De l’ère coloniale à l’ère des colonies qui ont réussi : des Amériques au Pacifique en passant par la Palestine
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De l’ère coloniale à l’ère des colonies qui ont réussi : des Amériques au Pacifique en passant par la Palestine

« Peut-être est-ce un sujet sur lequel on ne peut donner aucune règle déterminée, mais l’admiration pour la domination sans bornes est une erreur ruineuse ; il n’est point de cas peut-être où l’on se méprend plus complètement sur le véritable intérêt du genre humain.
On doit souvent prendre la mesure de l’agrandissement souhaitable pour un État particulier de la condition de ses voisins. Là où plusieurs États sont contigus, ils devraient être proches de l’égalité afin d’être les uns pour les autres des objets mutuels de respect et de considération et pour posséder cette indépendance en laquelle consiste la vie politique d’une Nation. »[note]

Adam Ferguson

Depuis le XVe siècle, avec la conquête de l’Amérique, l’Europe a inauguré une nouvelle ère historique. Il s’agissait bien de conquête, c’est-à-dire d’une appropriation d’une nouvelle contrée, ce que les autochtones n’avaient pas fait. Pour eux la propriété privée n’existait pas, ou de façon très réduite. Une ère coloniale s’ouvrait. Certes, d’autres peuples avaient déjà colonisé, par exemple les Chinois au Tibet ; ils avaient même eu des aventures coloniales en Asie du Sud et jusqu’en Afrique au XVe siècle. Mais ce fut sans lendemain et sans appropriation. 

En Amérique, donc, privatisation de la terre, extermination des autochtones, remplacement et confinement dans des réserves. 

Mais l’Amérique nous a réservé d’autres surprises, et c’est là que réside la nouveauté historique, ce fut la naissance de « colonies qui ont réussi »  comme les États-Unis d’Amérique. Ils sont indépendants, mais il s’agit bien de colonies puisque ce ne sont pas les autochtones et leur culture, leurs langues qui ont le dessus, mais celles des colonisateurs. De plus, bien qu’étant des colonies, elles sont reconnues par les autres États. Sic transit gloria mundi (i.e. Alors la gloire du monde), aujourd’hui on n’imagine pas que soit possible le départ des centaines de millions de « colons » peuplant les Amériques, à l’instar de ce qu’ont fait les Français à deux reprises. La première fois en Acadie, d’où ils furent chassés par les Anglais lors du « grand dérangement », nom d’une sorte de génocide commis en 1755 ; une seconde fois avec les « pieds noirs » d’Algérie, Européens qui ont tous quitté leur pays de naissance. Reconnaissons quand même qu’ils l’avaient bien cherché : racisme, ségrégation, refus de donner les mêmes droits à des gens qui s’étaient installés avant eux, mais les colons aux Amériques ont fait « mieux », puisque en plus d’avoir pratiqué la même politique ségrégationniste, eux ont pu rester dans leur pays d’adoption… 

Il est important de bien distinguer la nuance entre une « colonie » et une « colonie qui a réussi », car une fois reconnue par quasiment tous les États, il devient impossible d’exiger le départ des ex-colons. Personne n’en voudrait, étant donné qu’on a concédé le statut d’État indépendant à cette ex-colonie. Une « colonie qui a échoué », c’est par exemple l’Algérie qui a vu tous les Européens, colons et prolétaires quitter ce pays, où les Français n’ont remplacé ni exterminé aucun peuple (je ne parle pas d’individus). Mais l’Algérie française n’a jamais été indépendante et n’a donc jamais été acceptée par aucun État. 

Il en fut différemment d’Israël, colonie jusqu’en 1948, puis « colonie en cours de réussite » à partir de cette date, puisque reconnue par de plus en plus d’États, y compris arabes, et notamment par le Fatah qui représentait la majorité des Palestiniens en 2003, à l’occasion des accords d’Oslo. Cependant, bien que passée par des habitants d’une « colonie qui a réussi » et un peuple colonisé, la voie tracée par le traité d’Oslo était bonne, car elle pouvait renforcer les tendances modérées dans les deux camps, laissant espérer une solution à deux États ou en tout cas des droits égaux pour tous. Tout cela pour dire qu’il est primordial pour tous les Palestiniens de pouvoir retourner à la table des négociations. Mais pour négocier il faudrait que le groupe de plus en plus majoritaire, le Hamas reconnaisse l’État d’Israël, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Il faudrait aussi qu’en face on accepte l’idée qu’il puisse y avoir deux États, ce qui n’est pas le cas non plus. 

Comment est-on passé d’une Palestine dominée par un parti laïque qui avait accepté l’État d’Israël en 2003 à cette situation sans issue ? D’après Tanya Reinhardt[note], la responsabilité viendrait d’Ariel Sharon qui aurait tout fait pour détruire les modérés (assassinats ciblés de leaders palestiniens modérés comme Hassini) et qui n’aurait accepté les accords d’Oslo « que pour gagner du temps, construire le mur (qui ne suit pas la ligne verte mais annexe des territoires palestiniens) et multiplier les colonies en Cisjordanie ». La seule solution eut été peut-être la non-violence totale de tous les Palestiniens, espérant ainsi faire descendre la tension et susciter une évolution de l’électorat israélien vers des partis plus pacifistes : mais peut-on demander à un peuple colonisé de faire preuve de tant d’abnégation ? Peut-on attendre une telle unanimité dans une population ? Car l’extrême droite israélienne et les militaires veillaient, prêts à fustiger et à prendre prétexte de la moindre incartade… Et surtout elle tuait pour un oui ou pour un non : assassinats ciblés, harcèlement des Palestiniens des territoires occupés. Elle « déclara une guerre à tout va contre le Hamas, dont elle tua tous les principaux dirigeants politiques et militaires […]. Plus tard, « Sharon allait mettre en œuvre un grand projet de nettoyage ethnique dans la partie de la Cisjordanie mitoyenne avec Israël ». D’après Tanya Reinhardt, l’armée détiendrait le véritable pouvoir en Israël. Mais ne pourrait-on pas aussi ajouter la responsabilité du Hamas qui n’a jamais accepté ni la démocratie ni Israël[note]? 

Comme aux Amériques, l’enjeu est maintenant la survie des autochtones en attendant des jours meilleurs, ce moment où les Palestiniens modérés pourront discuter avec des Israéliens modérés. Car ils existent. Alors peut-être pourra-t-on espérer qu’ils obtiennent les mêmes droits que les citoyens israéliens, la reconnaissance de leurs actes de propriété datant de l’ère ottomane, etc., peut-être même un État. Pour l’instant les Palestiniens vivent dans des bantoustans, ils ne peuvent pas se déplacer librement chez eux, ils sont l’objet de harcèlement. La colère est compréhensible, mais la stratégie du Hamas est condamnable. Les attaques du 7 octobre ont fait plus de mal aux Palestiniens qu’à Israël. Le Hamas est un parti d’extrême droite fondamentaliste qui réduit l’identité palestinienne à une religion, qui veut créer une théocratie où les lois viendraient de Dieu — alors qu’elle viennent du peuple dans une démocratie — et qui, au-delà de son refus de reconnaitre Israël, ne reconnait ni la réalité ni finalement l’Autre[note]. 

J’aimerais ajouter une dernière chose relative à la Nouvelle Calédonie, colonie française du Pacifique. Un jour, espérons-le, elle passera du statut de colonie à celui de « colonie qui a réussi », car elle sera indépendante, reconnue par les États du monde entier mais toujours colonie, car sa langue officielle sera le français et sa culture, productiviste. Elle sera la première colonie française « qui a réussi ». Espérons encore qu’un jour ses habitants lassés de l’extractivisme et du productivisme s’inspireront de la culture des autochtones pour décroitre et vivre plus en harmonie entre eux. C’est aussi le même espoir pour toutes les « colonies qui ont réussi » : qu’elles s’inspirent un jour des cultures autochtones, qui sont non productivistes la plupart du temps. C’est alors qu’elles auront leur revanche sans agressivité, simplement parce que ce sont souvent ces cultures qui avaient raison. L’espoir viendrait-il finalement des « colonies qui ont réussi » ? 

Jean-Luc Pasquinet