquement le pas (il suffit de regarder la dernière allocution de la première ministre de la France Elizabeth Borne retransmise par LCI sur la « feuille de route du gouvernement » pour s’en convaincre). 

TECHNIQUE ET AUTONOMIE 

Le formule est connue de tous et son résultat est sans appel : « Toute technique est un progrès. Tout progrès est une bonne chose. Toute technique est une chose bonne (Amen) ». Sous prétexte qu’il rende les communications plus efficaces (et qu’il engendre beaucoup de profits pour les multinationales et les opérateurs téléphoniques), le téléphone portable par exemple s’est peu à peu invité dans la plupart de nos poches sans que la collectivité ne questionne cet évènement aux effets pourtant considérables. Pour Jacques Ellul, la société était jadis technicienne. L’avènement de l’informatique l’a convertie en système technicien, système au sens mathématique du mot, c’est-à-dire en tant que modèle régi par ses propres règles. Là où la technique participe au déclin de la pensée, l’homme devient de moins en moins apte à penser la technique et donc de remettre en question le rapport qu’il entretient avec celle-ci. Délestée d’un poids plus qu’incommodant, la technique s’émancipe de l’homme, tandis qu’elle l’automatise à l’endroit où elle était sensée l’autonomiser. 

TECHNIQUE ET RELIGIOSITÉ 

Finalement, la technique revêt les habits d’un nouveau culte : alors que la Science désacralise l’ensemble des dimensions du monde qu’elle effleure de son doigt savant (la religion, la nature, la mort), elle sanctuarise l’entièreté de son être dans le même mouvement. Devenus accros à la technique, les hommes, nous dit Jacques Ellul, ont effectivement toujours eu tendance à sacraliser l’environnement qui les entoure. Ils ont à ce titre sacralisé la nature, avant de sacraliser ce par quoi ils la détruisent. Tout comme le mythe du progrès (nous ne faisons pas uniquement référence ici au mythe du progrès scientiste, mais aussi à celui colporté par les fidèles adeptes du wokisme bien-pensant pour qui tout questionnement sur un sujet aussi crucial que la procréation médicalement assistée constitue une insupportable injure), la technique devient une fin en soi. Avant d’entraîner le monde dans sa chute ? 

POUR CONCLURE : L’HOMME ET LA NEUTRALITÉ 

Le mot neutralité vient du latin « neuter », qui renvoie au français « indifférent », « ni l’un ni l’autre ». Ne sont-ce pas là deux traits saillants des politiques contemporaines, celles-là même qui se fichent éperdument de la singularité des sujets au profit de la seule maximisation des Jouissances ? Le mot technique dérive quant à lui du grec « tékhnê », terme qui évoque « art », « habileté ». Il est en fin de compte difficile de considérer que la technique soit neutre, sauf à prétendre que les hommes le sont, raisonnement qui atteste en réalité d’une vision quelque peu réifiante de l’âme humaine et qui colle divinement bien à la peau de la doctrine capitaliste. 

Kenny Cadinu 

Post-scriptum, réponse de ChatGPT à notre question : la technologie est-elle neutre ? : 

La question de savoir si la technologie est neutre ou non est un sujet de débat important. Certains soutiennent que la technologie elle-même est neutre, car elle est simplement un outil ou une application d’un savoir-faire scientifique. D’autres affirment que la technologie n’est pas neutre, car elle est créée, mise en œuvre et utilisée par des êtres humains qui ont des biais, des valeurs et des intentions. 

En réalité, la réponse dépend du contexte et de la perspective. D’un point de vue technique, la technologie ellemême peut être considérée comme neutre, car elle n’a pas d’intention ni de biais intrinsèque. Toutefois, l’utilisation de la technologie et les décisions prises lors de sa création peuvent avoir des implications sociales, éthiques et politiques, qui ne sont pas neutres. 

Par exemple, l’automatisation peut être considérée comme neutre du point de vue technique, mais les décisions sur les emplois à automatiser et les conséquences sociales de cette automatisation sont des questions qui peuvent ne pas être neutres. De même, l’IA peut être considérée comme neutre d’un point de vue technique, mais les données et les algorithmes utilisés peuvent refléter des biais et des discriminations historiques, ce qui peut rendre l’IA non neutre dans son application. 

En fin de compte, la technologie ne peut pas être considérée comme totalement neutre ou totalement biaisée. C’est plutôt un outil créé et utilisé par des êtres humains qui ont leurs propres biais et intentions, ce qui peut influencer l’utilisation de la technologie et ses conséquences sur la société.